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32- L’heure décisive

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Ève : J’ai longuement médité sur le tableau que vous avez présenté lors de notre dernier entretien. Entre « croire en la vie » et « croire en la matière », je demeure hésitante. Je redoute cette conception bipolaire de la réalité. Je crains d’être entraînée dans une guerre manichéenne : le bon croyant contre le méchant athée.

— Très chère Ève, votre inquiétude vous honore. Le problème que vous soulevez représente un danger bien réel. Mais nous ne devons pas nous satisfaire d’un regard superficiel et indifférent sur la réalité car nous sommes tous très concernés, que nous le voulions ou non.

Pour comprendre la trame du scénario du devenir humain, il nous faut plonger jusqu’au fond du RÉEL afin de saisir, dans un éclair d’intelligence, le double aspect de l’univers, comme deux côtés harmonieux et complémentaires d’un beau et unique visage. C’est pourquoi je maintiens que les deux routes transversales d’accès au réel — l’intériorité et l’extériorité — témoignent de l’unique vérité. Et même, je dirai que la tension basique que ces pôles génèrent dans l’esprit humain est le trait à la fois fondamental et tragique de notre espèce. Au point qu’il me semble impossible de résoudre autrement l’énigme de la complexité humaine.

Car dans sa facture même, comme nous l’avons déjà maintes fois exposé, l’humanité est traversée par la double exigence qui affecte tout ce qui est vivant : la nécessité de s’adapter aux conditions terrestres dans la ligne de l’horizontalité et l’incitation au dépassement dans l’axe vertical vers une vie plus intense. Elle doit simultanément se frayer un chemin au travers de la matière en chute entropique tout en s’élevant au-dessus d’elle-même pour répondre à l’appel de la substance vivante à la permanence de l’être. En d’autres mots, l’être humain aspire à l’immortalité et à l’impassibilité alors même qu’il ne peut échapper aux limites et conditions d’un corps vulnérable et mortel.

Ces exigences aux antipodes sont tout aussi incontournables l’une que l’autre. Théoriquement, elles devraient être satisfaites au même titre et dans une équivalente proportion pour se maintenir en équilibre et travailler en synergie. En pratique, toutefois, l’on peut comprendre que l’être humain, en marche vers la réalisation de lui-même, puisse se trouver viscéralement tiraillé entre les deux.

Car c’est précisément à la charnière de ces deux appels complémentaires que s’inscrivent les effets pervers de l’“erreur” originelle dont nous avons déjà amplement discuté et que nous devrons encore approfondir. Il y a là une condition à laquelle aucun humain ne peut échapper. Le débat qui s’ensuit dans la personne a tendance à se résoudre en priorisant l’un ou l’autre axe de croissance, soit que la conscience opte pour la vie (intérieure), soit qu’elle se conforme sans condition à la matérialité (extérieure).

Voilà l’incontournable dilemme auquel se confronte chaque humain, qu’il l’assume ou qu’il s’en détourne, qu’il le sache ou qu’il l’ignore. Une mise en garde s’impose ici toutefois. Nul ne peut préjuger de la destination finale de chacun. Nous avons dit que l’être humain prend du temps pour faire un choix définitif. C’est à son avantage. Tant que dure la vie, il peut se retourner dans l’une ou l’autre direction. On a pu voir le dévoyé se repentir tardivement et l’orgueilleux s’humilier à la suite d’une impasse dans sa vie.

Lors donc que je suggère que l’athéisme ne correspond pas à l’axe de l’évolution, cela suppose une décision irréformable. Je ne prétendrai pas porter de jugement sur la destination d’un incroyant particulier. Car un humain peut à tout instant changer d’orientation. L’incroyant peut à tout moment se convertir. Peut-être même est-il inconsciemment engagé dans sa profondeur sur la voie de l’évolution sans en reconnaître encore l’heureuse issue ?

Et à cet égard, je puis témoigner de ma propre expérience. Très tôt durant mon adolescence, je me voulais athée. Je niais l’existence de Dieu et j’abhorrais l’Église avec ses doctrines que j’estimais désuètes et superstitieuses. Parallèlement à ces dispositions négatives, je vivais dans une profonde obscurité spirituelle. Ce qui m’autorisait toutefois à donner libre cours à des comportements libertaires. De telle sorte que je glissais irrésistiblement sur la pente de la régression morale.

Sur cette route fatale, un jour, la souffrance consécutive à mon style de vie m’a obligé à faire un retour sur moi-même. Pitoyablement malheureux, je me considérais victime d’une cruelle injustice. Ce qui m’a amené, par une heureuse coïncidence, à me remettre en question face à un personnage historique qui, lui aussi, avait beaucoup souffert mais sans avoir mérité le sort cruel que ses frères humains lui avaient réservé. Jusque-là, il ne m’était pas venu à l’esprit que cet homme pouvait être d’origine divine. Je le considérais comme un égal, un homme comme les autres de notre espèce. La seule différence que je percevais alors entre lui et moi, c’est qu’il était parfaitement innocent tandis que j’étais profondément coupable.

Bien plus, c’était pour révéler son amour à toute l’humanité, et à moi en particulier, qu’il avait consenti à mourir dans d’atroces souffrances. L’amour est tel, ai-je alors compris, que si Dieu n’existait pas, Jésus le ferait Être. L’évolution biologique, me suis-je encore questionné, ne serait-ce pas Dieu qui se fait lui-même en passant par la route des hommes ? Et je cherchais, je cherchais encore. Ne se pourrait-il pas que l’évolution soit le moyen par lequel le Créateur se donne à sa création, le moyen par lequel le Père engendre son propre Fils ?

Lors du baptême de Jésus, une voix s’est fait entendre du ciel : « Tu es mon fils; moi, aujourd’hui, je t’ai engendré » (Lc 3, 22). Et ailleurs dans le Nouveau Testament :

Tout fut par lui, et sans lui rien ne fut. Ce qui fut en lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes et la lumière luit dans les ténèbres et les ténèbres ne l’ont pas saisie (Jn 1, 3-5). Il est l’Image du Dieu invisible, Premier-né de toute créature, car c’est en lui qu’ont été créées toutes choses, dans les cieux et sur la terre, les visibles et les invisibles… tout a été créé par lui et pour lui (Col 1, 15-16).

