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48- Le millénaire corporel

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Ève : La mort et la résurrection de Jésus, soutenez-vous, a initialisé un nouveau paradigme dans l’humanité. Et si je me réfère au graphique des deux diagonales, le GÉANT HUMAIN a alors amorcé une phase de croissance — le millénaire corporel — au cours de laquelle ont été mises en place les composantes de la nouvelle réalité collective. Mais comment cette “corporalité” a-t-elle pu se négocier dans la formation de la société ?

— Cette phase du développement s’est poursuivie grosso modo pendant mille ans. Pour saisir les tenants et aboutissants de cette période, on doit interpréter l’Histoire à partir d’une perspective chrétienne. Un a priori qui se justifie du fait que l’accès au quatrième palier, à la suite du choc de la croix, modifie irréversiblement la conscience humaine.

L’avantage du point de vue chrétien tient de ce qu’il combine, sans pourtant les confondre, les deux niveaux — le rationnel du troisième et le spirituel du quatrième — auxquels l’humanité accède désormais. Le chrétien se trouve donc dans une situation jusque-là sans précédent. Car il vit pour ainsi dire à cheval sur deux mondes. Par le corps, il appartient à la Terre, par l’esprit, il relève du Ciel. Cette constitution hybride fait qu’il peut embrasser des points de vue antipodaux, qui seraient autrement inconciliables dans une perspective limitée à la seule rationalité.

La nouveauté de cette conscience chrétienne s’est manifestée très vite chez les premiers disciples. Dès le début, ils se sont démarqués de leur milieu juif autour des nombreuses prescriptions mosaïques. Ce n’est pas qu’ils remettaient en question les Commandements de Dieu. Bien au contraire, ils les observaient avec une plus grande rigueur. Et c’est avec une aisance nouvelle et un sentiment de grande liberté intérieure qu’ils choisissaient la VIE, selon ce qu’avait enseigné Moïse à leurs ancêtres.

Vois, je te propose aujourd’hui vie et bonheur, mort et malheur. Si tu écoutes les commandements de Yahvé ton Dieu que je te prescris aujourd’hui, et que tu aimes Yahvé ton Dieu, que tu marches dans ses voies, tu vivras… Je te propose la vie ou la mort, la bénédiction ou la malédiction. Choisis donc la vie pour que toi et ta postérité vous viviez (Dt 30, 15.19).

Tous les humains voudraient être heureux, n’est-ce pas ? Personne ne choisit le malheur. Mais l’homme est faillible. Il peut errer ponctuellement et se laisser aller sur la voie de la déstructuration en donnant cours à ses impulsions irrationnelles. De plus, dans le fatras du quotidien, il est facilement oublieux des réalités essentielles. C’est pourquoi le judaïsme surajoutait aux lois de la vie révélées par Moïse des observances et des rites visant à maintenir l’attention de la conscience et la pureté des intentions. Les rituels liturgiques et les normes régissant le pur et l’impur, tou-tefois, n’atteignaient que le côté corporel des personnes. Leur nature symbolique avait peu d’effets sur les dispositions intérieures.

Or, c’est la partie spirituelle qui est affectée par les transgressions aux lois de la vie. Le péché détourne le dynamisme vital de son ascension vers la lumière et dilapide l’énergie dans l’obscurité souterraine des impulsions morbides. C’est pourquoi les gestes physiques de laver le corps ou d’être aspergé du sang d’animaux offerts en sacrifice ne purifient pas réellement le cœur des semences de mort.

Les premiers disciples sont entrés en conflit avec les observances de leur milieu lorsqu’ils ont compris que le sacrifice de Jésus, en leur ouvrant un passage au-dessus du plan terrestre, opérait une purification intérieure que les rites extérieurs ne pouvaient pas effectuer. Mais les religieux de stricte observance ne pouvaient pas comprendre leur affranchissement des coutumes et traditions régissant le comportement. Ils interprétaient leur liberté comme de l’impiété et une trahison de la religion ancestrale.

En fait, les disciples de Jésus étaient animés par un très haut degré de piété. Ils ne rejetaient pas le cœur de la tradition. Bien au contraire, ils l’accomplissaient parfaitement avec aisance. Car le sacrifice de la croix les propulsait à un tel niveau spirituel que l’âme, libérée de toute culpabilité, pouvait prendre hardiment son essor… en vue de la vie éternelle et non plus seulement pour la postérité et la prospérité terrestre visées par Moïse.

