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44- Abraham, l’archétype du coeur

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Ève : La substance vivante serait-elle une quantité limitée qui doit retirer son énergie de l’axe intérieur de croissance pour investir le milieu terrestre extérieur, de telle manière que l’adaptation réussie du GÉANT HUMAIN à l’environnement se traduirait inévitablement par une régression spirituelle et vice versa ?

— On peut déduire ce paradoxe aussi bien du mythe de la Tour de Babel que de l’histoire d’Abraham. De sédentaire qu’il était, Abram deviendra nomade sous son nouveau nom. Voilà le signe d’un recul culturel, la vie sédentaire représentant nettement un progrès par rapport au nomadisme.

De plus, Abraham n’avait pas de progéniture. Ce qui constituait un échec à ses yeux. Car la vie d’un homme est inutile s’il n’y pas une descendance qui prolonge, au-delà de la mort, le combat de l’existence. Mais Abraham croit en Dieu. Il lui crie la détresse qu’entraîne pour lui la stérilité.

« Voici que tu ne m’as pas donné de descendance et qu’un des gens de ma maison héritera de moi ». Yahvé le rassure : « Celui-là ne sera pas ton héritier, mais bien quelqu’un issu de ton sang » (Gn 15, 3-4).

Pour Abraham, le lien du sang est ce qui compte le plus au monde. Le sang, c’est la vie qui coule dans les veines. Ce ne sont pas tant les biens matériels qu’il veut léguer mais, en quelque sorte, l’extension de son existence. Car en ses gènes se résument les conquêtes de la substance vivante jusqu’à lui. En donnant sa semence, il pourra devenir géniteur d’une chaîne de vivants qui finiront bien un jour — c’est son espérance et sa foi — par l’emporter sur les forces adverses. Abraham croit en la vie. Il en reconnaît la beauté.

— En passant de la sédentarité au nomadisme, Abraham régresse, dites-vous. N’est-il pas paradoxal que ce recul culturel fasse suite à un appel de Dieu ?

— Abraham est insatisfait de vivre dans une cité où sévissent les iniquités et les violences. Il quitte sa ville pour se mettre en quête d’un pays où la vie pourra s’épanouir pleinement. Il aspire à une « ville pourvue de fondations dont Dieu est l’architecte et le constructeur » (Hé 11, 10). Il rêve d’engendrer un peuple chaleureux, béni de Dieu et profondément humain. La parole divine qu’il entend révèle ses désirs profonds. « Quitte ton pays, ta parenté et la maison de ton père pour le pays que je t’indiquerai » (Gn 12, 1). Un pays donné par Dieu, ce ne peut-être qu’un pays de bonheur, de paix, de justice, d’abondance. Ce ne peut être qu’un Éden retrouvé, « une terre plantureuse et vaste, une terre qui ruisselle de lait et de miel » (Ex 3, 8). Et pour habiter cette patrie idyllique, promet Yahvé, « je ferai de toi un grand peuple, je te bénirai, je magnifierai ton nom » (Gn 12, 2).

Abraham est orienté dans la bonne direction. Entre la voix de Dieu et les aspirations de son cœur, il y a concordance. C’est un seul et même élan, mais Dieu vise plus que ce que l’homme peut concevoir. Car le Créateur doit achever son œuvre en menant l’être humain au plein épanouissement. C’est pourquoi l’homme doit se dépasser en acceptant de marcher vers un développement qui est pour lui inconnu et que Dieu seul peut planifier.

Abraham croit en un projet divin dont la réalisation ne dépend pas de lui. Cette confiance en un Dieu capable d’accomplir ce qui va au-delà du pouvoir de l’homme « lui fut comptée comme justice » (Rm 4, 3) « Abram crut en Yahvé, qui le lui compta comme justice » (Gn 15, 6).

La foi d’Abraham balise l’axe de l’évolution authentique et fait du patriarche l’archétype de l’Ère du cœur. Abraham évolue sans savoir où il sera mené mais en gardant son regard fixé sur Dieu. Comme les constructeurs de la Tour de Babel, il veut être grand et prospère, il désire le développement, la croissance, l’accomplissement mais avec et par Dieu et non contre ou en dépit de son Créateur.

Ses beaux rêves se heurtent toutefois à une réalité extérieure brutale. Il n’a plus de pays et est réduit à l’errance. Il ne sait pas trop où il va. Il veut la paix et il est contraint de faire la guerre (cf. Gn 14, 12-16). Il n’a pas de progéniture. Toutes les apparences lui sont contraires.

