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49- Le millénaire psychique

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Ève : Le Christ n’a pas voulu instituer une Église politisée ni susciter un État fondé sur les dogmes religieux, avez-vous soutenu en conclusion de notre dernier entretien. Durant le premier millénaire, son enseignement sur la séparation de l’Église et de l’État n’a toutefois guère été compris et appliqué dans l’Empire romain oriental. Tandis qu’en Occident, l’escalade de l’autorité de la papauté a su s’imposer aux rois. N’avons-nous pas ici une autre forme d’instrumentalisation mais aux antipodes de la précédente, le spirituel s’imposant cette fois au détriment du politique ?

— Les papes ont pu dépasser parfois leur juridiction et abuser de leur mandat. Mais voilà une autre histoire qui prendra tout un millénaire pour se dénouer, le deuxième. Le premier, l’ère du corps, a priorisé l’enracinement géopolitique du GÉANT HUMAIN. Le deuxième sera consacré au développement psychique. La structure de ce millénaire est en effet un calque de la construction du MOI chez l’enfant. On assiste ici à la formation de la personnalité de l’homme moderne.

C’est donc sous le signe du cœur que s’ouvre ce chemin de croissance. Au tout début du deuxième millénaire, des mystiques découvrent la profondeur et la richesse spirituelle du Cœur de Jésus. De sorte que leur dévotion — centrée sur l’organe transpercé par la lance pour que s’en écoule le flot purificateur de l’amour divin — devient la clef du dépassement requis pour accéder au quatrième palier de la Maison de la vie. Et comme cet organe est le terrain sur lequel s’élabore la construction du MOI, l’acte mystique de la dévotion au Cœur de Jésus implique le décentrement du MOI humain pour l’implémentation du MOI divin, en tant que paradigme d’évolution individuelle et sociétale.

Ainsi, l’humanité apprend que le MOI divin — ce Sacré-Cœur de Jésus — n’est pas insensible. Bien au contraire, il éprouve toutes les émotions du vivant. Il palpite, il souffre, il pleure, il se console, il compatit, il se réjouit, il exulte, il jubile. Surtout et par-dessus tout, il aime tous les humains !

Car l’amour est le fondement même des émotions en Dieu. « Dieu est amour », écrit saint Jean. Et je préciserais audacieusement, même si la formulation semble restrictive, que Dieu n’est qu’amour. Dieu n’est rien d’autre qu’amour parce qu’il n’y a rien d’autre à dépasser. L’amour englobe tout, embrasse tout, enveloppe l’univers visible et invisible. Dieu est un Océan d’amour dans lequel tout l’Être est comme englouti dans la béatitude de la Vie.

— Ne vous emballez-vous pas ici ? Je doute que la théologie classique voudrait entériner de telles vues. Le mal ne serait-il que l’absence du bien ? Quelle place faites-vous à la justice ? Et à l’enfer ?

— Très chère, comprenez que je tente de dire l’indicible. Ce n’est pas que mes mots dépassent ma pensée mais qu’ils n’en disent pas assez. Il n’y a pas de justice divine sans intervention de l’amour. L’enfer même, je pense, est un effet de l’amour divin.

Car Dieu n’impose pas sa présence à ceux qui le haïssent. Il se retire discrètement de ceux qui choisissent de s’arracher de l’ÊTRE plutôt que de reconnaître et aimer leur dépendance de l’ÊTRE SUPRÊME. En se repliant sur leur MOI, ils construisent eux-mêmes leur espace infernal et se déchirent perpétuellement dans leur tentative contradictoire de s’engouffrer dans le non-être.

J’irai même jusqu’à dire que Dieu aime les damnés. Dieu aime Lucifer car il ne peut être autrement qu’amour. Ce qu’il a créé par amour, il l’aime toujours à l’infini. Il voudrait sauver ceux qui se perdent mais cela s’avère impossible dans certains cas, même pour la Toute-puissance divine, à cause de la liberté. Cette liberté, qu’il respecte infiniment, fait que l’on peut choisir de l’aimer ou de le haïr. L’Amour ne s’impose pas. L’Amour veut être aimé librement par chacun en particulier et par tous ensembles.