C’était toute une révélation, une confirmation de ce que je pressentais. L’instant d’un éclair, je suis passé des ténèbres à une éblouissante lumière, de l’absurdité de l’existence à la beauté de l’être, de la mort à la vie.

Or, une telle expérience de conversion est à la portée de chaque être humain. Ce qui en est la clef, c’est la reconnaissance par chacun de sa propre fragilité. Pour les uns, la faiblesse qui fait trébucher sur le chemin de la vie c’est l’orgueil, la révolte, la haine, pour d’autres, l’argent, le pouvoir, le prestige, pour d’autres encore, les plaisirs désordonnés, la licence, la corruption. Soit, toutes ces valeurs et contre-valeurs qui se rattachent d’une manière ou d’une autre à la zone de culture et de civilisation terrestre.

C’est pourquoi nous ne pouvons préjuger du destin des personnes actuellement prises aux pièges des convoitises qui mènent à l’entropie. Car jusqu’aux derniers instants de leurs existences, elles peuvent faire volte-face. Et même, nous pouvons présumer qu’elles peuvent encore se réformer au-delà de la mort lorsque le voile des apparences se sera levé pour elles et que la vérité de l’Amour leur sera enfin révélée.

— Votre témoignage m’a rejointe. En quoi vient-il pourtant contribuer à l’éclairage de votre propos ?

— Mon périple personnel illustre l’importance de la subjectivité dans la recherche de la vérité universelle. Jésus compare cette disposition à l’œil.

La lampe du corps, c’est l’œil. Si donc ton œil est sain, ton corps tout entier sera lumineux. Mais si ton œil est malade, ton corps tout entier sera ténébreux. Si donc la lumière qui est en toi est ténèbres, quelles ténèbres ! (Mt 6, 22-23).

Le RÉEL prend la couleur des options intérieures. Même lorsque l’on vise à faire l’économie d’une quelconque orientation, inévitablement, l’on en adopte une en prétendant exclure de ses considérations tout concept d’intériorité. Ce qui limite la vision de la réalité à l’extériorité et peut même causer, en regard des grandes questions existentielles, une cécité qui fait trébucher dans un obscur vacuum de sens.

Bien sûr, l’on peut avancer que la majorité des individus ne font pas de choix décisif et que la plupart sont mêmes inconscients d’un choix à faire. Ils se maintiennent en apparence dans une zone grise de non-engagement. L’on se doit pourtant de bien souligner que ces positions intermédiaires ne résolvent pas le dilemme pour la bonne raison qu’elles se situent en deçà du problème de dualité que la conscience pose. C’est pourquoi, pour bien visionner le profil de l’être humain, on doit projeter dans toute sa radicalité l’alternative fondamentale à laquelle il se confronte afin d’en extrapoler les conséquences ultimes.

Donc, lorsqu’il choisit de se développer dans l’axe de la vie, l’être humain se met en marche sur un chemin d’espérance en la réalisation éventuelle d’une plénitude, d’une béatitude, quel que soit le nom utilisé pour dire cet accomplissement : le nirvana, la vie éternelle, la fusion dans le grand Tout, la divinisation, le retour à l’Absolu, etc. La religion qu’il pratique peut alors lui fournir les éléments nutritionnels d’une croissance vitale qui passe par le canal du développement de l’esprit humain.

Les choix de vie monastique et érémitique représentent la forme la plus pure de cet engagement. La radicalité de ce choix se manifeste particulièrement par le retrait de la vie sociale en vue d’œuvrer prioritairement à l’éventuelle libération individuelle des contraintes que la matière terrestre et cosmique fait peser sur le destin des personnes.

— Ne serait-ce pas là une option peu réaliste ? On ne peut pas être en même temps humain et désincarné.

— Vous avez raison de soutenir qu’une vie humaine ne peut se concevoir sans tenir compte de la réalité physique. Le corps a des exigences matérielles auxquelles personne n’échappe. La radicalité de l’option pour la vie ne peut donc aller jusqu’à l’exclusion totale de l’extériorité. Car la vie spirituelle, telle que nous l’expérimentons dans notre condition actuelle, ne peut s’accroître sans un minimum de support matériel. Aussi, la vie monastique ou érémitique qui prétendrait échapper à la matérialité poursuivrait un salut illusoire, une fuite impossible de la condition humaine. Vécu jusqu’au bout de sa logique, un tel extrémisme obtiendrait la mort du corps, et non l’immortalité, comme conséquence du refus de donner satisfaction aux besoins physiques.

L’option pour la vie ne peut donc pas se fonder sur la négation des valeurs matérielles. Elle ne doit pas se faire au détriment du développement de l’habitat naturel du genre humain. Conséquemment, elle ne peut pas être asociale. L’exclusion du monde, telle qu’elle se vit dans une forme ou l’autre de vie religieuse authentique, ne peut se légitimer que dans la perspective de la foi en la bonté de la matière et la reconnaissance d’un tribut à rendre à la société en raison de la mission de cette dernière d’assurer le développement utilitaire et accessoire du côté matériel de l’existence.

— Je comprends très bien que de telles dispositions justifient l’orientation personnelle. Mais qu’en est-il pour le côté social ? Comment la société peut-elle tenir compte du développement spirituel de la vie puisqu’elle est ordonnée à l’aménagement de l’habitat terrestre ?

— La société en tient compte lorsqu’elle reconnaît la légitimité de l’organisation de la vie spirituelle en structures sociétales. Car pour progresser dans la croissance intérieure, les personnes ont besoin de s’alimenter spirituellement en participants aux pratiques mises en place par le TEMPLE. La société en tient compte encore lorsqu’elle est attentive aux messages que lui envoient les religions et admet leurs interventions en matière de vie morale et, par extension, d’éthique sociale.

C’est précisément ici que l’on peut apercevoir les conséquences néfastes du matérialisme idéologique. Pour justifier cette position, on peut certes invoquer l’essor scientifique et technologique. Mais tandis que l’orientation vers la vie ne peut faire abstraction des valeurs véhiculées par le côté objectif de l’existence, celle enlignée exclusivement sur le progrès matériel peut prétendre réaliser le développement humain en faisant fi du volet intérieur. Et même, elle peut aller jusqu’à rejeter catégoriquement toute valeur religieuse au nom de la neutralité de l’État ou de la vérité objective. Et tandis que l’orientation spiritualiste ne dispose que de l’outil de la persuasion pour faire valoir sa légitimité, l’orientation matérialiste détient des moyens politiques coercitifs pour imposer le matérialisme aux sociétés et aux individus.