C’est donc en raison de leur attachement excessif à leur tradition religieuse que les adeptes du judaïsme se sont fermés au message de salut et de liberté que les premiers disciples proclamaient en annonçant la mort et la résurrection de Jésus.

— Saint Paul affirme que cette fin de non-recevoir était providentielle et a permis au christianisme de prendre la tangente des nations plutôt que de limiter son développement au peuple juif.

— Cette fermeture du judaïsme a en effet forcé la première génération chrétienne à se tourner vers le monde païen. Et là, c’est sur le plan politique que le choc de la naissance du GÉANT, enclenché par la prédication, s’est répercuté. Moïse avait tenté d’imposer à son peuple une théocratie. Dans un tel régime, les impératifs divins devaient réguler toute la vie en société, de sorte que l’ordre politique était absorbé par la religion.

À Rome, au contraire, ce sont les impératifs politiques qui conditionnaient la religion. L’empereur y était vénéré comme un dieu, si bien que tout l’appareil religieux se trouvait à être au service de la Cité-État. Dans ce contexte, on peut comprendre que le christianisme des débuts a pu être perçu comme un mouvement révolutionnaire menaçant l’ordre impérial. Car en ouvrant un tout nouveau passage à la divinisation de l’humanité hors du contrôle de la hiérarchie sociétale et politique, le christianisme sapait la légitimité de l’impérialisme romain, prétendument de droit divin.

C’est pourquoi les empereurs successifs ont combattu la nouvelle religion. Elle avait implicitement à leurs yeux l’impudence de proposer une voie de divinisation du peuple tout entier, incluant les esclaves sur lesquels reposait toute la structure économique. À défaut d’arguments efficaces pour arrêter la propagation de la doctrine révolutionnaire qui avait un gigantesque pouvoir d’attraction sur les foules, ils se sont attaqués aux corps des croyants. Pour imposer un frein à une pensée qu’ils percevaient subversive, ils n’avaient pas d’autre recours que la torture et la mise à mort données en spectacle comme argument dissuasif.

Mais cette “solution finale” était illusoire. Le sang des martyrs devenait une semence de conversions. Et c’est avec un courage et une joie incompréhensible pour la raison plafonnée — soit la rationalité non encore « née d’en haut » (Jn 3, 3 +) — que les croyants entraient dans la voie du martyr. La nouvelle logique considérait comme un gain le fait de donner sa vie à l’exemple du Christ. Car pour participer au Corps du Christ, il fallait être prêt à renoncer à son propre corps. Le martyre fournissait ainsi l’occasion d’un dépassement de la chair mortelle.

Après trois siècles de persécutions, l’empereur Constantin concluait à l’inefficacité de la stratégie mise en place pour enrayer la nouvelle doctrine. Mieux informé que ses prédécesseurs, il constatait que la religion chrétienne formait d’excellents citoyens et ne constituait nullement une menace à l’ordre établi. Notamment en raison du principe sans précédent selon lequel le chrétien est tenu de rendre « à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu ». Le christianisme, bien loin de fomenter une révolte contre l’Empire, pouvait contribuer à renforcer son hégémonie. Sa décision de légaliser la nouvelle religion peut s’interpréter comme un calcul de la politique romaine au même titre que le déménagement du trône à Constantinople pour endiguer les invasions barbares.

Cependant, l’ouverture de la cour impériale au christianisme a tout de suite été tenue en suspicion par les chrétiens les plus fervents. On craignait, non sans de bonnes raisons, l’ingérence de l’empereur dans la vie de l’Église et l’instrumentalisation de la révélation chrétienne par le politique. Et de fait, les successeurs de Constantin n’ont pas tardé à s’immiscer dans le débat théologique autour des développements doctrinaux. L’empereur en est venu à nommer les évêques et à s’arroger l’exclusivité du pouvoir de convoquer synodes et conciles. D’autre part, la légalisation du christianisme se trouvait à réduire à rien l’aspiration au salut par le martyr. La fin des persécutions laissait les chrétiens sans raccourci pour l’au-delà, sans voie rapide d’idéalisation.