Cette découverte de l’Amour divin sous le nouveau jour de la dévotion au Cœur de Jésus se répercute dans l’axe d’horizontalité terrestre et dynamise le niveau socioculturel de l’humanité. Toute la galanterie chevaleresque du Moyen-âge s’en inspire. Des héros et des rois se lèvent et accomplissent des exploits valorisants. Leurs faits et gestes servent de modèle à une humanité en quête d’idéal, en recherche d’elle-même dans le miroir de Dieu.

Puis viennent les génies des arts et des lettres de la Renaissance. Leurs œuvres sensibilisent le cœur à des vibrations jusque-là ignorées. Le sens de l’humain se développe. La beauté et le pouvoir de l’homme suscitent l’admiration. La dignité de chaque personne inspire le respect et, l’amour de Dieu aidant, commande des œuvres d’éducation des masses humaines et de compassion envers les pauvres, les diminués, les souffrants.

Des hommes encore se lèvent qui veulent comprendre l’univers. Ils font table rase des conceptions traditionnelles pour considérer la réalité avec un œil neuf. Ils développent des sciences positives dont les découvertes leur donnent une emprise décuplée sur la matière.

C’est ici que le deuxième millénaire parvient à une charnière. Tout commence à basculer lorsque certains chercheurs prétendent construire le devenir en tournant le dos à toute intériorité religieuse, donc à Dieu en définitive. L’axe culturel horizontal parvenu à un sommet sans précédent dans l’histoire de l’humanité commence alors à s’incliner. Parce que la société en vient à notre époque à prétendre se construire exclusivement sur la matière extérieure, elle inscrit désormais son développement sur la diagonale de la chute entropique.

— La société moderne donne à penser à la Tour de Babel. Les humains d’alors ont cru qu’en érigeant un édifice jusqu’aux cieux, le domaine des dieux, ils s’approprieraient le pouvoir divin. Ne peut-on pas tirer de cette utopie un parallèle avec le projet matérialiste de l’homme moderne ? Comme quoi, il n’y a rien de nouveau sous le Soleil.

— Le rapprochement est en effet remarquable. Rappelons le principe voulant qu’une structure prénatale se reproduise, mais en sens inverse, après la naissance. Appliqué sur le plan collectif, cette observation permet de saisir que notre société, à l’époque moderne, reflète comme dans un miroir, un conditionnement établi lors de la gestation du GÉANT HUMAIN. Or, le mythe de la Tour de Babel marque l’entrée de l’humanité dans l’ère cordiale. Et ce qui arrive en premier durant la vie intra-utérine se manifeste en dernier après la naissance (voir le graphique Deux diagonales ci-dessous). L’épisode qui a inauguré l’ère cordiale est donc le modèle de ce qui survient en conclusion du millénaire du cœur.

Voilà pourquoi les mythes de la Genèse, aussi bien celui du déluge que celui de la Tour de Babel, peuvent fournir un éclairage sur les facteurs sous-jacents à la démarche de la société contemporaine. Tout se passe comme si le scribe avait vu d’avance jusqu’où la prétention à l’autonomie absolue du MOI mènerait l’humanité. Car c’est bien de cela dont il s’agit en bout de ligne !

Le projet de Babel avait ceci de particulier qu’il prétendait faire l’unité autour de la construction d’un gratte-ciel. Les Babéliens croyaient que la force collective combinée à l’habileté technologique leur donnerait accès aux prérogatives divines.

Mais leur projet axé exclusivement dans la ligne du développement horizontal ne pouvait pas les mener à ce que seule la croissance verticale peut donner. Leur faute consistait à tenter d’obtenir, par le biais de l’exploitation de la matérialité, un produit qui relève de la spiritualité. Cette ambition, laisse entendre le scribe, contrarie le plan de Dieu.

L’unification de l’humanité n’est pas du ressort de l’homme. C’est une œuvre qui dépasse ses capacités. Saint Paul indique qu’il ne s’agit rien de moins que du projet ultime du Créateur.