Une telle radicalité découle de la réduction de la réalité à la matière et tire ses racines d’une erreur philosophique qui professe, en fin de compte, l’athéisme. Soit, la négation de toute transcendance et, conséquemment, le refus de la seule solution possible à l’énigme de l’existence humaine, le rejet de la clef qui dénoue le destin de l’homme et le lance sur la voie d’une évolution authentique vers une destination au-delà de lui-même.

L’option matérialiste ne peut donc qu’aboutir à l’oppression des personnes, à la suppression de la liberté sociale et à l’échec de l’évolution. Elle engouffre inexorablement l’humanité sur le chemin de la chute entropique où elle se retrouve à la merci des chocs violents et des accidents liés à la matérialité. Elle livre de ce fait l’homme aux forces désorganisatrices et brutales de la matière qui entraînent dans leur sillage la souffrance et la mort d’une humanité égarée sur une voie sans issue.

— N’est-il pas désespérant de constater que les sociétés modernes se sont précisément engagées dans cette cauchemardesque direction ?

— Très chère Ève, il est vrai que l’humanité vit à une heure dangereuse. Clairement, elle est emportée sur une voie de matérialisation. Nos sociétés modernes devront se détourner radicalement de leur évidente et négative orientation. Elles devront faire volte-face si elles veulent éviter de précipiter l’humanité dans un gouffre sans fonds. Elles sont parvenues à l’heure d’un règlement décisif du combat dans lequel l’humanité se trouve engagée depuis le commencement de notre espèce au sortir de la condition animale.

Mais faut-il désespérer pour autant ? Le désespoir est contre-productif. Ce sentiment résulte de la canalisation de la vie dans la mauvaise direction. Il représente la conscience d’être perdu à tout jamais. Il anticipe l’échec lamentable du matérialisme, incapable de produire une intensification de vie, impuissant à apaiser la soif d’être.

Ceux qui engagent leurs existences dans l’axe vertical ne peuvent qu’espérer. Leur espérance provient de la certitude que la condition humaine peut être dépassée. Ces personnes vivent un paradoxe. Plus elles prennent de distances par rapport aux déterminismes de la matérialité en raison de leur foi, plus elles ont droit à un accroissement de vie et à un affinement de la conscience. Conséquemment, plus elles sont soulevées vers les hauteurs en direction d’une vie invulnérable et sans fin.

— J’aime cet aspect positif de votre vision. Mais je n’ai pas de mots pour dire le trouble que le volet négatif m’inspire.

— Très chère et précieuse amie, je souhaiterais vous libérer de votre lancinant doute pour que vous puissiez plonger en vous-même jusqu’à éprouver une paix profonde. « La vérité vous libérera », a dit Jésus. Peut-être qu’un exposé de facture plus objective vous permettrait de court-circuiter vos appréhensions ?

Je vous propose donc de considérer dans le calme et avec une attention bienveillante quelques illustrations graphiques qui peuvent, parfois mieux que les discours, dévoiler la structure cachée du RÉEL. Commençons par évoquer l’orientation et la destination des deux options de croissance vitale auxquelles la liberté humaine se confronte. Deux droites permettent d’en illustrer le parcours. Elles se ramènent au postulat initial de ma démarche, l’énoncé JE SUIS DANS LE MONDE.

La ligne horizontale pointe, vers l’extérieur où la conscience, en passant par les sens, se confronte à la matérialité. Pour se maintenir à son niveau vital, l’individu doit s’adapter aux conditions terrestres. Et là, la conscience constate éventuellement que tout ce qui lui est accessible par les sens relève de l’espace-temps de la matière.

Le deuxième principe thermodynamique fait que toute quantité d’énergie calorifique tend inexorablement à se dissiper. Ce qui a pour conséquence que les choses subissent l’usure, la dégradation dans le temps en s’inscrivant sous la mouvance entropique.

L’autre ligne, verticale celle-là, explore le volet JE SUIS de l’énoncé initial. La conscience y expérimente le PRÉSENT. Elle comprend alors que le fluide vital, qui l’anime de l’intérieur, l’incite à inscrire son développement sur une route de dépassement qualitatif qui pointe vers la PERMANENCE de l’ÊTRE dans le PERPÉTUEL PRÉSENT. C’est le deuxième axe de la substance vivante auquel se rattache la loi du dépassement. Une exigence qui a pour effet de produire une augmentation de l’énergie vitale en engageant la conscience intérieure sur une voie de transcendance vers la Source, la racine de l’existence.

Selon la première loi thermodynamique, l’énergie est constante et uniforme dans un système clos, en l’occurrence, l’univers. De sorte que l’énergie dispersée par l’entropie de la matière cosmique en expansion est ici “récupérée” par la substance vivante dans son parcours vers la Singularité ou l’Unité originelle.

— Ce graphique est clair mais l’explication que vous en donnez est difficile à saisir. Serait-ce en raison de vos références aux lois physiques ?

— Le regard du scientifique peut effectivement nous aider à comprendre la base sous-jacente à laquelle se confronte la liberté morale des humains. Pour comprendre quelque chose de la réalité objective, le physicien doit obligatoirement postuler que l’univers est autosuffisant.

Ce postulat peut se justifier par la négative du fait que si l’univers n’était pas un système clos sur lui-même, le physicien ne pourrait rien comprendre de définitif et toute considération objective aurait un caractère provisoire. Car des interventions imprévisibles et arbitraires provenant d’une zone scientifiquement indéfinissable pourrait à tout moment modifier la réalité. Et c’est un fait, d’ailleurs démontré, que l’univers s’appuie sur des paramètres immuables — les constantes universelles — qui conditionnent son autonomie et déterminent son déploiement dans l’espace et le temps.

En conséquence, je vous propose un autre graphique. Il fait voir l’univers comme un système complet, clos sur lui-même, auto-suffisant. Mais contrairement aux scientifiques concernés par la seule matière, il intègre au tableau le phénomène vital ainsi que les rapports inversés des deux substances.

— Puis-je vous ramener à notre propos ? Il me semble que nous nous sommes considérablement éloignés de notre questionnement autour de l’orientation collective des sociétés actuelles !