C’est alors qu’est né le mouvement des anachorètes. Ces chrétiens rompaient avec le faste et la facticité du monde civil pour s’exiler au désert où les pratiques ascétiques devenaient un martyre nouveau genre. Pour élever leur conscience au-dessus de la mêlée du monde où elle était tenue prisonnière des sens et de la vulnérabilité corporelle, les ermites mortifiaient leur chair. Ils imposaient des restrictions drastiques aux perceptions sensorielles pour accéder, par l’esprit, au monde à venir. Ils renonçaient autant que faire se peut à la vie du troisième étage de la Maison de la vie pour que s’épanouisse en eux le quatrième.

Par leur rigoureuse ascèse, ils anticipaient sur l’immortalité, soit la victoire à venir de la substance vivante sur l’entropie et la corruption de la “matière-chair”. Ils parvenaient ainsi à une vision inédite de la destination de l’humanité. Dans leur recherche de Dieu, ils participaient, sans le savoir sans doute, à l’implémentation d’un nouveau rapport entre la collectivité humaine et la création. Ce sont les travaux sur eux-mêmes et les écrits qu’ils en ont laissés qui ont développé l’appréhension du RÉEL que l’humanité expérimente aujourd’hui.

— Ainsi, le devenir de l’humanité s’expliquerait par une nouvelle relation entre l’homme et le monde, mise en place par le christianisme ?

— Pour le dire en bref et simplement, l’ère chrétienne, en déplafonnant le plan terrestre, a permis à l’humanité de développer les outils rationnels d’accès aux vérités universelles. Le christianisme a libéré la conscience rationnelle de son poids charnel comme la fusée propulsée dans l’espace libère l’astronaute de l’attraction terrestre pour l’établir dans l’apesanteur sidéral.

Auparavant, la perspective universelle était réservée à quelques esprits privilégiés qui n’avaient toutefois pas le pouvoir de faire passer leur vision à la masse humaine. Des penseurs concevaient des systèmes pour expliquer le RÉEL. Des sages scrutaient la voûte céleste dans l’espoir de trouver des réponses au mystère de l’irruption de l’être en conjonction avec la matière. Mais ils ne pouvaient que construire des fables et créer des mythes pour les foules, privées d’une conscience universelle.

En proposant le salut aux humains de toutes conditions, la révélation chrétienne a ouvert à l’humanité la porte du Ciel. Et ici, je tiens à souligner que cette trouée n’a pas qu’un sens spirituel et mystique. Elle a aussi sa connotation cosmique.

— Lorsque les anciens parlaient du Ciel, ils désignaient effectivement le cosmos. Mais aujourd’hui, l’accès de l’humanité à l’espace n’a-t-elle pas eu pour effet que la représentation du Ciel que nous pouvons maintenir se trouve réduite au spirituel ?

— Amie très chère, tout se tient admirablement dans l’univers. Des réalités qui paraissent appartenir à des domaines distincts s’imbriquent les unes dans les autres pour former la trame visible et invisible du tout RÉEL. En ce qui concerne le Ciel, il n’est pas dit que certaines conceptions antiques ne parviendront pas un jour à refaire surface.

Après la naissance du GÉANT, le christianisme n’a pas été le seul facteur déterminant de l’évolution de l’humaine nature. Si l’on se réfère à notre graphique des Deux diagonales, on peut constater que le déploiement de l’humanité dans l’histoire s’effectue simultanément dans trois directions.

La diagonale d’évolution-spiritualisation proposée par le christianisme suscite la contrepartie négative d’incarnation-régression. Entre ces antipodes, le développement socioculturel de l’humanité se poursuit dans la ligne de l’horizontalité. Il n’est certes pas facile d’associer les faits historiques à l’un ou l’autre axe. Mais en prenant de l’altitude par rapport aux détails des événements ponctuels historiques, on peut mieux départager la mouvance générale.

— Concrètement, qu’est-ce que ça donne ? Vous avez évoqué l’épisode des Pères de l’Église. Qu’est-ce qui a suivi ?