Il nous a fait connaître le mystère de sa volonté, ce dessein bienveillant qu’Il avait formé en lui par avance pour le réaliser quand les temps seraient accomplis : ramener toutes choses sous un seul Chef, le Christ, les êtres célestes comme les terrestres (Ép 1, 9-10).

Non seulement les Babéliens devançaient-ils les intentions du Créateur mais ils le mettaient au défi de réaliser son plan sans lui.

Allons ! Faisons des briques et cuisons-les au feu ! (…) Bâtissons-nous une ville et une tour dont le sommet pénètre les cieux ! Faisons-nous un nom et ne soyons pas dispersés sur toute la terre (Gn 11 3-4).

Paraphrasons : Faisons-nous un MOI collectif pour devenir ensemble, grâce au développement technologique, une force capable de se hausser jusqu’à la condition divine. Les Babéliens visaient à prendre d’assaut le quatrième niveau de la Maison de la vie par des moyens qui relèvent du troisième. Ce qui équivaudrait à faire l’économie de la deuxième loi de croissance de la substance vivante, soit l’exigence de dépassement.

— Ne trouvez-vous pas que la pensée dominante de nos sociétés contemporaines correspond tout à fait à cette déviance ? L’homme moderne, il me semble, ne démontre guère de signes d’une éventuelle transition au quatrième palier. La tendance générale va plutôt dans le sens d’une survalorisation du MOI que dans la ligne du dépassement requis par l’évolution. Ai-je raison d’appréhender une impasse ?

— Il y aurait lieu de craindre le pire si l’histoire de l’humanité s’arrêtait là et s’il n’y avait pas l’espérance chrétienne. Des revirements inattendus peuvent encore survenir. Car les personnes demeurent libres et peuvent individuellement orienter leur existence dans l’axe de l’évolution. Tant que la liberté existe, il demeure possible d’échapper aux courants régressifs dominants. Si bien qu’une multiplication importante des conversions pourrait faire basculer positivement l’orientation des sociétés.

Quant à la GÉANTE HUMANITÉ elle a été et demeure par nature ambivalente puisqu’elle est traversée depuis son origine par les deux axes. Il est inévitable, au cours du cheminement historique des collectivités, que la matérialisation puisse par épisode l’emporter sur la spiritualisation. Ce que notre graphique des Deux diagonales illustre par le tracé du DÉVELOPPEMENT SOCIOCULTUREL. On y observe que la culture oscille dans le temps entre les deux axes, sollicitée qu’elle est tour à tour par l’impératif de l’adaptation horizontale et de l’exigence du dépassement vertical.

Au cours de son existence millénaire, l’humanité a parfois traversé des crises dramatiques et vécu des reculs avant de reprendre son essor. La fin du deuxième millénaire est marquée par un creux sans précédent dans l’Histoire. Au nom du progrès matériel, on a fermé la porte de la croissance spirituelle. Comme s’il y avait incompatibilité et non développement complémentaire des deux axes. La fermeture sociale à la dimension religieuse — une “chute originelle” collective ! — a accéléré la course du monde sur la voie de la matérialisation. En se rejetant sur des MOI égocentriques engoncés dans la matérialité, les sociétés marquées par la rupture ont poussé les masses humaines vers la régression morale et la déstructuration sociale.

— Il y a donc lieu de s’inquiéter. Comment l’humanité pourra-t-elle s’en sortir ? Quelle catastrophe terminale devrions-nous craindre ?

— Tout n’est pas perdu définitivement. Les humains demeurent inquiets et cherchent un sens aux épreuves qui s’abattent sur l’humanité. On peut espérer qu’ils en trouveront éventuellement les principales causes dans l’orientation fautive des sociétés. La crise moderne pourra alors se résorber et une remontée culturelle et spirituelle pourra s’ensuivre au cours du troisième millénaire.

Sur notre graphique des Deux diagonales, on peut observer que la distance entre les deux axes augmente dans la mesure où le développement général prend de l’ampleur et avance vers une résolution du parcours. Ces deux axes, qui apparaissent aux antipodes à notre niveau de conscience, sont en fait deux pôles d’une réalité unique.