— Nous y venons, amie très chère. La distance que nous avons prise par rapport à votre question est utile. Nous ne devons pas nous satisfaire d’un regard superficiel sur la réalité. Pour comprendre la trame du scénario qui se déroule sous nos yeux et discerner les options qui concernent nos sociétés, nous devons prendre une distance intemporelle, en quelque sorte. Cette abstraction permet de situer plus précisément l’humanité dans le paysage global des deux substances.

Je vous propose donc un troisième graphique dans lequel nous retrouvons les deux courbes inversées M et V (pour Matière et Vie) utilisées lors de mes entretiens avec Albert pour illustrer les deux substances. J’ai croisé ces courbes à partir du moment où notre espèce émerge de la condition animale, inaugurant ainsi son développement dans le monde nouveau du troisième étage de la Maison de la vie.

Ici, la croisée du chemin à laquelle l’humanité de tous les temps se confronte, ce ne sont pas des droites horizontales et verticales qui peuvent l’illustrer mais des courbes. Ainsi, le choix que l’humanité d’aujourd’hui est amenée à faire collectivement, c’est soit de s’élever plus haut, soit de chuter plus bas, proportionnellement au progrès obtenu jusque-là dans son parcours historique sur la courbe ascendante de la vie.

— Pourquoi le croisement des courbes au niveau de l’humanité ? La tension entre les deux trajectoires n’existe-elle pas depuis l’origine de la vie ?

— C’est juste ! Dans le monde des unicellulaires et dans le monde des multicellulaires, toutefois, l’interaction entre les deux trajectoires ne se manifeste pas dans les organismes individuels, même ceux dotés d’une conscience sensible. Les spécimens ne sont pas conscients de la verticalité, leur conscience sensorielle étant tournée exclusivement dans la ligne de l’horizontalité où ils doivent livrer un combat constant pour survivre.

— Mais si le spécimen animal n’est pas sensible à la poussée verticale, comment a-t-il pu évoluer sur le plan qualitatif ?

— C’est l’espèce à laquelle appartiennent les spécimens qui a pu ou non avoir été réceptive à l’appel au dépassement. Lorsque l’espèce possède des dispositions permettant des transformations en vue de la recherche de formes plus performantes, elle évolue sous la poussée de la substance vivante en s’élevant sur l’échelle qualitative. Mais si l’espèce ne présente pas d’ouvertures permettant à la substance vivante de s’infiltrer plus intensément dans les organismes, elle se fige dans l’état où elle se trouve, elle se matérialise et pourra même régresser — avant de finir par s’éteindre — vers des niveaux antérieurs à sa structure, donc qualitativement inférieurs.

Contrairement à ce qui est cru généralement, l’environnement ne peut pas en lui-même être la cause principale de l’évolution des organismes. Car ce sont toujours des spécimens individuels qui s’y confrontent. Des spécimens matures, en plus, déjà fixés définitivement dans leurs structures. Ils n’ont pas le pouvoir de se transformer eux-mêmes pour faire face à des conditions nouvelles, qui, selon ce qu’on présume, causeraient les changements morphologiques. D’autant plus si de telles mutations sont graduelles et s’étalent sur de vastes périodes, comparativement à la courte durée d’une vie animale.

Les transformations physiologiques constituent des réponses de l’es-pèce au besoin de survie des spécimens. La clef de l’évolution se trouve à l’intérieur des organismes et non à l’extérieur. Elle est subjective et non objective. Elle réside dans la facture même du fluide vital qui anime les organismes de l’intérieur.

C’est donc le fluide vital qui détient le pouvoir de faire évoluer. Dans le règne animal, cette capacité passe surtout par le code génétique, qui constitue la mémoire des expériences positives de la substance vivante, le laboratoire de ses avancées. De là, elle peut explorer de nouvelles avenues dans la matière organique, au moment de la fécondation de l’ovocyte par exemple, en expérimentant, comme à tâtons peut-être, des combinaisons génétiques qui pourront éventuellement donner naissance à une nouvelle espèce.

Or, nous avons déjà observé que l’humanité constitue une espèce des espèces. Chaque être humain appartient au genre humain et non à une espèce biologique parmi les autres. La raison en est que chaque conscience rationnelle représente une synthèse des formes biologiques du monde des multicellulaires tout comme chaque spécimen multicellulaire synthétise le monde des unicellulaires tout entier.

En raison de son unicité, chaque être humain peut donc être traité individuellement au titre d’une espèce singulière. C’est pourquoi la poussée vitale lui impose du même souffle de s’adapter au monde de la conscience réfléchie dans la ligne de l’horizontalité tout en le rendant sensible à l’appel au dépassement dans l’axe de la verticalité. Je croise les deux courbes au niveau précis où la substance vivante pénètre dans le monde de la rationalité parce que l’individu humain est le seul organisme qui soit traversé dans sa conscience par les deux trajectoires. Son essence même le situe exactement à la charnière des deux axes, qui se manifestent en lui par la conscience SPIRITUELLE d’être dans un corps MATÉRIEL, donc charnel, donc mortel.

Chez l’être humain, le dynamisme vital n’exerce donc plus sa pression sur le code génétique comme dans le monde des pluricellulaires. Il l’exerce sur la conscience intérieure qui rend chaque organisme humain sensible en même temps aux deux trajectoires antipodales. Car une réponse positive à l’appel intérieur au dépassement — par l’engagement dans une forme ou l’autre de démarche spirituelle — n’exempte pas du devoir de s’ajuster au contexte extérieur créé par la société humaine.

Comme nous l’avons déjà constaté lors d’un entretien antérieur, le monde propre des humains, c’est le cadre social. Car la nécessité de l’adaptation aux conditions environnementales n’incombe pas directement aux individus mais à la collectivité. Ce que l’humanité assume légitimement en se constituant en société.

C’est donc à la structure sociétale que revient la responsabilité de créer, au milieu des chocs et des accidents liés à la trajectoire aveugle de la matière, un habitat terrestre où chaque être humain peut vivre et se développer sur les deux plans, tant le vertical que l’horizontal. On peut alors comprendre que l’être humain puisse éprouver un certain écartèlement entre une vie intérieure de facture religieuse et le besoin de se réaliser dans la société.

Et même, la tension qui résulte des deux appels aux antipodes peut aller jusqu’au déchirement. Car, émancipé de l’instinct qui détermine infailliblement le comportement animal, l’être humain peut se libérer de cette tension en tournant le dos à une évolution inscrite sur l’axe ascendant pour s’investir exclusivement dans le monde, au risque d’être emporté sur l’axe descendant de l’entropie vers la mort spirituelle.

