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38- Le traumatisme

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Ève : Vous déplorez une discontinuité, dans les conceptions culturelles généralisées de l’humanité, entre la condition intra-utérine du fœtus et l’individu qu’il devient après sa naissance. Ce fossé, dites-vous, a pour effet d’aliéner la conscience de sa racine fondatrice. Comment expliquez-vous cette brèche qui fait de l’humain un être dont la tendance première et spontanée est de se modeler sur les choses extérieures plutôt qu’à partir de sa profondeur intérieure ?

— L’auteur de la Genèse identifie le traumatisme responsable de ce problème lorsqu’il fait dire à Dieu s’adressant à la femme après la chute : « Je multiplierai les peines de tes grossesses, dans la peine tu enfanteras des fils » (Gn 3, 16). Interprétée superficiellement, la formulation peut faire croire à une punition, à des représailles d’un Dieu courroucé. Souvenons-nous qu’il leur avait servi une sévère mise en garde. L’impératif était formel. Le couple ne devait pas consommer du fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal sous peine d’être « passible » de mort.

Selon Le Robert, le terme « passible » signifie que le délit est « susceptible d’entraîner l’application d’une sanction ». Cette possibilité laisse planer une incertitude quant au prononcé de la sentence. Car la sanction peut être atténuée en tenant compte de circonstances particulières. Ici, la mort pourrait-elle être commuée en une peine moindre ?

Mais de quelle mort s’agit-il ? Certainement pas de la mort physique, comme nous l’avons déjà constaté. L’auteur aurait été tout à fait incohérent de le soutenir puisqu’elle ne survient pas après la consommation du fruit. Il fait plutôt entendre que la chute marque un nouveau départ, je dirais, un atterrissage dans la réalité ordinaire que l’humanité expérimente par opposition à celle de l’Éden qui n’est plus à sa portée. Car après l’expulsion du jardin, le couple engendre une progéniture avant de s’éteindre à un âge qui signale un récit mythique — Adam aurait vécu 930 ans (Gn 5, 5).

D’autre part, c’est après la faute seulement qu’Adam donne un nom à sa compagne. « L’homme appela sa femme “Ève” parce qu’elle fut la mère de tous les vivants » (3, 20). Or, serait-il approprié de qualifier ainsi une morte, fut-elle en sursis ? Il y a plus ! Après avoir donné naissance à son premier enfant, Ève s’exclame : « J’ai acquis un homme de par Yahvé » (4, 1). Dans la première partie de ce verset, l’auteur précise que c’est à la suite d’une relation sexuelle que l’enfant a été conçu. « L’homme connut Ève, sa femme ; elle conçut et enfanta Caïn ». Pourtant, Ève ne jubile pas parce qu’elle a été mise enceinte par son mari. Elle soutient que c’est Dieu qui lui a donné un fils.

Par cette exubérante exclamation, l’auteur ne vise sûrement pas à souligner une certaine naïveté chez Ève. Ce n’est pas son propos. Dans le récit de la tentation au chapitre trois, d’ailleurs, il met en scène une femme plutôt délurée et entreprenante qui n’a rien de particulièrement candide. À mon avis, il veut faire comprendre que l’humanité, en dépit de la chute, continue à tirer sa substance vitale de Dieu. La dépendance fondamentale du Dieu vivant, pour la partie spirituelle de l’être humain, demeure inchangée.

Certes, la chute a coupé l’homme de son intériorité. Elle a fait perdre le chemin de l’Éden où il pouvait se développer en familiarité avec Dieu. Elle n’a toutefois pas mis en échec le projet du Créateur sur sa créature de pointe et sa création dans son ensemble. Le plan divin se poursuivra à travers une progéniture qui, si elle cherche la divinité, avancera sur le chemin de l’évolution vers une mystérieuse destination.

On peut noter ici que le projet du Créateur s’accommode très bien au nouveau contexte créé par la désobéissance. La solution de rechange de Dieu se laisse entrevoir dans la parole mystérieuse adressée au serpent. « Je mettrai une hostilité entre toi et la femme, entre ton lignage et le sien. Il t’écrasera la tête et tu l’atteindras au talon » (3, 13).

— Votre hypothèse s’écarte définitivement de l’interprétation traditionnelle voulant que nos premiers parents aient été dotés à l’origine de corps immortels et impassibles. Des privilèges que la chute leur aurait fait perdre.