On peut comprendre qu’il puisse parfois être traversé par des doutes lancinants. Est-il bien vrai que le pays qu’il parcourt de long en large reviendra « à sa postérité pour toujours » (Gn 13, 15) ? A-t-il vraiment entendu la voix divine lui prédire qu’il sera le père d’un peuple aussi nombreux que les « grains de poussière de la terre » (Gn 13, 16), d’une postérité « aussi nombreuse que les étoiles du ciel et que le sable qui est au bord de la mer » (Gn 22, 17) ? Et comme si l’escalade des promesses de Yahvé ne pouvait arrêter d’en remettre… « Je te ferai père d’une multitude de nations. Je te rendrai extrêmement fécond, de toi je ferai des nations et des rois sortiront de toi » (Gn 17, 5-6).

Abraham est à l’écoute de son Dieu intérieur. Il demeure toutefois réaliste en ce sens-ci qu’il est également attentif aux signes extérieurs. Il célèbre un culte, dresse des autels et offre en sacrifice des bêtes de son cheptel en invoquant son Dieu. Il réclame des confirmations objectives de sa mission. Il donne la dîme de tout ce qu’il possède à Melchisédech, « prêtre du Dieu Très Haut » (Gn 14, 18), ce qui démontre son respect de la religion en tant qu’institution sociale. Au chêne de Membré (cf. Gn 18), de mystérieux visiteurs prédisent la réalisation de ses désirs. Il aura un fils à un âge avancé alors qu’il n’y avait plus lieu d’en espérer.

En fait, Abraham ne fait pas de distinction entre son intériorité et le monde objectif. Sa vision des choses englobe d’un seul regard les deux dimensions. Certes, il se conduit selon ce que son cœur l’incline. Ses errances visent pourtant à percer l’énigme du monde. Il cherche à en décoder la signification. Ce qui suscite des questionnements et des interprétations conflictuelles.

Car dans son monde intérieur, d’une part, il est tout centré sur la réalité ultime de la vie qui surgit en lui et lui fait le don d’une descendance. D’autre part, il vit au milieu d’un monde instable où les privations, la douleur et la mort sont des compagnes constantes sur sa route. Dans les sociétés où il séjourne, ces fatalités se dénouent tragiquement. Les sacrifices humains, pour négocier les faveurs des dieux, y sont monnaie courante.

Le conflit entre ses appels intérieurs et les contraintes extérieures arri-vent en lui à un tel paroxysme qu’il en vient à interpréter comme une exigence divine le sacrifice du fils qu’il a tant espéré et aimé, celui-là même par lequel devaient se réaliser les promesses.

Prends ton fils, ton unique, que tu chéris, Isaac et va-t’en au pays de Moriyya, et là tu l’offriras en holocauste sur une montagne que je t’indiquerai (Gn 22, 2).

— Était-ce bien Yahvé qu’Abraham entendait lui commander un acte aussi inhumain ? Je suis révulsée à l’idée qu’il ait pu être mis à l’épreuve de cette façon.

— Très chère amie, votre fibre maternelle s’indigne à juste titre. On peut conjecturer qu’Abraham ne se limitait pas à écouter les paroles que Dieu faisait résonner dans son cœur. Pour lui, Yahvé se manifestait aussi au travers des valeurs et conceptions de son temps.

Le patriarche n’était pas conduit uniquement par sa subjectivité. Il devait tenir compte de facteurs objectifs pour discerner la route à suivre. C’est pourquoi il cherchait légitimement dans le milieu extérieur, des solutions religieuses à son questionnement qui confirmeraient l’authenticité de ses appels intérieurs. Mais, la plupart du temps, il ne tirait de cette confrontation que la contradiction. Et sa décision de mettre en œuvre le sacrifice réclamé indique qu’il a momentanément résolu le conflit, au prix d’une agonisante violence contre lui-même, en faveur de l’ordre social plutôt que dans son propre intérêt.

Je ne crois donc pas que ce soit Dieu qui ait directement commandé à Abraham l’holocauste d’Isaac. Le point que je vise précisément à faire valoir, c’est qu’on peut y voir plutôt une exigence du contexte sociétal. Ici encore, il ne s’agit pas d’interpréter à la lettre les paroles attribuées à Yahvé. Ce sont d’autres anthropomorphismes typiques de la Genèse.