— Le croisement des deux courbes au tout début du genre humain ne me semble pas tenir compte du progrès accompli jusqu’ici dans l’humanité, tant au niveau matériel que spirituel. Si nous postulons, comme vous l’avez suggéré, que l’humanité est parvenue aux abords du quatrième étage, comment peut-elle encore être confrontée au choix d’inscrire son développement dans l’axe entropique ? Devrait-elle d’abord régresser jusqu’à son origine pour ensuite plonger sur la diagonale de la matérialisation ?

— Amie très chère, toute représentation graphique d’une pensée est imparfaite. Ces illustrations ne peuvent pas tout dire d’un seul coup. Elles représentent des points d’ancrage dans un discours en développement, des phases statiques dans un mouvement dynamique. Elles demeurent pourtant utiles en donnant une forme visuelle à une pensée, exposée inévitablement en termes souvent très abstraits.

Pour continuer dans cette ligne, permettez que je vous propose un graphique complémentaire. Il s’agit d’un gros plan sur le croisement des deux courbes auquel j’ajoute quelques détails pertinents en guise de réponse à votre questionnement.


Les deux courbes figent, comme dans un cliché, la facture du genre humain à tous les moments de son parcours. Il s’agit d’un instantané hors du temps, en quelque sorte. L’homme est homme et sera toujours ainsi. Il demeure un être traversé par les deux trajectoires, quelle que soit la position qu’il occupe personnellement et collectivement sur la courbe ascendante de la vie. En raison de leurs orientations contraires tout en étant complémentaires, ces deux axes peuvent être perçus sous l’angle de l’unité ou de la division, de la complémentarité ou du déchirement. L’interprétation qui en est donnée résulte de l’attitude a priori des individus face à l’existence. Car c’est précisément à la jonction des deux trajectoires qu’émerge la liberté absolue.

La constance du dilemme auquel l’homme se mesure, aussi bien au niveau personnel que collectif, ne contredit en rien le fait de son évolution depuis son commencement dans le temps. Mais qu’il soit aujourd’hui positionné sur la courbe à une hauteur considérablement supérieure à celle de l’homme préhistorique, comme le graphique l’illustre (C et D), ne signifie pas qu’il puisse ou doive régresser vers son origine pour chuter dans l’axe entropique. Il implique plutôt que plus il est élevé sur la courbe, plus bas il est susceptible de tomber. L’impact de la chute est proportionnel à l’altitude atteinte. Ce que j’ai exprimé sur le graphique par une verticale (F) dont la flèche pointe en direction du monde des pluricellulaires.

— Votre conception est ahurissante. J’ai beaucoup de difficultés à accepter que l’humanité, actuellement parvenue au sommet de ses potentialités, puisse régresser au point de finir aussi bas sur la courbe de l’évolution animale.

— Il ne s’agit pas d’interpréter cette “chute” au pied de la lettre. La perte d’altitude dont il est question ne se produit pas au niveau génétique. Elle se transpose sur le registre rationnel de la liberté. La substance vivante ne pourrait pas revenir en arrière pour défaire la forme humaine qu’elle est parvenue à structurer au terme d’un long et patient processus. Une personne ne peut se dégrader au point de redevenir un animal. Elle demeure humaine même lorsqu’elle se perd en se conformant à la matérialisation.

J’ai déjà expliqué, toutefois, que l’axe horizontal de croissance de l’humanité est non seulement légitime mais nécessaire. Car il assure le fondement, l’enracinement, le point d’appui à partir duquel la vie peut poursuivre son ascension. Toutefois, lorsque que cette croissance horizontale s’accomplit en rupture de verticalité — comme c’est très évidement le cas dans notre culture moderne — une pathologie s’insinue en elle qui induit une chute de niveau.

J’ai exprimé cette rupture sur le graphique par une ligne horizontale (E) qui part de la courbe de la vie pour s’enligner sur celle de la matière. Cette droite exprime graphiquement ce qui se produit lorsqu’une personne, renonçant à se dépasser, investit son développement dans la ligne exclusive de l’horizontalité et tente de justifier son existence en consacrant toutes ses énergies à la jouissance des réalités matérielles — désignées comme “terrestres” ou “mondaines” dans le langage de la spiritualité.

Au départ de cette décision plus ou moins consciente (car elle peut être influencée, et même pratiquement imposée par le contexte social), la personne se trouve certes à être positionnée au niveau atteint ponctuellement par la culture dans laquelle elle s’est développée, mais du côté de la matière. Elle pourra se maintenir à cette altitude pendant toute sa durée sans cependant parvenir à dénouer l’énigme d’une existence confrontée à son implacable terme. Elle pourra encore maintenir son altitude pendant un certain temps mais, de plus en plus conditionnée par l’entropie, elle glissera imperceptiblement — sinon en prenant conscience de sa chute sous la forme d’une accélération de l’angoisse et de la souffrance — jusqu’au point d’impact : la mort physique. Il demeure que tant qu’elle vit, la personne peut toujours faire volte-face. C’est à tous les moments de son existence qu’elle peut opter pour l’autre volet de l’énigme de sa vie.

Une chose remarquable à observer : les personnes qui optent pour la diagonale ascendante perçoivent de plus en plus clairement, au fur et à mesure de leur ascension, le choix tranché et radical auquel se confronte leur liberté. Plus elles sont élevées sur la courbe, plus elles ont la perception du cauchemar que leur chute pourrait enclencher. Au contraire, les individus qui inscrivent leur développement sur la diagonale descendante « ne savent pas ce qu’ils font » (Lc 23, 34). Plus ils sont bas, moins ils sont conscients de leur dégradation.

Et cela est vrai tant chez les individus qu’au niveau social. Il semble aux individus qu’ils s’investissent légitimement dans la société afin de gravir les échelons de la hiérarchie sociale pour y bénéficier d’un bien-être accru. Mais ils y sont pris dans un piège qui les entraîne irrésistiblement vers leur perte. L’orgueil du pouvoir, la possession des biens matériels, les plaisirs désordonnés sont des leurres qui incitent au laisser-aller sur une pente de facilité tout en faisant miroiter une résolution illusoire de la destinée humaine, un faux salut par le biais de la jouissance égocentrique de la matérialité.