— On ne peut déduire ces croyances d’une analyse rigoureuse de la Bible. La Genèse ne dit pas que le premier homme et la première femme ont été créés physiquement immortels, invulnérables et impassibles. Ces conceptions tiennent de sources extrabibliques. D’une fusion entre la pensée grecque et le judaïsme, peut-être ?

Quoi qu’il en soit, il est clair qu’elles visent à projeter sur nos premiers parents la responsabilité de notre condition mortelle en la reliant à l’injonction divine d’obéir sous peine de mort. Si Dieu a pu menacer ainsi le premier couple, raisonne-t-on implicitement, c’est donc qu’ils étaient immortels à l’origine. Cette déduction est abusive et démontre qu’on n’a pas bien saisi le sens véritable du texte biblique. Car il fait plutôt entendre le contraire.

Pour l’auteur de la Genèse, en effet, ce ne sont pas des anges que Dieu a formés à l’origine mais bien des organismes faits de chair vivante. À la suite de la création de la première femme, le premier homme s’étonne : « Pour le coup, c’est l’os de mes os et la chair de ma chair ! » (2, 23). Le scribe précise ensuite que le couple était nu et « ils n’avaient pas honte l’un devant l’autre » (v. 25) en raison de leur différence sexuelle, laisse-t-il entendre.

Ils étaient donc bel et bien faits de chair et d’une chair dans toute sa splendeur, une chair sexuée et structurée pour l’alimentation et la reproduction (cf. 2, 16). Après la chute, ils continuent à vivre dans la même chair, dans le même corps. Yahvé leur précise d’ailleurs de quel matériau ils ont été formés : « Tu es glaise et tu retourneras à la glaise » (3, 19).

Avant et après, il n’y a pas de changement d’ordre physique. Dieu n’a pas remodelé leurs corps pour qu’ils transitent de l’immortalité à la mortalité. Il y a une telle différence entre un corps immortel et un corps mortel que ça ne fait aucun sens de penser que, d’immortels qu’ils auraient supposément été, ils seraient devenus mortels. Pour vivre, un corps mortel a absolument besoin d’organes dont le corps immortel n’a que faire. Un corps immortel, entre autres, n’a pas besoin d’organes sexuels car il n’a pas à se reproduire. Il n’a pas besoin de viscères pour digérer des aliments car sa nourriture est spirituelle.

D’autre part, le Créateur aurait-il démoli son œuvre de plus haut niveau pour la restructurer à un niveau inférieur ? Aurait-il menacé sa créature de la dégrader d’un corps parfait et immortel en un corps vulnérable et mortel ? Une réponse affirmative entraînerait la conclusion qu’un tel dieu, en dernière analyse, serait responsable du mal.

L’apôtre Paul, d’ailleurs, renverse l’interprétation voulant que le corps humain ait été créé immortel à l’origine.

S’il y a un corps psychique, il y a aussi un corps spirituel. C’est ainsi qu’il est écrit : Le premier homme, Adam, a été fait âme vivante ; le dernier Adam, esprit vivifiant. Mais ce n’est pas le spirituel qui paraît d’abord, c’est le psychique, puis le spirituel. Le premier, issu du sol, est terrestre, le second, lui, vient du ciel (1 Co 15, 44-47).

« Ce n’est pas le spirituel qui paraît d’abord ». L’œuvre créatrice s’accomplit par étapes, laisse-t-il entendre. Elle procède d’un corps mortel et corruptible à un corps immortel et incorruptible.

Le “serpent”, quant à lui, laisse entendre exactement le contraire. Il veut inciter le premier couple à s’approprier les prérogatives célestes pour les ramener au niveau terrestre de la chair mortelle. Pour convaincre le couple, il fait passer Dieu pour un menteur et un poltron qui, craignant de se retrouver en rivalité avec sa créature, profère des menaces de mort pour se faire obéir mais n’exécutera pas la sentence.

Pas du tout ! Vous ne mourrez pas ! Mais Dieu sait que le jour où vous en mangerez, vos yeux s’ouvriront et vous serez comme des dieux qui connaissent le bien et le mal (Gn 3, 4-5).