Le tragique dilemme du patriarche mis en scène par le scribe révèle ce qu’est l’homme dans sa nature profonde. L’auteur du récit n’est pas un théologien mais un humaniste avant la lettre, une sorte de fabuliste très pointu. Car il projette sur Dieu, que ce soit consciemment ou inconsciemment, des conceptions qui font ressortir d’importantes vérités pour l’humanité.

— Quelle est donc cette vérité qui ressort de l’ordre donné à Abraham de tuer son propre fils ?

— Abraham vit un conflit entre le Dieu intérieur et le culte extérieur. Il est écartelé entre la conception d’un Dieu subjectif qui est source de vie et vise l’épanouissement humain, et un dieu représenté objectivement, qui est en fait dans son cas un simulacre exploité pour les besoins de la cohésion sociale. Une idole sadique et jalouse, assoiffée de sang, qui institue son pouvoir sur le malheur des humains. Dans le monde intra-utérin de l’ère du cœur, le discernement entre ce que Dieu veut et ce qu’il permet n’est pas acquis. La GÉANTE HUMANITÉ en amorcera l’apprentissage à la prochaine étape de croissance.

Abraham, donc, croit que tout ce qui existe est voulu directement par Dieu. Il ne fait pas de distinction entre les réalités du monde extérieur et l’univers intérieur. Il ne sait pas encore décanter l’intuition subjective, expérientielle de Dieu et les conceptions sociales de la divinité dans l’ordre objectif de la religion. Et c’est pourquoi l’appel à l’immolation de son fils représente pour lui une tentation, une mise à l’épreuve (cf. Gn 22, 1) visant l’établissement d’une primauté entre le culte extérieur de la religion et la démarche intérieure de la foi.

Or, Dieu ne peut vouloir le mal sous quelque forme que ce soit. Il ne peut vouloir ni la mort, ni la cruauté, ni la souffrance, ni le péché. Il permet tout ça, toutefois, comme une incontournable conséquence de l’introduction du fluide vital dans la matière, depuis la toute première cellule vivante dont découlent tous les organismes vivants. Il est inévitable que la substance vivante soit confrontée aux forces adverses de la matière dans son ascension vers le perpétuel présent.

Cette quête culmine en une liberté humaine capable d’opter pour le bien ou le mal, l’amour ou la haine, l’évolution ou la régression. Dans le combat en vue d’une libération perpétuelle de l’entropie de la matière, la souffrance et la mort ne sont pas causées par la vie (intérieure) mais par la matière (extérieure).

De même, le vrai Dieu intérieur d’Abraham n’a pu exiger le sacrifice d’Isaac. C’est le faux dieu extérieur qui le lui réclamait. Dieu aurait-il mis en Abraham un cœur sensible et humain pour exiger ensuite qu’il soit transpercé d’une peine immense ? Fallait-il que pour entrer dans la nouvelle ère que le cœur soit cruellement broyé dans sa sensibilité par l’holocauste de la progéniture ? L’ère du cœur devait-elle nécessairement survenir au travers de cœurs brisés ?

Dieu se contredirait-il ? Aurait-il incité Abraham à faire un mal si grand qui mérite la peine capitale, selon le Lévitique ? « Quiconque livre de ses fils à Molek devra mourir » (Lv 20, 2). Aurait-Il commandé de commettre une « horreur » (Ps 105, 36-40) qu’il réprouve, une « abomination » associée au culte des idoles (cf. Dt 12, 31; 18, 10) ? De plus, serait-il trompeur ?

Je ne crois vraiment pas qu’il ait été retors au point de faire semblant d’exiger d’Abraham le sacrifice de son enfant juste pour voir s’il lui serait fidèle. Je n’ai cependant aucun doute que c’est bien lui qui a retenu le bras d’Abraham pour l’empêcher d’exécuter le meurtre (cf. Gn 22, 12).

Non ! Ce n’est pas Dieu qui a exigé le sacrifice d’Isaac mais le milieu extérieur d’Abraham où les sacrifices humains, et particulièrement ceux d’enfants, faisaient partie des mœurs cruelles sur la route entropique de la régression à l’âge de la formation du cœur.

—Votre explication me rassure. Je reste, cependant, mal à l’aise avec l’interprétation courante voulant que cet épisode constitue une figure prophétique de la croix de Jésus. N’entend-t-on pas souvent l’interprétation selon laquelle Dieu le Père aurait accompli ce que l’Ange a retenu Abraham de faire, c’est-à-dire qu’il aurait Lui-même immolé son propre Fils, le Verbe incarné, Jésus-Christ ?