Quant aux sociétés, elles se dégradent en se donnant l’illusion d’avancer, ne reculant devant aucun frein, au nom du “progrès”, pour imposer des “solutions de mort” aux problèmes de la vie collective. Plus les sociétés s’émancipent de la deuxième loi de croissance de la substance vivante, soit l’exigence du dépassement, plus elles s’enfoncent dans des ténèbres de non-sens qui entraînent toutes les formes de misères sans issue pour les masses humaines.

Si donc nous pouvons constater une croissance positive de l’humanité actuelle qui la situe aux abords du quatrième étage de la Maison de la vie, ce ne doit pas être sans prendre conscience parallèlement d’une dégradation considérable à un niveau de sous-humanité. Une régression — et non une évolution — qui se traduit par une spirale de violence extrême, l’accélération de la létalité de guerres endémiques, les génocides, les injustices criantes, les tortures, les assassinats, les suicides, les règlements de comptes, les accidents catastrophiques, les avortements, les débridements comportementaux, les turpitudes infamantes, les horreurs infernales.

De toute évidence, le véritable progrès évolutif de l’humanité ne se situe pas de ce côté. Si l’humanité a pu atteindre le niveau qualitatif qu’elle détient aujourd’hui, ce ne peut être parce qu’elle y a été amenée par l’activité de ceux qui font profession de foi de rompre avec la vie sous le fallacieux prétexte de prendre en main le destin de l’humanité ou pour se livrer à une jouissance égoïste du niveau atteint ponctuellement. Au contraire, l’humanité a été propulsée à son niveau actuel par ceux qui engagent leur existence sur la route du dépassement, par ceux qui s’abandonnent avec confiance au fleuve ascendant de la vie et se libèrent graduellement de la matérialité. Ils résolvent ainsi l’énigme de la condition humaine en empruntant la voie de la spiritualisation, la seule solution possible au dilemme auquel se confronte la liberté, que la terminologie religieuse appelle le salut.

— Le contraste extrême donne à penser que l’on a affaire à deux humanités parallèles !

— Depuis son commencement, notre espèce vit au bord de la rupture, de la dissociation en deux humanités distinctes. Mais les deux trajectoires existent simultanément dans l’humanité depuis le début de son existence, l’une vers la vie, l’autre vers la matière. Et la raison pour laquelle ces deux trajectoires ne sont pas parvenues à créer une rupture complète, c’est que la première retient l’autre. La vie espère toujours vaincre la mort en l’humanité déchue. Elle espère réhabiliter ce qui se perd. Elle ne veut pas abandonner à son destin ce qui est orienté vers la mort. Elle s’accroche à ce qui tombe pour le retenir de la chute, ou, à tout le moins, amoindrir ses effets. C’est ainsi que les deux trajectoires se maintiennent en synergie en dépit de leurs orientations contraires. L’amour de l’humanité est la clef de cette cohésion marquée par un destin tragique. Celui d’un combat à finir entre des forces qui l’écartèlent aux antipodes : la vie ou la mort ! En termes religieux, c’est le Ciel ou l’enfer !

— J’ai beaucoup de difficultés, malgré tout, à accepter le jugement radical que vous portez sur notre société. Je refuse une condamnation sans appel à l’enfer. Ne voyez-vous donc pas les germes de vie qui animent encore notre monde ? Saint Paul dit qu’il est « en attente et aspire à la révélation des fils de Dieu ». Votre approche de la vérité fait contraste par rapport à celle de l’Apôtre. Elle me bouleverse au point que je remets en question nos discussions. Je ne me reconnais pas la force de résister encore à cette vision apocalyptique que vous suscitez dans mon esprit.

— Amie très chère, notre recherche de la vérité ne nous dévoilera pas que des réalités effrayantes. Elle en tient d’exaltantes en réserve pour nous. Ne nous décourageons pas ! Ne renonçons pas à la lucidité du regard sur notre monde, fut-il des plus pénibles à supporter. Poursuivons notre route ensemble et nous finirons par contempler la beauté inexprimable du RÉEL. Encore un petit moment et nous trouverons le chemin de la paix. Bientôt nous exulterons de joie !

Vous avez mille fois raison de refuser de vouer notre monde à l’enfer. Vous repoussez d’autant plus ce destin malheureux que vous voyez clairement à quel abîme le conduit son inexorable marche. Mais tandis que la mort triomphe en apparence dans ce monde, vous estimez que la vie subsiste encore, ne fut-ce que par un infime filet. Vous êtes parfaitement justifiée d’en tenir compte. Vous n’éteignez pas « la mèche qui fume encore ». Vous vous évertuez plutôt à ranimer la flamme en soufflant sur les braises qui couvent encore en son sein. Que voilà, très chère, d’excellentes et prophétiques dispositions ! Vous êtes merveilleusement vivante et vous le démontrez avec toute l’éloquence requise par votre véhémente protestation.

Cela dit, ce que vous n’avez peut-être pas suffisamment saisi de mon discours, c’est que la destination négative vers lequel le monde se dirige est déjà là. Dans un certain sens, c’est maintenant qu’il vit sa mort. C’est maintenant qu’il consomme son “péché originel” et subit les effets qui en découlent. Car d’enfer, il n’y en a pas d’autre sur notre planète que celui que le monde crée pour lui-même en se coupant de la Source vitale. Et de salut, il n’y en aura pas d’autre sur notre planète que celui de greffer à nouveau son développement sur la Vigne de la vie. Tant que notre monde refuse la seule voie possible de solution à l’énigme de l’existence, il se perd dans les labyrinthes sans issue de la matérialisation. Il croit nager dans le bonheur et la liberté mais il se meurt en fait dans des affres de souffrances sans échappatoires, générées par les chocs brutaux des lois de la matière en chute entropique.

Ce diagnostic est évidemment une généralisation applicable aux collectivités humaines. Au niveau individuel, cependant, plaisirs et souffrances ne sont pas vécus simultanément par les mêmes personnes. Un état de fait, d’ailleurs, qui génère l’injustice endémique de ce monde où la joie des uns peut se constituer sur la souffrance des autres. Pendant que les apparences, la séduction des plaisirs et l’orgueil de la richesse, mettent à l’avant-scène le pouvoir du petit nombre, la misère ontologique et l’indigence vitale demeurent le lot des masses humaines. Privées de repères pour étancher la soif d’être et satisfaire la quête du bonheur, elles souffrent et meurent absurdement dans le non-sens d’existences non résolues. Vous saisissez cela mais vous refusez que ce soit là le dernier mot de la réalité humaine. Vous aimez trop l’humanité pour l’abandonner à cet infernal cercle vicieux. Vous démontrez ainsi que vous êtes vous-même emportée dans le fleuve ascendant de la substance vivante. Vous vous maintenez du côté de la vie tout en gardant un contact suffisant avec la matière pour vous permettre de rencontrer vos frères et les entraîner avec vous sur la route du bonheur.