Voilà pourquoi l’auteur du récit n’aurait pu mettre dans la bouche de Dieu une menace de mort physique sans donner raison aux arguments du serpent. Ce serait le “serpent” qui aurait dit la vérité et non Dieu puisque la consommation du fruit défendu n’a pas entraîné de mort physique. D’autant plus que l’interdiction, dans l’optique contestataire du tentateur, pourrait être jugée arbitraire, vu que c’est Dieu Lui-même qui avait planté tous les arbres du jardin.

Yahvé Dieu planta un jardin en Éden, à l’orient, et il y mit l’homme qu’il avait modelé. Yahvé Dieu fit pousser du sol toute espèce d’arbre séduisants à voir et bons à manger, et l’arbre de la vie au milieu du jardin, et l’arbre de la connaissance du bien et du mal (2, 8-9).

En plantant l’arbre de vie et l’arbre de la connaissance du bien et du mal expressément au milieu du jardin (2, 9), Dieu n’aurait-il pas fait montre de cruauté ? Serait-il un tentateur qui met méchamment ses créatures à l’épreuve pour pouvoir ensuite les dégrader ?

Clairement, l’auteur du récit ne prend pas le parti du serpent. Il en dénonce plutôt l’astuce. Il se fait l’avocat de Dieu et non son accusateur. C’est donc que la mort dont il parle n’est pas de l’ordre physique. L’épisode de l’expulsion d’Éden confirme, d’ailleurs, que l’immortalité corporelle n’était pas assurée à l’origine.

Qu’il n’étende pas maintenant la main, qu’il ne cueille aussi de l’arbre de vie, n’en mange et ne vive pour toujours (3, 22).

S’il avait été créé physiquement immortel, le premier couple n’aurait pas eu besoin de manger du fruit de l’arbre de vie pour le devenir. À la suite de la faute, l’humanité est formée de la même chair mortelle qu’à son origine, sauf que s’est greffé dans la conscience d’Adam et de sa descendance un sentiment de culpabilité. « J’ai eu peur parce que je suis nu et je me suis caché » (3, 10).

Ici, observons la compassion de Dieu. Constatant la fragilité de cette chair mortelle et vulnérable désormais lancée dans un monde hostile, il « fit à l’homme et à sa femme des tuniques de peau et les en vêtit » (v. 20). Considéré superficiellement, ce détail du récit peut apparaître inutile et anthropomorphique à l’excès. Tout de même, l’auteur n’a pas l’intention de suggérer que Dieu serait un couturier et un chasseur qui tue des bêtes pour fabriquer des « tuniques de peau ». Il veut simplement indiquer que l’habillement fait partie de la nature humaine puisque ce n’est pas l’humain qui l’a inventé mais Dieu Lui-même qui a donné le premier vêtement.

— Ne serait-ce pas également parce que la chute a causé un désordre dans les appétits et qu’il était devenu nécessaire de protéger l’humanité des convoitises charnelles ?

— Il ne s’agit pas ici de préserver la pudeur puisque cette vertu était déjà sécurisée par les pagnes que le couple s’était fabriqués après que « leurs yeux à tous deux s’ouvrirent » (v. 7). Ces « tuniques de peau » ne doivent pas non plus être identifiées au corps. Un vêtement se surajoute à la chair mais ne s’y confond pas. Je le souligne parce que certains théologiens ont interprété que les « tuniques » font allusion au corps. Selon cette interprétation, le premier couple humain aurait été créé dans une dimension spirituelle, une sphère angélique en quelque sorte, et la faute originelle les aurait fait chuter dans des « tuniques de peau », c’est-à-dire dans la chair et les os de l’espèce humaine.

Or, cette conception associe le mal au corps, qui est alors perçu comme résultant du péché et non du Créateur. Il faut donc rejeter avec la plus grande énergie cette idée porteuse de funestes conséquences. L’homme n’est pas un esprit déchu dans la chair. Il ne vit pas dans un corps parce qu’il a été châtié par Dieu. Il a été voulu par Dieu tel qu’il est dans la chair.

La Bible précise, d’ailleurs, que c’est à partir de la « glaise du sol » que Dieu a formé l’homme. Transposé dans notre langage, comme nous l’avons amplement démontré, le limon dont il est question, fécondé par « un flot qui montait de terre et arrosait la surface du sol » (2, 4), signifie la matière. On peut tirer de ce verset qu’il existe dans la matière (le sol) des potentialités et une fécondité (le flot) dont le Créateur se sert pour créer le corps humain.