— Très chère Ève, j’éprouve autant de réticence que vous à admettre un dieu qui aurait besoin de victimes pour apaiser sa colère, même si de tels concepts foisonnent dans l’Ancien Testament. Le Père que révèle Jésus Christ n’est pas assoiffé de sang comme les idoles du paganisme. Il ne veut ni la souffrance ni la mort ! S’il pouvait exister une incapacité en Dieu, ne serait-ce pas celle de causer la mort ?

Et pourtant, « bien et mal, vie et mort, pauvreté et richesse, tout vient du Seigneur » (Si 11, 14), dit l’Ecclésiastique. Et le Livre de la Sagesse lui fait écho : « C’est toi qui as pouvoir sur la vie et la mort » (Sg 16, 13). Ce dernier auteur soutient cependant que « Dieu n’a pas fait la mort, il ne prend pas plaisir à la perte des vivants » (Sg 1, 13). Et dans le livre d’Ézéchiel, le prophète affirme maintes fois que Dieu ne veut pas la mort des méchants mais leur conversion pour qu’ils vivent (cf. Éz 18, 21; 33, 11).

Il y a donc dans la Bible une ambivalence qu’on peut toutefois dénouer en examinant de plus près l’acte fondamentalement positif de création. Pour y arriver, comparons notre univers et son Auteur à un tableau qu’un artiste peint. Le sujet traité n’apparaît pas instantanément, n’est-ce pas ? Le peintre, selon une technique courante, peut commencer par étaler des couleurs de fond qui délimitent diverses zones du canevas. S’il peint un paysage, il esquisse d’abord ce qui est le plus éloigné de sa perspective, soit le ciel, puis la terre qui est dessous en commençant par les montagnes à l’horizon dans le flou de la distance. Il ajoute ensuite graduellement, en les superposant sur le fond, les détails au fur et à mesure qu’ils se rapprochent de là où il se tient.

Dieu a procédé un peu comme ça pour Sa création. Le fond sur lequel il a bâti son univers, c’est la matière. Il n’a pas cependant attribué la même nature à l’azur du firmament — soit l’intériorité — et au limon de la terre. Mais du mariage de leur contraste, il a fait surgir la vie. Infinitésimale d’abord, dans le lointain de l’âge de notre planète !

Sous la guidance de la volonté créatrice, la substance vivante s’est ensuite développée en se rapprochant de plus en plus de la perspective divine, pour parvenir enfin, tout proche de l’Artiste, jusqu’à une créature capable de concevoir son Créateur, de le connaître et de l’aimer. Un être certes incomplet, prisonnier du tableau pour un temps encore mais appelé éventuellement à une perfection qui le libérera des limites de la toile pour lui permettre de vivre avec son Auteur pour toujours.

Or, l’artiste qui est parvenu à exprimer sublimement sa pensée par son œuvre va-t-il la détruire ? De même, Dieu ne peut vouloir la mort de l’homme. La mort ne fait pas partie de ses outils. Elle n’est pas non plus une gomme à effacer pour faire disparaître les ratures du processus de création. Dieu permet toutefois que la mort advienne comme un passage inévitable, la condition incontournable d’un univers qui se déploie dans le temps, d’un monde qui se fait graduellement en évoluant jusqu’à ce qu’il réalise parfaitement l’intention créatrice.

Mais plutôt que de créer notre univers dans le temps, Dieu aurait peut-être pu le concevoir dans l’éternité ou, à tout le moins, dans un temps qui transcenderait l’écoulement du temps de l’univers que nous expérimentons et pouvons connaître. Nous pouvons d’ailleurs conjecturer que c’est cette dernière option qu’il a pu faire pour certaines catégories d’esprits célestes. Soulignons pourtant qu’une création dans l’éternité serait instantanée et parfaite dès l’origine, dès sa genèse. Car un Dieu parfait, en définitive, ne peut que créer la perfection. Donc, elle serait achevée, elle n’évoluerait pas. Elle serait instantanément complète.