Ainsi, vous illustrez parfaitement ce qu’est le véritable progrès évolutif de l’humanité. N’avons-nous pas dit qu’il s’accomplit lorsque les deux axes orientés aux antipodes travaillent en synergie ? L’amour, avons-nous trouvé, est le ciment qui réunit les tensions contraires et empêche la dissociation. L’amour de la vie jusque dans ses manifestations les plus humbles, les plus infimes.

Voilà précisément le lieu où vous vous tenez, très chère compagne. Vous êtes une merveilleuse inspiratrice dans le combat de la vie contre la mort. La vie en vous aime la vie et déteste la mort. Vous luttez contre la mort qui entraîne toujours vers plus de mort en ostracisant de plus en plus la vraie vie.

Vie et mort sont certes pour tous les humains des ennemis irréconciliables. Mais sur notre planète, paradoxalement, les deux ne vont jamais seuls. Ils vont toujours ensemble. Ils sont comme deux frères siamois collés dos à dos et dont les organes de perception sont tournés aux antipodes. Dans chaque personne humaine, les deux frères rivalisent pour le contrôle. Tantôt la vie intérieure l’emporte et la “matière-mort” recule, tantôt la “matière-mort” gagne et la vie intérieure s’éteint presque entièrement, ne demeurant que pour soutenir, un certain temps, la cohésion organique. Mais tant qu’il y a la vie, il y a de l’espoir, dit l’adage.

Dans la réalité intérieure des personnes, le choix entre la vie et la mort n’est jamais définitif. À tout moment de l’existence, à la fin particulièrement, l’option peut être renversée dans un sens ou dans l’autre. En définitive, la vie inspirera la joie, la mort produira l’angoisse. Toutefois, aucun humain sur la Terre ne peut opter totalement pour une voie à l’exclusion de l’autre. C’est là un aspect du drame de la condition humaine. Lorsque l’être humain choisit la vie, il doit quand même faire face à l’extinction éventuelle de son organisme. Et tant qu’il vit, l’homme ne peut non plus choisir la mort sans d’abord être vivant. Même lorsqu’il se suicide, le choix de mourir n’implique-t-il pas un vouloir vivre dans des conditions plus favorables et moins douloureuses ?

Il faut donc nous garder d’appliquer aux individus la radicalité du jugement que nous portons sur la vie collective. Dans le vécu des personnes, la réalité n’est pas aussi tranchée et n’est jamais irrémédiable. C’est pourquoi on ne peut pas juger sur les apparences. Car on ne peut extrapoler la destination finale d’un humain particulier parce qu’on ne connaît pas les motivations profondes de son être intérieur et parce que les actes ponctuels qu’il pose, selon les apparences du monde extérieur, sont réformables.

— Et pourtant, n’avez-vous pas déjà présenté un tableau divisé en deux ? D’un côté les personnes qui croient en la vie, de l’autre celles qui ne croient qu’en la matière. Dans le contexte actuel de notre discussion, cette division ne revient-elle pas à porter un jugement discriminatoire entre ceux qui s’orientent vers le Ciel et ceux qui créeront leur enfer ?

— Certes, j’ai bien décrit sous la forme d’un tableau l’aboutissement respectif des démarches morales de l’humanité. La spiritualisation, par le culte d’amour et de reconnaissance rendu au Créateur, avance vers l’immortalisation de la vie humaine ; tandis que la matérialisation, par le refus du statut de créature soumise à un ordre qui la dépasse, aboutit à la déstructuration organique de la mort.

Ce sont là des généralités dont on ne doit toutefois pas tenir compte lorsque l’on considère les personnes particulières. Il peut exister et existe en fait des humains qui donnent toute l’apparence d’être religieux mais qui sont en fait matérialistes, et d’autres qui se veulent athées mais sont très spirituels dans l’orientation et l’engagement de leur existence. Il y a des religieux qui se perdent et des athées qui se sauvent. Nous ne pouvons pas et devons pas présumer des motivations réelles des personnes et donc, du destin de leur existence.

— Voilà qui me rassure. Mon questionnement s’explique par la crainte de tomber dans le piège d’un radicalisme imposé sous menace de mort. J’ai en horreur le “crois ou meurs” d’une certaine religiosité.

— Vous êtes sublime ! Je vous remercie du plus profond du cœur pour m’avoir amené encore une fois à relativiser un discours par trop extrémiste.


Résumé par Gemini (IA)

Ève s’inquiète de la division entre « croire en la vie » et « croire en la matière ». L’interlocuteur souligne que cette tension est essentielle à l’être humain, partagé entre l’adaptation matérielle (horizontalité et entropie) et l’aspiration spirituelle (verticalité). Ce choix est inévitable. Son expérience personnelle illustre l’importance de la subjectivité.

La société doit considérer le développement spirituel en reconnaissant les structures religieuses. Le matérialisme idéologique peut mener à l’oppression et à l’échec, causant une chute entropique.

Face à cela, il faut un changement radical, car l’espoir réside dans le dépassement de la condition humaine par l’engagement vertical.

À l’aide de graphiques, il illustre les options de croissance vitale : horizontalité (matérialité) et verticalité (spiritualité). L’humanité, à la croisée de ces courbes, doit choisir de s’élever ou de chuter. L’humain, contrairement à l’animal, est conscient de cette tension.

Malgré le progrès, le choix demeure. Une croissance horizontale exclusive mène à une « chute » de la conscience, proportionnelle à l’élévation atteinte. Ceux qui s’élèvent spirituellement perçoivent mieux ce choix et ses dangers, contrairement à ceux qui s’enfoncent dans la matérialité.