À un autre niveau de langage, on doit comprendre que Dieu, Cause première de tout ce qui existe, fait advenir sa création en laissant aux causes secondes le soin d’exécuter, sans interventions arbitraires de sa part, son dessein créateur. Ce qui est merveilleusement logique et absolument cohérent par rapport à l’incomparable dignité de l’Être Suprême. Car on ne peut imaginer de plus éloquente démonstration de la Toute-puissance divine qu’un tel processus créateur. Tandis qu’un Dieu qui devrait intervenir à tout bout de champ dans le déroulement de sa création manifesterait une imperfection dans l’agir incompatible avec la perfection absolue de la Divinité.

— Vous contestez donc l’énoncé traditionnel selon lequel Dieu aurait créé un premier couple physiquement immortel et invulnérable dont la désobéissance aurait entraîné non seulement la condition mortelle de l’humanité mais la dégradation de la création tout entière, désormais assujettie à la corruption ?

— Considérons d’abord la question d’un point de vue objectif. Si la création tout entière avait été assujettie physiquement à la corruption à la suite de la désobéissance du premier couple, les scientifiques pourraient observer une ligne de démarcation, un avant et un après l’émergence de l’humanité, dans les lois universelles. Ils constatent au contraire l’immuabilité des paramètres qui déterminent la matière depuis que l’univers existe. Et en regard des immenses forces cosmiques se déployant sur plusieurs milliards d’années, le phénomène humain est survenu sur notre planète à une fraction de la dernière minute. Il n’a pas eu d’effets scientifiquement détectables sur la structure de la réalité. Les lois qui gouvernent le cosmos ne pourraient d’ailleurs pas souffrir de dérogations sans mettre en péril l’existence même de la vie sur la Terre.

Or, en vertu des constantes universelles, les organismes vivants vieil-lissent et en viennent inévitablement à se déstructurer. Ils finissent par se décomposer à cause de l’usure des multiples éléments matériels dont ils sont formés. Les liens se relâchent et ne parviennent plus à maintenir l’unité vitale. Cette dégradation est un effet de l’entropie qui affecte la matière d’une perte constante d’énergie inversement proportionnelle à l’expansion cosmique.

Il s’ensuit que la mort physique, objectivement parlant, n’est pas venue dans le monde à la suite d’une faute morale du premier homme. Depuis les tout débuts de la vie sur notre planète, il y a quelque quatre milliards d’années, elle est une conséquence inexorable de l’alliance dans les organismes entre la substance vivante et la substance matérielle.

— Ce fait objectif ne contredit-il pas un passage de l’épître aux Romains entre autres ? « Par un seul homme le péché est entré dans le monde et par le péché la mort et ainsi la mort a passé en tous les hommes » (5, 12).

— L’association entre le péché et la mort réfère à la mort morale et non à la mort physique. Lorsque l’Apôtre évoque en parallèle à la mort, la vie par la grâce du Christ, c’est de la vie spirituelle et non de la vie physique dont il parle.

Si, par la faute d’un seul, la multitude est morte, combien plus la grâce de Dieu et le don conféré par la grâce d’un seul homme, Jésus Christ, se sont-ils répandus à profusion sur la multitude (Ro 5, 15).

D’autre part, chaque fois qu’il aborde le thème de l’immortalité corporelle, c’est en lien avec la résurrection de la chair. Selon lui, la résurrection implique une transformation physiologique. Il la compare au revêtement d’un corps spirituel par-dessus le corps charnel. Il espérait vivre cette transformation sans devoir passer par la mort physique.

Nous savons en effet que si cette tente — notre maison terrestre — vient à être détruite, nous avons un édifice qui est l’œuvre de Dieu, une maison éternelle qui n’est pas faite de main d’homme, dans les cieux. Aussi, gémissons-nous dans cet état, ardemment désireux de revêtir par-dessus l’autre notre habitation céleste… Oui, nous qui sommes dans cette tente, nous gémissons accablés ; nous ne voudrions pas en effet nous dévêtir, mais nous revêtir par-dessus, afin que ce qui est mortel soit englouti par la vie (2 Co 5, 1-4).

Paul comprenait pourtant que cette transsubstantiation s’accomplirait lorsque la création aura été parfaitement achevée dans le Christ, vainqueur de la mort non seulement en lui-même mais en tous ceux qui s’incorporent à lui par la foi. « Le dernier ennemi détruit, c’est la mort » (cf. 1 Co 15, 20).