Or, la place occupée par l’humanité présente se situe à la fin de la période du MOI désignée par la lettre H. J’ai prolongé les Deux diagonales à partir du PRÉSENT par des lignes pointillées pour projeter un devenir possible. La tranche où nous sommes sur le parcours du GÉANT HUMAIN permet de voir que la position la plus basse de l’axe régressif est parallèle à la position la plus élevée de l’axe évolutif.

Tant et si bien que le progrès accompli jusqu’ici dans l’humanité relèverait simultanément des deux orientations. Comme si les deux axes aux antipodes travaillaient en fait en synergie pour permettre au géant de développer sa stature dans toute son ampleur.

Une analogie peut faire comprendre ce qui en est réellement de cette collaboration présumée. Dans l’organisme humain, le physique et le spirituel ne livrent pas bataille, n’est-ce pas? — même s’il est vrai que l’esprit parvenu à un haut degré de conscience souhaiterait être libéré du corps ! Corps et âme collaborent au contraire pour revêtir la personne humaine d’une beauté sans pareille.

Cette splendeur apparaît même lorsque le corps se dégrade avec l’âge en raison de ses liens à la matière. Le corps alors obéit mal aux injonctions de l’esprit qui demeure pourtant vif et aspire plus que jamais à la sagesse.

Il en est de même pour la GÉANTE HUMANITÉ. Les deux axes sont inhérents à sa “personnalité” mythique. Les orientations contraires, inévitablement, sont intrinsèques au développement. Au-delà et au-dessus de nos considérations relevant de l’ordre moral, il existe une cohérence qui réconcilie les extrêmes et donne accès à une harmonie, à une musique céleste que les oreilles physiques ne peuvent saisir.

Dans le langage de la foi, nous accédons à cette intelligence qui dépasse la raison lorsque nous soutenons que Dieu sait tirer le bien du mal. Ou encore, lorsque nous observons que la vie spirituelle de l’Église progresse dans l’histoire au fur et à mesure que s’amplifie la virulence de ses ennemis. Leurs critiques et leurs accusations, aussi méchantes soient-elles, la stimulent à avancer vers le monde à venir et à progresser dans la connaissance et l’amour de Dieu. Ici, les antipodes sont englobés par l’Amour créateur. La thèse et l’antithèse sont réconciliées par l’étreinte divine ! En tant qu’humain, nous assumons notre rôle en participant à la thèse ou à l’antithèse. Tandis que le Créateur, par son acte même de créer, produit la synthèse.

— L’axe régressif serait donc une composante du progrès évolutif de l’humanité ? S’il en est ainsi, ne devrions-nous pas en induire que le péché est utile, nécessaire même ?

— Il ne s’agit pas de justifier le mal mais d’accéder à la structure fondamentale du RÉEL. Cette structure aurait existé même si le péché n’avait pas été introduit dans l’univers.

Au niveau individuel, le mal moral est comme un parasite qui se greffe à l’âme pour en sucer l’énergie. Pour les collectivités, c’est la mouche de la fable qui prétend faire avancer le coche. Mais sa folle activité n’a rien à voir avec le travail des chevaux. Elle ne fait que les agacer dans leurs pénibles efforts pour parvenir au sommet.

Le péché n’est pas du tout nécessaire au fonctionnement de la structure du RÉEL. Il lui est nuisible au contraire. Il amplifie et complique les difficultés inhérentes à l’émergence et au développement de la vie dans la matière.

D’autre part, les axes d’évolution et d’incarnation ne sont pas synonymes de moralité et d’immoralité. Ils réfèrent à des orientations générales qui, certes, peuvent inspirer secondairement des actes de bonté et de méchanceté. Que ce soit sur les plans physique, intellectuel, moral ou spirituel, chaque être humain doit inévitablement se développer. Il n’y a pas la possibilité de choisir de ne pas croître. Sur la Terre, la croissance est une condition sine qua non de VIE.