— Les invasions en vagues successives des peuples dits barbares n’ont pas uniquement eu pour effet le déclin de l’Empire romain. Elles ont fait sortir les anachorètes du désert. Ils se sont faits missionnaires. L’évangélisation des nouveaux peuples est ainsi devenue la priorité de la démarche spirituelle de l’Église romaine, cependant que l’Église orientale doit composer avec une nouvelle donnée : la montée de l’islam.

Bien que la nouvelle religion emprunte des éléments du christianisme, elle rejette au départ son message central : celui de la croix, celui de la mort et de la résurrection de Jésus. Pour le musulman, il est impensable que Dieu ait laissé son messie mourir sur le gibet. À la dernière minute, croit-il, un disciple aurait pris sa place à l’insu des témoins.

Il faut dire que l’islam n’adhère pas à la doctrine du péché originel. De sorte que l’humanité n’aurait pas besoin de la rédemption pour accéder au salut. Donc pas besoin de la croix. De ce fait, l’islam ne passe pas la porte donnant accès au quatrième étage de la Maison de la vie. Il refuse de naître. Il reste au troisième. Le paradis qu’il promet, d’ailleurs, constitue une réalisation idéale du niveau terrestre et non le dépassement que préconise le surnaturalisme chrétien.

L’islam ne propose donc pas de solution à l’énigme de l’existence. Il ne résout pas le problème du mal. Il ordonne simplement une soumission d’esclave à Dieu. Car, selon cette religion, il serait impertinent de questionner les décisions et décrets attribués à Allah, l’Unique qu’on ne peut pas comprendre et qui parle directement à l’humanité dans le Coran.

L’activité de cette religion, conséquemment, s’inscrit sur la diagonale de l’incarnation-régression. Bien loin de faire évoluer l’humanité, elle contribue à sa chute sur la pente sans issue de l’entropie de la matière. Son rejet de la nouvelle liberté chrétienne l’amène à se calquer servilement sur le prophétisme mosaïque, ses observances, ses sacrifices, ses notions dépassées de pur et d’impur.

Cette religion tire son modèle de l’Ancien Testament. Moïse est l’archétype de Mahomet. Elle s’accroche donc implicitement aux conditions de la troisième étape de croissance intra-utérine du GÉANT HUMAIN. Elle institue des lois et des règles strictes de comportement de manière à exercer une domination despotique de la vie sociale. Ici, ce qui appartient à César et ce qui appartient à Dieu sont inextricablement confondus. Il s’agit d’imposer, éventuellement au monde entier, une théocratie où l’ordre sociopolitique est fixé à jamais par décret soi-disant divin, ne laissant à la liberté rationnelle que peu d’espace pour s’exercer.

— La sévérité de votre jugement de l’islam m’étonne. Vous m’avez jusqu’ici amenée à observer une attitude d’ouverture vis-à-vis les diverses formes dans lesquelles la pensée religieuse s’est incarnée dans l’histoire de l’humanité. Je ne m’explique pas votre revirement.

— Très chère âme, tous les humains sont mes amis, qu’ils soient musulmans, chrétiens, bouddhistes, animistes ou athées. Ils sont des amis en ce qu’ils sont des êtres humains, d’abord et avant tout autre identité. C’est à ce titre que je les respecte et qu’ils sont aimés de Dieu.

Ce que l’on greffe par la suite à cette définition demeure relatif. Ce sont des attributs qui relèvent de l’espace et du temps, d’une époque donnée et de circonstances locales passagères. Un jour, l’animiste pourra être évangélisé, l’athée se convertir et le chrétien apostasier. Leur statut d’être humain n’en sera pas modifié pour autant… et mon attitude bienveillante à leur égard non plus.

L’appartenance à un groupe — la nationalité, la religion, la langue, la culture, etc. — ont certes de l’importance ! Ces structures sociétaires soutiennent les personnes dans leurs démarches existentielles. Mais elles n’occupent pas la première place dans la hiérarchie des valeurs. Ce sont des accessoires tributaires d’un monde en mouvement, des étiquettes interchangeables de l’évolution humaine.

Puisque ces définitions secondaires ne sont pas destinées à durer toujours, elles ne sont pas sujettes au salut. Ce n’est pas en tant que Québécois catholique que je puis être sauvé.

Au quatrième étage de la Maison de la vie, il n’y a qu’une Cité permanente, la Jérusalem céleste, et il n’y a pas d’autre religion que le culte d’amour rendu à Dieu. Tout ce qui relève des contingences disparaîtra un jour.