Si donc notre univers avait été créé dans l’éternité, il serait forcément différent. Il n’y aurait pas eu de mort mais pas de matière non plus. Nous serions tous des esprits dépourvus de chair et déterminés à jamais dans notre orientation. Il n’y aurait pas en nous d’ambivalence, d’oscillation entre le bien et le mal. Nous aurions eu à exercer notre liberté une fois pour toutes. Dans l’instant éternel de notre émergence, nous aurions eu à décider d’aimer ou de haïr l’“Inventeur” de l’existence.

Si donc notre univers avait été créé dans l’éternité, il serait forcément différent. Il n’y aurait pas eu de mort mais pas de matière non plus. Nous serions tous des esprits dépourvus de chair et déterminés à jamais dans notre orientation. Il n’y aurait pas en nous d’ambivalence, d’oscillation entre le bien et le mal. Nous aurions eu à exercer notre liberté une fois pour toutes. Dans l’instant éternel de notre émergence, nous aurions eu à décider d’aimer ou de haïr l’“Inventeur” de l’existence.

Dieu a créé notre monde dans l’espace et le temps, et ce, pour des raisons que nous pouvons apprécier si toutefois nous sommes reconnaissants d’avoir reçu le don de l’ÊTRE dans notre condition de vulnérabilité humaine. Il a voulu un monde qui prend du temps à se faire et à se décider pour ou contre Lui. Un monde où les motivations profondes des êtres se font jour graduellement et où le contentieux des esprits célestes en révolte contre Lui se résout à jamais. Un monde où l’on peut se tromper parfois en faisant librement le mauvais choix, mais se reprendre ensuite en se laissant vaincre par l’Amour.

En créant l’espace et le temps, Dieu ne s’y confond pas. Il reste en possession de ses attributs. Il demeure éternel. En lui, le commencement, le maintenant et la fin de l’espace et du temps coïncident. Tout est déjà accompli car une substance parfaite, pure, lumineuse, immortelle, glorieuse est née de Ses entrailles génératrices. Dans un certain sens, nous pouvons dire que le Père accomplit un seul acte. Il engendre son Fils unique, par qui et pour qui tout est fait (cf. Jn 1, 1-5).

Si pour Dieu tout est parfaitement accompli dans l’éternité, pour nous dans le temps, l’œuvre divine n’est pas achevée. Car nos vies sont comme des séquences d’un scénario qui englobe tous les espaces et tous les temps. Nous sommes à un point infinitésimal d’un parcours vers l’accomplissement. Pour nous, l’œuvre créatrice ne sera parfaite qu’à la fin, alors qu’elle sera achevée.

Nous sommes donc propulsés par le grand courant énergétique de la substance vivante vers les hauteurs pour un accomplissement que nous ne saisissons pas encore, certes, mais auquel nous anticipons de participer. Nous sommes appelés à une indicible perfection — car ce qui est imparfait passera. Nous devrons être identifiés à la perfection du Fils unique de Dieu. Pour nous rapprocher de plus en plus de cette apothéose, il faut que la matière dont nous sommes faits soit travaillée afin que son opacité devienne translucide, que sa lourdeur s’allège pour se faire aérienne.

Nous sommes des chaînons dans la lutte de la substance vivante contre les forces entropiques de la matière. Dans la mêlée de ce combat, l’apparence nous fait croire que la vie ici-bas est tenue en échec par la souffrance et par la mort. Cet échec est cependant transitoire. Car il s’inscrit dans le temps que prend la substance vivante pour se fixer définitivement, au terme de sa progression qualitative, en la permanence de l’être.

Ainsi, la mort est un inévitable accident de l’espace et du temps. Un accident finalement mis à contribution par l’économie vitale. Il libère l’espace et le temps pour faire place à des organismes de plus en plus évolués. L’échec de la mort devient ainsi un tremplin vers une vie plus haute car l’essor qualitatif des générations montantes s’appuie sur les humbles et obscurs travaux des générations précédentes.

— Mais en quoi cette contemplation, fût-elle sublime, vient-elle éclairer le sacrifice d’Isaac en tant que préfigure de la croix ?

— J’y arrive ! La mort, étant un incontournable passage vers plus et mieux, il s’ensuit que le sacrifice n’a de valeur que s’il donne accès à une vie plus haute. Dissociée de la résurrection, la croix ne détient aucune vertu. Elle n’a pu être voulue par Dieu pour elle-même.

Cela dit, comment ne pas voir dans le fils d’Abraham portant le bois du sacrifice jusqu’au sommet de la montagne l’image de Jésus portant la croix jusqu’au Calvaire ? Et dans la question candide de l’enfant s’inquiétant de ce qu’il n’y ait pas de victime, ne pouvons-nous pas percevoir l’angoisse de Jésus à Gethsémani ? « C’est Dieu qui pourvoira à l’agneau pour l’holocauste, mon fils » (Gn 22, 8).