La liberté ultime de l’être humain ne tient pas du choix entre être ou ne pas être mais plutôt en ce qu’il peut orienter son inévitable croissance dans une direction ou dans l’autre. En réduisant à l’essentiel les diverses possibilités accidentelles qui s’offrent à lui, nous trouverons en bout de ligne que son choix fondamental consiste à développer son âme ou son corps.

S’il choisit la croissance de l’âme, il sera nécessairement amené à accéder à des réalités spirituelles. C’est-à-dire à des vérités non soumises à l’espace et au temps qui demeurent au-delà de la mort. Des vérités qui culminent par la connaissance de Dieu.

S’il met au contraire exclusivement son énergie à développer ce qui relève de sa dimension corporelle, il pourra parvenir à une certaine splendeur. Mais cette beauté ne durera qu’un temps. L’âge finira par user le corps. La belle harmonie physique de la jeunesse sera perdue à jamais parce que le corps meurt éventuellement et finit par se décomposer.

Il est bien clair, indépendamment des actes bons ou mauvais qui peuvent être posés dans une vie, que les deux axes mènent à des destins aux antipodes. Tant que je choisis la croissance de l’esprit, je marche dans une direction où le salut est possible même si je me suis couvert de péchés. J’accepte alors que mon corps soit un jour la proie des vers car mon esprit est poussé par la substance vivante à évoluer vers une vie plus haute, une vie parfaitement accomplie en Dieu.

Mais si je choisis de développer le côté physique de mon être au détriment du spirituel, alors je marche vers un destin absurde puisqu’un jour mon corps sera détruit. J’aurai vécu pour rien en consacrant mon énergie aux choses terrestres, que ce soit pour jouir de plaisirs passagers, accumuler des richesses ou exercer un pouvoir quelconque. J’aurai pu accomplir mon périple sans enfreindre aucunement le code reconnu de la moralité, je serai quand même perdu à jamais parce que j’aurai lié mon destin à la chute entropique de la matière.

— Votre exposé me laisse sur l’impression que la cause ultime du salut ou de la perdition ne relève pas tant des actes que d’une attitude générale, possiblement même inconsciente. Ce qui remettrait en question la liberté et soulèverait le problème de la prédestination que plusieurs siècles de théologie, que je sache, n’ont pas su résoudre.

— Bien sûr, il existe une relation étroite entre les actes et l’orientation générale qui les inspire. Un acte bon s’inscrit dans l’axe de l’évolution-spiritualisation, un acte mauvais dans celui de l’incarnation-régression. Ce rapport de cause à effet relève cependant de l’économie vitale du troisième palier de la Maison de la vie. À ce niveau, la rationalité, consciente de ce qui est juste et vrai, déduit de la réalité une morale dite naturelle qu’elle codifie sous la forme d’interdits : tu ne voleras pas, tu ne tueras pas, tu ne commettras pas d’adultère, etc.

On doit toutefois comprendre que les actes moraux, bons ou mauvais, sont successifs. Ils ne sont pas décisifs en regard du parcours existentiel d’une vie dans son ensemble. Les motivations profondes des personnes peuvent changer. Tant qu’il vit, l’être humain peut se repentir de ses actes mauvais. Il peut revenir des bas-fonds de la régression et reprendre le chemin de l’évolution vers la Vie ultime. Ce n’est qu’au dernier moment de l’existence — et même au-delà de la fin apparente — que se résout définitivement l’orientation d’une vie. De sorte que nous ne pouvons absolument jamais préjuger du destin des personnes.

Maintenant, portons notre regard plus haut en direction du quatrième palier. Là, nous constatons que le sens moral à ce niveau se fonde sur une autre base que celui des rapports de justice. L’Évangile illustre abondamment cette approche distincte.

Par exemple, lorsque Jésus sur la croix promet le paradis au meurtrier à sa droite, il se positionne au-delà d’une morale de rétribution. Voilà un criminel qui, toute sa vie, a dévalé sur l’axe de la régression et qui, à la toute fin, atteint en un instant le sommet conclusif de l’axe de l’évolution. « En vérité, je te le dis, aujourd’hui tu seras avec moi dans le Paradis » (Lc 23, 43).