Interprété dans cette perspective évolutionniste propre à l’Apôtre des nations, l’ensemble biblique, incluant le livre de la Genèse, dévoile son véritable sens. L’immortalité corporelle n’existe pas au début de l’Histoire mais à la fin. C’est le couronnement de la vie et non une donnée originelle dont l’humanité serait déchue.

La mort dont il est question dans le récit de la chute originelle ne concerne donc pas le corps physique mais le corps spirituel. Le fait qu’il s’agisse de la mort intérieure n’en fait pas une réalité de moindre importance pour autant. Bien au contraire, elle ne porte rien de moins que la totale responsabilité de l’inextirpable tumeur du mal dans l’humanité.

Ici, nous abordons le sens profond et véritable des récits de la création. Certains auteurs les classent dans la catégorie des mythes. J’ai moi-même identifié ainsi des aspects qui les caractérisent, comme l’âge des patriarches antédiluviens. Mais qu’est-ce qu’un mythe ? Selon la définition du petit Robert, c’est « un récit fabuleux transmis par la tradition qui met en scène des êtres incarnant sous une forme symbolique des forces de la nature, des aspects de la condition humaine ».

Cette définition colle-t-elle vraiment aux textes bibliques de la créa-tion ? Pour ma part, je ne crois pas que l’étiquette convienne. Ce que je qualifierais de mythique, c’est plutôt l’interprétation pessimiste et culpabilisante que vous avez évoquée et qui s’y est greffée au cours des siècles.

Vous avez très justement qualifié de traditionnel l’énoncé selon lequel nos premiers parents auraient été créés physiquement immortels. C’est précisément en raison de l’abus de cette tradition que l’interprétation douteuse peut être assimilée au genre mythique. Car le mythe émerge de l’imaginaire collectif des populations. Il ne relève pas de la plume d’un auteur particulier.

Or, les deux récits de la création de la Genèse manifestent une telle cohérence interne qu’il me semble inévitable d’y voir l’œuvre d’auteurs dans le sens moderne du mot. Des auteurs inspirés par une vision universelle provenant de l’Esprit Saint. La synthèse qui les habite les dépasse, et ils cherchent à la communiquer du mieux qu’ils peuvent avec les moyens limités dont ils disposent.

L’auteur du deuxième récit est très développé spirituellement mais on ne peut s’attendre à ce qu’il expose la vision inspirée qu’il a reçue dans un “flash” révélateur à l’aide de concepts scientifiques et philosophiques modernes. Pour traduire sa pensée, il devra utiliser des éléments mythiques de son milieu social. Ce ne sont toutefois que des accessoires desservant la fresque immense qui le sollicite. Elle devra transparaître au travers des images qu’il utilisera — très habilement, on peut en convenir — pour faire comprendre plus que ce qu’elles disent en surface.

Si bien que ce texte parle aujourd’hui à ceux qui le lisent dans le même esprit qu’il a été écrit. Après plusieurs millénaires, on peut encore en découvrir de nouvelles facettes qui s’inscrivent en faux contre l’interprétation traditionnelle de la chute que vous avez mentionnée.

Une interprétation tant incompatible avec les données anthropologi-ques reconnues qu’irrecevable aujourd’hui pour le développement d’une saine spiritualité. Une démarche spirituelle fondée sur la nostalgie d’un paradis perdu ne mène nulle part. De plus, elle porte en germe une vision manichéenne de la réalité qui associe le mal à la matière et, par voie de conséquence, au corps physique ainsi qu’à la création, pourtant déclarée bonne par le Créateur.

D’autre part, la paléontologie démontre que l’humanité a émergé de l’évolution des espèces du règne animal. Elle n’a pas été parachutée subitement et miraculeusement comme venant de quelque sphère spirituelle imaginaire. L’avènement de l’homme a été si graduel qu’il semble difficile, sinon même impossible, de l’associer à une date précise, même à des centaines de milliers d’années près.

— Mais la chute n’implique-t-elle pas une perte de niveau et, pour employer vos propres termes, un recul sur la courbe ascendante de la substance vivante ?

— Il ressort de notre analyse antérieure que ce n’est pas d’un corps extérieurement immortel dont les premiers humains se sont déchus et, avec eux, toute l’humanité. La Genèse suggère plutôt que c’est l’haleine de vie que Dieu a insufflée dans les narines du premier archétype humain qui est en cause.