Ce qui est constant et vaut d’accéder à la permanence, c’est l’être humain. L’homme dans sa réalité la plus profonde, façonné qu’il devient « à l’image et à la ressemblance de Dieu ». La valeur de chaque être humain en particulier, fut-il des plus misérables, s’appuie sur cette base.

En tant que structures socialement organisées, les religions sont soumises à la mouvance du temps. Elles ne doivent pas légitimement prétendre sauver les personnes humaines. Elles ont pour mission de les assister dans leur démarche de foi et non de se perpétuer ou d’être le sujet d’un culte fanatique pour elles-mêmes. Les humains ont besoin de l’assistance de la religion pour orienter leur vie dans le bon axe mais ce sont eux qui doivent marcher pour accomplir leur salut. Ils sont responsables d’eux-mêmes. La religion ne peut pas se substituer à eux et avancer à leur place.

Ce ne sont donc pas les organismes religieux qui ont le plus de prix au regard du Père de l’humanité mais la foi des croyants. Car la foi épouse le dynamisme vital des personnes et les anime de l’intérieur dans leur marche vers la résolution heureuse de l’existence. Voilà ce qui est intouchable et suscite un inconditionnel respect. Tout le reste est discutable.

Il ne suffit donc pas d’adhérer à une religion quelconque pour être sauvé. Il faut encore que chaque personne s’engage dans une relation personnelle avec la Divinité. Car partout dans l’univers, la démarche à la rencontre de Dieu aboutit au salut.

À cet égard, une comparaison objective entre les diverses religions permet d’observer qu’elles parviennent inégalement à remplir leur fonction d’assister les croyants dans leur périple terrestre. Les doctrines qu’elles mettent de l’avant n’ont pas toutes la même valeur et ne sont pas toutes indifféremment efficaces.

Depuis l’aube des temps, la pensée religieuse a considérablement évolué. Certaines notions du passé sont oubliées. D’autres ont survécu mais peuvent être considérées aujourd’hui désuètes. Elles relèvent d’un passé révolu et sont vouées à disparaître un jour.

Conséquemment, le jugement que l’on doive porter pour évaluer les divers itinéraires religieux — c’est un devoir qui incombe à chacun de rechercher le meilleur éclairage et le soutien le plus sûr — n’implique pas de jugement des religionnaires eux-mêmes.

Les réserves que j’ai exprimées autour de l’islam, par exemple, ne s’appliquent pas aux musulmans. Si je décèle des erreurs dans l’une ou l’autre des grandes religions, incluant celle que je pratique moi-même, cela ne veut pas dire que je désavoue leurs adhérents ou qu’ils sont exclus du salut. Au contraire, ce sont à mes yeux des frères que je confie dans ma prière à la même miséricorde divine par laquelle j’espère moi-même être sauvé.

Ma critique de l’islam relève surtout du fait que cette religion ignore ou ne tient pas compte de la trouée opérée par le Christ dans l’économie universelle du salut. Ce qui a pour conséquence une stagnation de la substance vivante au troisième niveau de la Maison de la vie. Au lieu de franchir la porte du quatrième, ouverte par la mort et la résurrection de Jésus, l’islam en reste au troisième. Parce qu’il ne passe pas par la croix, il régresse donc vers la condition humaine précédant la naissance du GÉANT HUMAIN.

Dans un premier temps, il se confronte au polythéisme, là où les luttes violentes pour la domination se perpétuent sans trêve et où s’enchevêtrent inextricablement les destins irrésolus des humains. Il parvient tout de même à s’échapper des méandres sans issu du paganisme en adhérant au monothéisme juif.

La doctrine mosaïque a dénoué l’âme humaine du fatalisme païen en introduisant le concept d’un Créateur qui accompagne l’homme dans son périple vers une heureuse finalité. La pratique de la Loi chez les Israélites pendant plus d’un millénaire a accéléré la descente en l’être humain de l’esprit dans la matière-chair en vue de la naissance du GÉANT HUMAIN. Ainsi se sont réalisées les conditions de l’incarnation du Fils de Dieu en créant un milieu social favorable à l’émergence du divin.