Son pendant de gauche, quant à lui, ne parvient pas à un aussi heureux dénouement de son existence. Pourquoi ? Parce qu’il s’enferme dans sa révolte. Il ne se libère pas de ses fautes par un acte d’amour. Il ne se projette pas au-delà du MOI vers l’Autre. Bien qu’il soit conscient de la mission divine de Jésus, il l’injurie et le met au défi d’utiliser son pouvoir à des fins égocentriques : « N’es-tu pas le Christ ? Sauve-toi toi-même et nous aussi » (v. 39). Le faux salut réclamé provoque l’indignation du “bon” malfaiteur :

Tu n’as même pas crainte de Dieu, alors que tu subis la même peine ! Pour nous, c’est justice, nous payons nos actes ; mais lui n’a rien fait de mal (Lc 23, 40-41).

À l’inverse, il fustige les Pharisiens reconnus pour leur stricte observance de la Loi dans ses moindres détails. Il leur reproche leur insensibilité face à la fragilité humaine. Il n’a pas de mots assez virulents pour stigmatiser les érudits et les prêtres qui tirent parti de la Loi mosaïque pour renforcer un pouvoir despotique sur les consciences et se gonfler d’orgueil.

À ceux qui lui reprochent son attitude amorale, à ce qui leur semble, il répond qu’il ne se fait pas de souci pour les justes qui n’ont pas besoin du médecin mais pour ceux qui ont de la difficulté à se hausser au niveau des exigences de la loi. À ces derniers, il déclare en substance : Ne vous en faites pas pour vos bêtises. Vous êtes aimés de Dieu. Il vous tend la main. Réconciliez-vous avec votre Père du Ciel. Son amour vous donnera la force non d’observer la loi servilement mais de dépasser ses exigences par le don de vous-mêmes.

Ici, la loi du cœur prend le pas sur la loi rationnelle. L’amour véritable rend les règles caduques non en les abolissant mais en les dépassant. Les notions de pur et d’impur, les rites liturgiques, les spéculations sur ce qui est permis et ce qui ne l’est pas sont mis hors propos par l’amour de l’Autre. Ce qui faisait dire à saint Augustin : « Aime et fais ce que tu veux ! »

Quand on aime une personne, on ne peut lui vouloir du mal. Or Dieu nous aime tous et chacun en particulier. Par ailleurs, quand on aime Dieu, on veut lui plaire. On évite ce qui lui déplaît même si, par faiblesse, on fait parfois « le mal qu’on ne voudrait pas ». Ce qui lui déplaît, c’est tout ce qui va à l’encontre de son acte créateur, c’est-à-dire tout ce qui fait mal à soi et aux autres, tout ce qui blesse l’amour. Car il a donné à tous l’existence et veut pour chacun un bonheur sans déclin.

Lorsqu’il refuse de lapider la femme adultère et partage les repas de pécheurs publics, Jésus dépasse les règles morales du troisième niveau et met en valeur la norme du quatrième, soit l’amour. De la prostituée, il dira qu’on lui a beaucoup pardonné parce qu’elle a beaucoup aimé. Le fils prodigue de la parabole sera accueilli par son père après plusieurs années de débauche. Toute la maisonnée fera la fête.

Il y a plus de joie au ciel pour un pécheur qui se repent que pour 99 justes qui n’ont pas besoin de conversion, explique Jésus.

— Mais alors, qu’en est-il du réprouvé ?

— Dieu aime même celui qui se révolte contre lui. C’est, je crois, cet amour qui fait l’enfer du damné. Un même amour fait en quelque sorte la béatitude de l’élu et les souffrances du réprouvé. Le feu de l’enfer, c’est l’amour de Dieu repoussé, rejeté. Car l’amour produit l’existence dont le damné ne voudrait pas. Il fuirait cet amour en s’engouffrant dans le néant mais il ne peut pas disparaître. Il est contraint d’exister à cause de l’amour qui ne se reprend pas. Si l’amour pouvait se reprendre, Dieu ne serait pas l’amour. Car l’amour est don de soi. Dans l’acte de créer, Dieu se donne et ne se reprend pas.