Il pourvoit en effet un bélier « qui s’était pris par les cornes dans un buisson » (Gn 22, 13). Ce qui fait penser à Jésus dont la doctrine prophétique (les cornes du bélier) s’est empêtrée dans le légalisme touffu (le buisson) du judaïsme. Ces rapprochements sembleraient donc indiquer que Dieu a exigé de Jésus un sacrifice déjà préfiguré depuis plusieurs siècles par Isaac, puis par l’agneau pascal. Mais même là, je dis qu’il y a consenti seulement. Je n’accepte pas de faire porter par Dieu la responsabilité des immenses douleurs de son Verbe incarné.

Ce qu’on peut comprendre de ce mystère, c’est que Dieu a envoyé son Fils unique dans le monde pour sauver l’humanité en dépit de ce que les humains feraient de Lui. Ce n’est pas Dieu qui a commandé les horribles tortures qu’il a subies mais la société des hommes qui a projeté sa culpabilité sur l’Innocence-même. Ce n’est pas la justice de Dieu qui réclamait sa mort pour pardonner nos transgressions, mais l’injustice des hommes aveuglés par leurs iniquités.

Dieu n’est pas cruel mais le traitement que nous avons réservé à Celui venu d’En-haut en son Nom démontre que l’humanité l’est à l’extrême. Il a tant aimé le monde, écrit saint Jean, qu’il a pris le risque de livrer son Fils entre nos mains et nous l’avons massacré. Mais ce n’est pas Dieu qui avait besoin de cette horreur pour nous aimer. Les humains eux avaient besoin d’une telle extrême atrocité pour être touchés. Ils avaient besoin que leur cœur de pierre soit transmué en un cœur de chair pour trouver le chemin de « la vie en plénitude ».

Les douleurs extrêmes de la croix ont été produites par l’aveuglement de l’humanité, une infirmité causée par les transgressions aux lois de la vie. À cette heure de la croissance du GÉANT se sont concentrées toutes les résistances à l’essor ascendant de la substance vivante vers une condition meilleure et un développement transcendant. Si l’enseignement de Jésus avait été accepté dans le monde, la croix n’aurait pas été nécessaire. Le GÉANT HUMAIN aurait pu naître sans douleurs mais non sans déployer un effort gigantesque de dépassement pour basculer de la vie intra-utérine à sa “venue au monde”.

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La foi d’Abraham balise l’axe de l’évolution authentique et fait du patriarche l’archétype de l’Ère du cœur. Abraham évolue sans savoir où il sera mené mais en gardant son regard fixé sur Dieu. Comme les constructeurs de la Tour de Babel, il veut être grand et prospère, il désire le développement, la croissance, l’accomplissement mais avec et par Dieu et non contre ou en dépit de son Créateur.
Pour Abraham, le lien du sang est ce qui compte le plus au monde. Le sang, c’est la vie qui coule dans les veines. Ce ne sont pas tant les biens matériels qu’il veut léguer mais, en quelque sorte, l’extension de son existence. Car en ses gènes se résument les conquêtes de la substance vivante jusqu’à lui. Abraham croit en la vie. Il en reconnaît la beauté.
Abraham ne sait pas décanter l’expérience intuitive de Dieu et les conceptions sociales de la divinité par la religion. Et c’est pourquoi l’appel à l’immolation de son fils représente une mise à l’épreuve visant la primauté entre le culte extérieur de la religion et la démarche intérieure de la foi.
Comment ne pas voir dans le fils d’Abraham portant le bois du sacrifice jusqu’au sommet de la montagne l’image de Jésus portant la croix jusqu’au Calvaire ? Et dans la question candide de l’enfant s’inquiétant de ce qu’il n’y ait pas de victime, ne pouvons-nous pas percevoir l’angoisse de Jésus à Gethsémani ? « C’est Dieu qui pourvoira à l’agneau pour l’holocauste, mon fils ».
La mort, étant un incontournable passage veers plus et mieux, il s’ensuit que le sacrifice n’a de valeur que s’il donne accès à une vie plus haute. Dissociée de la résurrection, la croix ne détient aucune vertu. Elle n’a pu être voulue par Dieu pour elle-même.

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