Mais comme Mahomet n’a pas cru en ce Fils venu manifester au monde l’amour du Père — et bien qu’il ait reconnu en lui un grand prophète —, il a été contraint de se rejeter sur le système sociétaire de la Loi mosaïque pour mettre en œuvre son empire. Et parce qu’il a refusé de reconnaître l’incarnation de Dieu dans un homme de chair et de sang, il a dû imposer la Loi coranique tant par la coercition que la persuasion.

Pour l’islam, ce n’est pas le Fils de Dieu qui descend au niveau des hommes mais le Coran. Ce qui a pour conséquence que les édits coraniques ont en vue, d’abord et avant tout, l’accomplissement de la vocation de l’homme sur la Terre. Mahomet se calque sur Moïse. Et même, il élargit la vocation et accomplit plus parfaitement la mission du prophète juif. Les musulmans estiment Mahomet supérieur à Moïse en ce sens que c’est au destin terrestre de toute l’humanité qu’il s’adresse et non plus au peuple juif en particulier.

La clef de ce constat, c’est le mot “terrestre”. La mouture islamique vise à réaliser sur la Terre une théocratie mondiale dans laquelle le politique et le religieux sont inséparablement liés. Contrairement à Jésus dont le « royaume n’est pas de ce monde », Mahomet a établi son empire en ce monde. Mais contrairement au monde païen où la religion était au service du pouvoir impérial, Mahomet rêve de construire un empire terrestre au service de Dieu. Ce qui, de prime abord, semble un renversement louable.

Mais l’utilisation du pouvoir politique pour imposer la foi ne peut produire qu’une soumission d’esclave. La coercition, bien loin de libérer l’homme, redouble ses chaînes et ne lui laisse aucune porte de sortie, ni politique ni religieuse.

Or, la révélation d’un Dieu qui aime les humains jusqu’au point de se donner Lui-même en son Fils montre que c’est l’amour librement consenti des humains que le Père veut susciter et non un culte d’esclave. D’autre part, la liberté morale est l’un des plus sublimes attributs de l’homme. Elle est inséparable de la faculté rationnelle qui permet de délibérer et décider des actes. Il demeure contraire au plan de Dieu de la réduire à rien.

Le Dieu de Moïse est libérateur. Il ne vise pas l’oppression mais la libération de l’oppresseur égyptien. Car la liberté est une condition de l’amour et, conséquemment, du culte agréé véritablement par Dieu. Si le Créateur veut être aimé des humains, ce n’est pas parce que le culte qu’ils lui rendent ajoute quelque chose à sa divinité. Ce sont ses enfants qui ont besoin de l’amour de Dieu pour parvenir à la vie en plénitude, pour être heureux et comblés dans tout leur être, sur la Terre comme au Ciel.

Même les pères humains veulent le bonheur de leurs enfants, n’est-ce pas ? L’être humain a un besoin absolu d’amour pour être heureux comme la fleur a besoin du Soleil pour s’épanouir. Et il ne peut trouver d’amour véritable qu’en synergie avec sa Source, l’Océan d’amour qui a créé l’univers visible et invisible.

— En quoi cette envolée mystique vient-elle contredire les conceptions théologiques professées par Mahomet ? L’islam n’a-t-il pas un sens aigu de la transcendance de Dieu que le christianisme gagnerait à imiter ?

— Certes, cette conscience de l’infinie distance entre l’homme et Dieu est positive. Mais elle peut aussi éloigner de l’Amour de Dieu lorsqu’elle refuse de croire que Dieu en son Fils est descendu jusqu’aux profondeurs de l’abîme pour sauver l’humanité de la mort éternelle. La foi en la Transcendance peut écraser l’homme lorsqu’elle ignore l’humilité et la folie d’un Dieu qui s’incarne en l’humanité pour venir à la rencontre de sa créature et donner sa vie pour la nourrir de sa propre Substance vitale.

Que reste-t-il alors à l’homme qui se tient loin de cette Source de vie, que ce soit parce qu’il a péché ou qu’Il adore un Dieu infiniment loin de sa vie et de ses misères ? Il a une irrésistible tendance à se rejeter sur les choses terrestres. Privé de divin, que ce soit par ignorance ou en raison du péché, il ne lui reste guère d’autre possibilité que de dilapider son énergie dans l’une ou l’autre voie des convoitises : les plaisirs des sens, le pouvoir politique, la richesse matérielle.