Ce souffle divin, c’est le principe vital de tous les humains, comme le suggère le premier verset du quatrième chapitre : « L’homme connut Ève, sa femme, elle conçut et enfanta Caïn et elle dit : “J’ai acquis un homme de par Yahvé ». Tout être humain a deux géniteurs : des parents pour le corps et Dieu pour l’âme.

On peut encore déduire de la Bible que si nos présumés premiers parents, et à leur suite l’humanité de tous les temps, étaient demeurés dans leur Éden intérieur, leurs corps auraient pu mourir mais sans qu’ils en éprouvent les affres de la mort, tout axée que serait demeurée leur conscience sur la vision intérieure de Dieu. La femme aurait pu subir les spasmes de l’enfantement mais elle n’en aurait pas pris conscience aussi dramatiquement, concentrée qu’elle aurait été à se faire le canal d’une nouvelle vie venant de Dieu.

Une chose remarquable à souligner à cet égard, c’est la formule utilisée pour décrire l’effet de la faute sur la maternité : « Je multiplierai les peines de tes grossesses, dans la peine tu enfanteras des fils » (Gn 3, 16). Il dit bien que ses douleurs seront décuplées et non initialisées. Si elles peuvent être multipliées, c’est donc qu’elles existaient déjà mais avec une virulence moindre.

En résumé, la chute n’a rien changé de la réalité physique tant du corps que de l’environnement terrestre. Elle a eu pour seul effet de creuser un fossé entre la conscience humaine et le principe vital qui la sous-tend. Ce principe vital humain est distinct de celui de l’animal en ce qu’il fonde la faculté rationnelle permettant d’accéder à la connaissance. Une faculté dont l’exercice présuppose l’existence sous-jacente d’une entité spirituelle non soumise à l’entropie de la matière : l’âme immortelle.

— La chute originelle aurait seulement affecté l’âme ? Elle aurait creusé un fossé infranchissable entre la conscience et son fondement ontologique ?

— Le fossé est infranchissable pour l’homme mais pas pour le Créateur. C’est bien ce que laisse encore entendre l’auteur lorsqu’il raconte que Yahvé, après le drame, « bannit l’homme et il posta devant le jardin d’Éden les chérubins et la flamme du glaive fulgurant pour garder le chemin de l’arbre de vie » (Gn 3, 24). L’exclusion fait suite à une mystérieuse réflexion à l’effet « que l’homme est devenu comme l’un de nous, pour connaître le bien et le mal. Qu’il n’étende pas maintenant la main, qu’il ne cueille aussi de l’arbre de vie, n’en mange et ne vive pour toujours » (3, 22).

Pourquoi Dieu veut-il empêcher l’homme de vivre toujours, peut-on demander ? Pourquoi, dans la Genèse, veut-il soustraire « l’arbre de vie » de la portée de l’humanité alors que dans les autres livres de la Bible, il promet précisément la vie éternelle ? Ne serait-ce pas parce que l’humanité du début n’était pas prête à jouir de l’immortalité physique ! Elle avait effectivement tout un parcours à accomplir pour y accéder.

L’auteur explique ensuite que Dieu renvoya l’homme « du jardin d’Éden pour cultiver le sol d’où il avait été tiré » (3, 23). Si l’homme a perdu considérablement en conséquence de la chute, le Créateur, lui, semble s’en accommoder sans problème. Son plan de création n’est pas compromis par l’échec de l’homme. Il le renvoie tout simplement à sa vocation, déjà évoquée avant le récit de la chute : « Soyez féconds, multipliez, emplissez la terre et soumettez-là; dominez sur les poissons de la mer, les oiseaux du ciel et tous les animaux qui rampent sur la terre » (1, 18) . « Il n’y avait pas d’homme pour cultiver le sol » (2, 4).

Dans ce contexte, il est clair que la vocation de cultiver le sol ne se limite pas au métier de fermier. Elle s’adresse à toutes les tâches, à toutes les fonctions assumées en vue de l’aménagement de l’habitat planétaire de l’humanité. Cette mission n’a pas été altérée par la faute. Ce qui a changé, ce sont les conditions subjectives de son exercice. Ronces et épines s’agripperont au travail de l’homme. « À la sueur de ton visage tu mangeras ton pain » (3, 19).