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Le graphique intitulé Deux droites évoque l’orientation et la destination des deux options de croissance vitale auxquelles la liberté humaine se confronte.
Ce graphique fait voir l’univers comme un système complet, clos sur lui-même, auto-suffisant. Il intègre au tableau le phénomène vital ainsi que les rapports inversés des deux substances.
Le choix que l’humanité d’aujourd’hui est amenée à faire collectivement, c’est soit de s’élever plus haut, soit de chuter plus bas, proportionnellement au progrès obtenu jusque-là dans son parcours historique sur la courbe ascendante de la vie.

3 réponses à “32- L’heure décisive”

  1. Un premier commentaire:
    « Selon la première loi thermodynamique, l’énergie est constante et uniforme dans un système clos, en l’occurrence, l’univers. De sorte que l’énergie dispersée par l’entropie de la matière cosmique en expansion est ici “récupérée” par la substance vivante dans son parcours vers la Singularité ou l’Unité originelle. » Cela se traduit par le fait que « la matière » est transformée en Amour ! Mon alimentation et ma respiratin ne font pas qu’alimenter mon corps et mes cellules, mais aussi mon cerveau, ma raison et mon âme. Cet énergie d’amour est investi dans le cosmos mais non pas rétrogradé en matière.

  2. Même si c’est écrit un peu vite, je partage ici mon commentaire en vue de notre échange de demain:

    « Et c’est un fait, d’ailleurs démontré, que l’univers s’appuie sur des paramètres immuables — les constantes universelles — qui conditionnent son autonomie et déterminent son déploiement dans l’espace et le temps. » Ces paramètres immuables sont, bien évidemment, des chemins d’accès à Dieu. L’immuabilité, l’universalité et la « singularité » de ces paramètres sont propres à l’être de Dieu, ne serait-ce que dans une approche conceptuelle.

    « Contrairement à ce qui est cru généralement, l’environnement ne peut pas en lui-même être la cause principale de l’évolution des organismes. Car ce sont toujours des spécimens individuels qui s’y confrontent. Des spécimens matures, en plus, déjà fixés définitivement dans leurs structures. Ils n’ont pas le pouvoir de se transformer eux-mêmes pour faire face à des conditions nouvelles, qui, selon ce qu’on présume, causeraient les changements morphologiques. D’autant plus si de telles mutations sont graduelles et s’étalent sur de vastes périodes, comparativement à la courte durée d’une vie animale. Les transformations physiologiques constituent des réponses de l’es-pèce au besoin de survie des spécimens. La clef de l’évolution se trouve à l’intérieur des organismes et non à l’extérieur. Elle est subjective et non objective. Elle réside dans la facture même du fluide vital qui anime les organismes de l’intérieur. »
    Proposition audacieuse, mais qui mérite d’être regardée de près. En fait, les scientifiques eux-mêmes auraient avantage à chercher dans cette direction plutôt que de s’enfermer dans la formulation actuelle insignifiante et sans fondement d’une évolution par mutation génétiques se produisant par hasard et apportant un profit à l’individu. Ici, notre auteur propose plutôt une évolution « de l’espèce » Il propose également que « la vie » ou « le fluide vital » comme il dit, produit l’évolution. Le paragraphe suivant concernant le code génétique et les expérimentations des combinaisons génétiques m’apparaît plus hasardeux. Mais l’intuition d’une évolution de la vie par la vie demeure valable.

    Puis, il fait cette affirmation si simple et si importante : « Chez l’être humain, le dynamisme vital n’exerce donc plus sa pression sur le code génétique comme dans le monde des pluricellulaires. » Je ne comprends pas comment il se fait que, dans la théorie de l’évolution, jamais personne ne fait cette distinction fondamentale. Pourtant, il est évident que, depuis homo sapiens, l’évolution ne se fait plus par « mutation génétique » mais par ce que j’ai appelé les « mutations prophétiques ». C’est ce que notre auteur exprime ici autrement.

    Il aborde ensuite la question importante de la vie en société. D’une part, c’est la société qui évolue. Mais d’autre part, à l’intérieur de cette société, chaque individu est libre. Et l’individu sera plus ou moins tiraillé entre ses aspirations intérieures et la nécessité de vivre en société. Et finalement, c’est peut-être l’individu le moins bien adapté à la société qui la fera le plus évoluer, selon un principe déjà évoqué antérieurement.

    « Une personne ne peut se dégrader au point de redevenir un animal. » C’est une affirmation remplie d’espérance alors que nous voyons pointer à l’horizon de notre humanité la réalité « transspécifique ».

    Plus loin : « Depuis son commencement, notre espèce vit au bord de la rupture, de la dissociation en deux humanités distinctes. Mais les deux trajectoires existent simultanément dans l’humanité depuis le début de son existence, l’une vers la vie, l’autre vers la matière. Et la raison pour laquelle ces deux trajectoires ne sont pas parvenues à créer une rupture complète, c’est que la première retient l’autre. La vie espère toujours vaincre la mort en l’humanité déchue. Elle espère réhabiliter ce qui se perd. Elle ne veut pas abandonner à son destin ce qui est orienté vers la mort ». Évidemment, est ici posé la question de la Rédemption. L’amour préfère prendre la souffrance de la personne qui le fait souffrir plutôt que de la laisser se perdre.

  3. « L’énergie dispersée par l’entropie de la matière cosmique en expansion est ici “récupérée” par la substance vivante dans son parcours vers la Singularité ou l’Unité originelle. » Il y aurait ici toute une recherche et un discours à élaborer sur ce qu’implique cette énergie. Qu’il s’agisse de la perte entropique de la matière ou de la “récupération” par la substance vivante, c’est toujours une seule et même chose dont il est question. Comment définir cette réalité invisible présente et agissante partout dans l’univers ? Tout ce qui existe ne dépend-il pas de ce “fluide” indéfinissable provenant de nulle part ? Ce qui en possède se dilate et confirme son implantation dans le monde réel, ce qui en est privé s’efface et se dilue jusqu’au non-être. Ce “carburant” sous-jacent, serait-ce l’impulsion constante donnée par le Créateur à sa création tout entière pour initier et mener jusqu’à son terme l’espace et le temps ? Encore, serait-ce un attribut toujours en acte du Créateur ou, à tout le moins, la création véritable, à la fois première et dernière, cachée sous le RÉEL d’hier, d’aujourd’hui et de demain ? Ainsi, la “lumière du monde à venir” que le Christ est venu révéler sur la Terre serait la forme dernière de la Parole proclamée au commencement : « Que la lumière soit ! ».

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