L’islam n’échappe pas à l’un de ces pièges, à tout le moins. La conquête militaire de l’Arabie par Mahomet, fut-ce au nom d’Allah, est un exemple patent de concession à la convoitise du pouvoir.

Cette guerre, par la suite, a servi de modèle à ses successeurs. Ils se sont crus justifiés d’envahir par vagues successives des contrées du Moyen-Orient, de l’Afrique du Nord et de l’Europe pour les convertir plus ou moins de force à l’islam. Aujourd’hui encore, cette convoitise du pouvoir justifie l’idéologie islamiste de conquête du monde entier par tous les moyens, la persuasion et la coercition, incluant le système de loi oppressif de la sharia et la violence des armes de guerre du terrorisme.

— Le christianisme n’a-t-il pas su également profiter des guerres de conquêtes pour réaliser son expansion parmi les peuples ?

— Ce qui fait toute la différence, c’est la distinction entre l’Église et l’État que commande l’injonction de rendre « à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu ». L’ignorance de ce principe de discernement fait tomber le monothéisme islamique dans l’utopie millénariste. Comme les constructeurs de Babel qui ont voulu usurper les prérogatives divines par le moyen dérisoire de la construction d’une tour, l’Islam croit faire advenir le Ciel sur la Terre par des moyens politico-religieux. Ou pour le dire dans notre terminologie, il vise à établir au troisième étage de la Maison de la vie les conditions du quatrième.

Le monothéisme islamique impose ainsi une évolution à la mesure de l’homme et faite de mains humaines plutôt que menée par l’initiative d’un Dieu qui veut hisser l’humanité jusqu’à Lui, au-delà-même du quatrième palier de la Maison de la vie.

— Vous critiquez l’islam pour son amalgame de la religion et de la politique. Avant et durant la vie de Jésus, la distinction entre ces deux domaines de la vie publique n’était pas évidente. Même après, il a fallu plusieurs siècles de tergiversations historiques dans le monde occidental pour que le principe moderne de séparation de l’Église et de l’État se concrétise. Faut-il alors se surprendre du fait que Mahomet, dans le milieu réfractaire au christianisme qui était le sien, n’ait pas tenu compte de cet enseignement nouveau, plutôt déstabilisant pour les conceptions ancestrales ?

— Amie très chère, vous estimez à juste titre que les paramètres sociaux complexes de discrimination entre le religieux et le politique ont mis deux millénaires à se mettre en place. Et encore, l’assimilation de cet enseignement de Jésus n’est pas achevée dans l’humanité.

Cette dichotomie répond pourtant aux grandes exigences de l’évolution. Depuis le début de notre démarche noétique, nous avons constaté maintes fois que la substance vivante se développe simultanément sur deux axes conditionnés par les exigences d’adaptation et de dépassement. À la lumière de ce double postulat, il devient clair que le TEMPLE (ou l’Église) est concerné par la dimension intérieure, morale et spirituelle du dépassement tandis que l’État s’adresse au côté extérieur, matériel et social d’adaptation. Les compétences de chaque volet doivent donc être reconnues et respectées pour qu’elles se fécondent mutuellement en vue de la croissance tant des personnes que des sociétés.

— Voilà un point de vue théorique clair, toutefois fort éloigné de l’application contemporaine du principe de séparation de l’Église et de l’État !

— C’est que la distinction se fait plus sous le signe de la rupture que de la complémentarité. Bien loin de produire l’harmonie rêvée, elle a abouti plus souvent qu’autrement à la confrontation. Un dysfonctionnement parmi tant d’autres malheureux effets de la chute originelle.

D’une part, le monde politique, au nom de son empire sur le monde, prend ses distances, et violemment parfois, par rapport à la source religieuse dont la société tire sa cohésion. D’autre part, l’Église a été lente à discerner au cours des siècles les limites de son emprise sociale. C’est cette lenteur de part et d’autre qui a été le plus souvent responsable des divisions.