Ici, on doit mettre en relief le fait que l’auteur évoque plusieurs fois l’origine terrestre de la structure humaine. Trois fois, il souligne qu’elle a été tirée du sol (cf. Gn 2, 7; 3, 19.23). Cette insistance est significative. Comme nous l’avons déjà induit, le sol en question doit s’entendre de la matière fécondée par le « flot [qui] montait de terre et arrosait toute la surface du sol » (2, 6). Soit la « glaise » prégnante de vie, un mélange de terre et d’eau dont ont également été tirées les autres espèces vivantes.

C’est précisément le sol dont elle est formée que l’humanité est appelée à cultiver. On peut en conclure que la vocation humaine consiste à travailler sur ce dont elle est faite, c’est-à-dire, en définitive, elle-même. Par l’accomplissement de sa mission, l’être humain se transforme. Son travail le fait évoluer. Il prolonge l’action du Créateur qui l’a formé en “labourant” ces mêmes éléments dont son corps est fait. Ainsi, par son travail, il participe au perfectionnement de sa structure.

Au début de son avènement, l’homme est encore à l’état d’ébauche. Il n’a que la « ressemblance de Dieu ». Il n’est pas encore le dieu qu’il est appelé à devenir. Le détail des « tuniques de peau » (3, 21) peut être interprété comme une allusion à sa primitivité originelle puisqu’à l’époque où l’auteur écrit, le tissage de vêtements est déjà en usage. Si l’auteur n’avait pas eu l’intention de faire expressément allusion à une primitivité ancestrale, il aurait été plus convenable qu’il attribue à Dieu le tissage de vêtements de lin ou de laine plutôt que la fabrication de tuniques à partir de dépouilles d’animaux sauvages.

À l’amorce de son périple, l’humanité n’a pas encore suffisamment acquis de ce discernement que convoitait la femme influencée par le serpent. Le fruit de vie que l’humanité aurait pu ravir, si elle n’avait pas été chassée d’Éden, aurait produit une divinité négative en rivalité avec le vrai Dieu. L’aspiration de la femme était prématurée. L’humanité n’était pas encore assez développée pour être divinisée. Elle avait besoin de s’améliorer, de s’affiner en “labourant” la matière pour que surgisse de ce labour arrosé par la grâce divine, un fruit de vie immortelle.

— Votre lecture de la Genèse permet d’expliquer comment le progrès de l’humanité s’intègre au projet de Dieu. En assumant sa vocation terrestre, l’homme devient un instrument par lequel Dieu réalise son plan universel…

— Il importe de bien souligner la bipolarité de ce progrès. Pour être authentique, il ne peut être exclusivement matériel. Il doit intégrer les deux dimensions. Il n’y a pas de vrai progrès mais plutôt un recul s’il ne résulte pas, parallèlement aux avancées matérielles, une croissance vitale dans l’ordre moral des personnes.

— Mais comment peut-il y avoir progrès moral puisqu’il y a cette rupture entre la conscience et son principe fondateur ? Vous affirmez que l’homme ne peut combler ce fossé et, d’autre part, que le progrès moral et matériel est un facteur essentiel de l’évolution de l’humanité. N’y a-t-il pas contradiction ?

— Il n’y a pas d’incohérence puisque Dieu colmate la brèche. Le Créateur n’a pas abandonné l’homme à sa solitude. Il comble le fossé par la foi. La foi est un don qui rétablit graduellement la communication entre les deux. Il suffit à l’homme de croire en l’amour de Dieu, sans nécessairement le ressentir, pour que son activité le rapproche toujours davantage de la relation intime avec Dieu dont il pouvait jouir à l’origine sans avoir besoin de croire. Le progrès authentique de l’humanité est entièrement dépendant de la croissance spirituelle, et donc, au bout du compte, de la foi en Dieu.

Certes, de nos jours, des incroyants — et même des athées qui militent farouchement contre la foi — agissent souvent comme des moteurs de progrès considérables dans l’acquisition des connaissances. Mais s’il n’y a aucun croyant pour assumer ces connaissances et les mettre en œuvre constructivement, leurs découvertes finissent par se retourner contre l’homme. Privées du volet moral dont elles ont besoin pour se développer dans l’harmonie et l’équilibre, elles sont irrésistiblement instrumentalisées par le pouvoir politique et l’argent, créant de ce fait les conditions du malheur des humains.