Si bien qu’en rejetant le Créateur, le révolté se rejette lui-même. Il entre en contradiction avec le principe de son être propre. Il refuse toute dépendance. Il agit comme s’il était l’auteur de lui-même, son propre principe, pour se faire maître de tout. Mais en bout de ligne, il se torture, se faisant un MOI solitaire recroquevillé sur lui-même pour échapper à l’Amour qui l’a créé.

— Vous mettez en relief le fait que nous ne puissions pas juger les individus sur la base des actes. Mais qu’en est-il du plan social ? Vos considérations sur le destin ultime des individus ne me semblent pas résoudre la grande question sociétale que soulève votre schéma graphique des Deux diagonales. Vous avez associé l’axe de l’évolution aux tenants de la thèse croyante d’une part, et d’autre part, l’axe de régression aux tenants de l’antithèse incroyante. Vu le caractère dominant actuel de l’antithèse, un choc me semble inévitable. Peut-on pressentir où ce conflit larvé mènera notre monde moderne ?

— Dans notre illustration de la croissance du GÉANT HUMAIN, nous sommes parvenus à la fin du deuxième millénaire (voir ci-dessous). La distance entre l’axe de l’évolution et l’axe de la matérialisation n’a jamais été aussi grande dans l’Histoire. Et si nous prolongeons les deux parcours vers l’avenir, ce que j’ai illustré par des lignes en pointillé, le fossé entre les deux axes continuera à s’amplifier jusqu’à l’extrême.

Votre inquiétude me semble donc justifiée du simple fait que nous soyons nécessairement impliqués dans ce conflit. Nous ne pouvons pas nous cantonner dans une neutralité qui nous ferait considérer de l’extérieur la contradiction interne de l’humanité, comme si nous en étions personnellement exemptés. Nous devons appliquer ici un principe de la philosophie quantique. À savoir que ce qui est observé est déterminé par la position de l’observateur.

C’est la même réalité qui est appréhendée par le croyant et l’incroyant. L’expression de cette réalité prend toutefois la couleur de l’attitude prise de part et d’autre avant toute démarche visant à en rendre compte. Il n’y a pas ici de “no man’s land”, comme je l’ai déjà expliqué. Le donné du RÉEL est suffisamment clair à ce stade de notre recherche de la vérité pour que chacun puisse prendre position et vivre avec les conséquences de son choix.

L’alternative revient en définitive à une décision plus ou moins avouée, reliée à la motivation ultime de chacun dans l’existence : Je crois…  ou Je ne crois pas… Je crois au Créateur de l’univers (quel que soit le nom donné : Dieu, la Vie, l’Esprit, etc.). Il est la Source de mon être. Je l’aime car il me guide vers une vie plus haute et intense. Il a en vue mon épanouissement, mon bonheur, mon achèvement.

À l’opposé, je ne crois pas à un Être supérieur. Je suis autonome et responsable. Ma démarche dans la vie vise la simple réalisation de ce que je suis. Je suis au début et à la fin de mon parcours dans le monde. Je me limite à MOI.

L’option du tenant de la thèse — le croyant — aura pour effet une transformation intérieure dans la foulée de son activité religieuse. S’il est conséquent avec sa foi, il rendra meilleur le monde dans lequel il vit car le rayonnement de son intériorité se répercutera sur le prochain sous la forme d’une charité bienveillante. Donc, il se dépassera, il évoluera.

Tandis que le tenant de l’antithèse — celui limité au MOI — devra se rejeter sur l’extérieur. Il voudra changer l’univers entier, sauf lui-même, et faire sans Dieu un monde humain à la mesure des valeurs de troisième niveau. Donc, il fera au mieux du surplace évolutif en ne se développant que dans la ligne de l’horizontalité quand il ne sera pas entraîné irrésistiblement vers la régression.