La montée musulmane durant le premier millénaire a pu exercer une certaine influence dans l’apprentissage de l’humanité à cet égard. Il semble en tout cas que l’héritage de Mahomet a joué un rôle non négligeable dans le schisme de l’Église catholique. Investie au Moyen-Orient par la force militaire islamique, l’Église orientale a eu le réflexe de resserrer ses liens avec l’appareil impérial de Constantinople pour y chercher protection.

Déjà, les successeurs de Constantin avaient tendance à s’immiscer dans la vie de l’Église pour instrumentaliser son pouvoir moral à leurs fins politiques. Dans les circonstances de la défense contre l’agression islamiste, la collusion des forces matérielles et spirituelles pouvait apparaître opportune, inévitable même. Car la connivence des deux pouvoirs permettait de combattre l’agresseur avec ses armes et sur son propre champ de bataille, à la fois militaire et religieux. Ainsi, l’Église orientale, déjà enrichie à la solde de la Cour, en est venue à se croire justifiée de s’arroger l’autorité dans l’Église universelle en vertu de sa proximité du pouvoir impérial et de l’opulence des moyens mis à sa disposition pour son développement.

Pendant ce temps à Rome, le successeur de Pierre, chargé spécifiquement par Jésus de maintenir l’unité de l’Église, était aux prises avec les invasions des peuples barbares. Le pape vivait sans prestige dans un contexte de pauvreté matérielle au milieu des ruines de l’empire romain occidental. Dans ces conditions, il apparaissait logique à l’Église orientale, bien que cela n’ait jamais été admis ouvertement, que l’autorité spirituelle relève désormais du patriarcat de Constantinople.

La tension entre les deux pôles de l’Église aboutissait à des divisions sporadiques à la fin du premier millénaire. Au début du deuxième, la rupture définitive était consommée. Derrière les raisons doctrinales invoquées pour la justifier, c’était en fait « l’attelage disparate » (2 Co 6, 14) de l’autorité ecclésiale et du pouvoir civil de Constantinople qui en était la principale cause.

Or, le Christ a soutenu que son royaume n’était pas de ce monde (cf. Jn 18, 36). Il n’a donc pas voulu instituer une Église politisée ni susciter un État fondé sur des dogmes immuables. Dans la suite des siècles, l’Église orientale a dû payer le prix de sa dépendance politique. Les relations “harmonieuses” qu’elle entretenait avec le pouvoir impérial ne lui ont servi à rien lorsque l’empire oriental tombait à son tour sous la poussée de l’islam.

Et cependant que la vigueur de son zèle apostolique s’amenuisait graduellement, l’Église romaine en gagnait toujours plus. Au point que le pape en vint à commander aux rois et à les soumettre à son autorité, consacrant ainsi la primauté du spirituel sur les intérêts politiques.

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Le judaïsme surajoutait au décalogue de Moïse des observances et des rites visant à maintenir en éveil la conscience et la pureté des intentions. Les rituels et les normes régissant le pur et l’impur, toutefois, n’atteignaient que le côté corporel et apparent des personnes.
À Rome, les impératifs politiques conditionnaient la religion. L’empereur y était vénéré comme un dieu, si bien que tout l’appareil religieux se trouvait à être au service de la Cité-État.
Après trois siècles de persécutions, l’empereur Constantin constatait que la religion chrétienne formait d’excellents citoyens et ne constituait nullement une menace à l’ordre impérial. Notamment en raison du principe sans précédent selon lequel le chrétien est tenu de rendre « à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu ».
L’ouverture de la Cour impériale de Byzance au christianisme a tout de suite été tenue en suspicion par les chrétiens les plus fervents. On craignait l’ingérence de l’empereur dans la vie de l’Église et l’instrumentalisation de la révélation chrétienne par le pouvoir politique.
L’islam vise à réaliser sur la Terre une théocratie mondiale dans laquelle le politique et le religieux sont inséparablement liés. Mais contrairement au monde païen où la religion était au service du pouvoir impérial, Mahomet rêve de construire un empire terrestre au service de Dieu.
La tension entre les pôles oriental et occidental de l’Église aboutissait, à la fin du premier millénaire à une rupture définitive de la communion. Derrière les raisons doctrinales invoquées pour la justifier, c’était en fait « l’attelage disparate » (2 Co 6, 14) de l’autorité ecclésiale et du pouvoir civil qui en était la principale cause.

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