Quant à nous, nous qui sommes des gens de la thèse, notre priorité, si nous demeurons fidèles, consiste à changer notre cœur sans pourtant abandonner le MONDE à ses peurs, ses injustices et ses violences. Notre motivation, c’est l’amour. Un amour qui respecte ce que l’AUTRE est et aspire à partager la joie du cœur, le bonheur d’aimer et d’être aimé…

« Dieu est amour ! » Nous sommes aimés à l’infini par un Océan d’amour qui a produit la création et dont chaque personne humaine tire son origine. Voilà la fine pointe de la vérité révélée par Jésus ! Dieu, le Maître de l’univers visible et invisible, est notre Père. Le Père céleste de chacun en particulier.

J’ajoute que ceux qui n’ont pas compris cela sont encore nos amis et nos frères. Nous les respectons dans leur orientation et les encourageons à continuer à chercher. Ils prennent l’initiative d’imposer la justice sur la Terre. Mais parviennent-ils à réaliser leurs projets ? Souvent, ils aboutissent à la haine et leurs activités font plus de mal que l’injustice qu’ils visent à enrayer.

Les adeptes de l’antithèse ont ceci de louable qu’ils veulent comprendre et être conséquents dans leurs actes. Ils questionnent tout et ne se résignent pas devant le sort. Mais parfois, leur révolte tend à tenir le “dieu qui n’existe-pas” responsable des malheurs qui frappent l’humanité.

Nous, à l’inverse, nous faisons confiance à Celui en contrôle de toutes les causes. Nous reconnaissons notre dépendance. Nous nous réfugions ainsi dans la connaissance de l’amour de Dieu. Notre Père nous aime et nous comble. Comment pourrions-nous en venir à l’accuser du mal que nous faisons ? Nous sommes les responsables ! Faudrait-il se révolter de subir les conséquences de nos errances ?

Cela dit, l’antithèse est inévitable même si notre complaisance en nous-mêmes voudrait qu’elle n’existe pas. S’il n’y avait pas ce vent contraire, nous n’avancerions pas droit devant vers les hauteurs. Nous nous complairions dans une stagnation terre à terre sans avenir.

C’est pourquoi nous sommes redevables aux gens de l’antithèse même lorsqu’ils nous remettent en cause jusqu’à la violence, jusqu’à vouloir nous éradiquer de l’économie terrestre. Selon le conseil de Jésus, nous prions pour ceux qui nous persécutent. Nous déplorons qu’ils se révoltent aveuglément et choisissent de s’opposer aux intentions de Dieu plutôt que de reconnaître leurs limites. Car c’est à leur propre détriment qu’ils refusent de se soumettre à des raisons que le véritable Maître de la justice connaît dans sa sagesse. Nous souhaiterions qu’ils soient sauvés par l’engagement de la foi et le secours de l’Esprit.

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C’est sous le signe du cœur que s’ouvre le chemin de croissance vitale au début du deuxième millénaire.  Comme cet organe est le terrain sur lequel s’élabore la construction du MOI, l’acte mystique de la dévotion au Cœur de Jésus implique le décentrement du MOI humain pour l’implémentation du MOI divin, en tant que paradigme d’évolution individuelle et sociétale.
Au deuxième millénaire, l’humanité apprend que le MOI divin n’est pas insensible et qu’Il éprouve toutes les émotions du vivant. Il palpite, il souffre, il pleure, il se console, il compatit, il se réjouit, il exulte, il jubile. Par-dessus tout, il aime les humains !
Les œuvres du deuxième millénaire sensibilisent le cœur à des vibrations jusque-là ignorées. Le sens de l’humain se développe. La dignité de chaque personne inspire le respect et commande des œuvres d’éducation des masses humaines et de compassion envers les pauvres, les diminués, les souffrants.
Le déploiement du deuxième millénaire parvient à une charnière. Des hommes veulent comprendre l’univers et font table rase des présupposés traditionnels. Leurs découvertes donnent une emprise décuplée sur la matière. Tout commence à basculer lorsque certains penseurs prétendent construire le devenir humain en tournant le dos à la divinité.
Les mythes de la Genèse peuvent fournir un éclairage sur des facteurs sous-jacents à la démarche de la société contemporaine. Tout se passe comme si le scribe avait vu d’avance que la prétention à l’autonomie absolue du MOI mènerait l’humanité à une nouvelle confusion du langage, une Tour de Babel de la communication.

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