Ainsi, toute évolution peut édifier ou détruire. Moralement et physi-quement. Elle construit lorsqu’elle est motivée par un esprit de foi. Elle détruit lorsqu’elle prétend s’accomplir au nom d’une humanité qui se dresse contre Dieu et « étend la main » pour usurper « l’arbre de vie » (Gn 3, 22).

— Vous expliquez comment la dichotomie causée par la chute se répercute sur la société. Mais vous ne dites rien de son effet sur les individus. Écoutez, je vais bientôt accoucher. J’aimerais bien comprendre comment cette chute va affecter mon enfant.

— N’ayez crainte, chère amie. Soyez confiante. Le drame de la rupture originelle n’est pas irrémédiable. Il aura simplement pour conséquence, chez votre enfant comme chez tous les autres êtres humains passés et à venir, le refoulement de l’intériorité dans une zone d’inconscience. La chute a fait que l’être humain vit et se développe dans l’inconscience de son intériorité et l’ignorance de son origine. Elle a simplement créé la partie inconsciente de la complexité psychique de l’être humain.

Un constat qui s’avère tout de même bouleversant car il a de profondes répercussions sur l’approche thérapeutique et spirituelle de la subjectivité. La psychologie moderne a observé cette “chute originelle” et lui a appliqué sa propre terminologie. Elle en parle comme d’un traumatisme subi à la naissance. Une blessure dont le psychisme humain garde une marque, un choc auquel personne n’échappe.

Lorsque l’on réfère aux douleurs de l’enfantement, l’on pense habituellement à celles de la femme qui accouche. On n’évoque guère celles du bébé. Elles sont pourtant extrêmes. L’enfant est coincé entre les os du bassin et poussé, par l’escalade des contractions de l’utérus, dans l’étroit canal vaginal. La douleur que le bébé éprouve ne peut souffrir de moindre comparaison que la mort même.

Le bébé sera tellement marqué par ce traumatisme que durant tout le reste de sa vie, les difficultés, les épreuves, les douleurs physiques et morales le ramèneront inconsciemment à cette terrible épreuve. Celle d’avoir été écrasé par une incoercible force en passant du nid douillet du sein maternel au monde de la faim et de la douleur. Il n’est pas surprenant que la première réaction du bébé, après avoir pris sa première respiration, soit un cri et des pleurs.

Cette expérience inscrira dans son inconscient le refus de naître parce que naître signifiera pour lui souffrir. Dans sa vie adulte, tout retour sur lui-même sera ardu et pénible. Il aura une tendance à fuir la souffrance pour s’évader dans le monde extérieur — où il pourra jouir des sens, de la puissance, de la richesse — plutôt que de se confronter à cette blessure en prenant conscience en lui-même, de la VIE, de l’ÊTRE.

— Cette blessure n’est-elle pas compensée par la tendresse et la douceur dont il est entouré après sa naissance ?

— Bien sûr, elle finira par se cicatriser. Et d’autant plus rapidement que l’enfant sera enveloppé d’attention maternelle et protégé contre les adversités par le milieu familial. Cette chaleur constitue la base de l’autre élément fondateur du psychisme humain, marqué dans sa facture par la nostalgie du sein maternel.

Durant sa vie adulte, l’être humain a tendance à chercher la consolation des épreuves qu’il traverse en retournant inconsciemment au nid douillet et ouaté qu’il a connu alors qu’il était dans le ventre de sa mère. Les revers peuvent ainsi l’amener à se détourner des fausses valeurs du monde en se repliant psychiquement sur son origine. Une prise de conscience à l’amorce d’une démarche religieuse.

Mais il pourra aussi se détourner des valeurs mondaines pour noyer son drame dans les plaisirs. Tôt ou tard, il devra pourtant revenir de cet Éden charnel pour combattre et lutter afin de survivre au milieu des rudes aspérités de la matière. Là où la cicatrice demeure. Là où elle peut s’ouvrir à nouveau sous les chocs pour lui rappeler sa fragilité et sa tragique condition mortelle.

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La chute originelle a chassé l’être humain de l’Éden, c’est-à-dire de son intériorité, où il aurait pu évoluer sans heurts et en relation familière avec le Créateur. Elle n’a toutefois pas mis en échec le projet divin sur sur sa créature de pointe ni sur la création dans son ensemble.
La vocation humaine consiste à travailler sur ce dont l’être humain est fait. En accomplissant sa mission, il se transforme lui-même, il évolue. Il prolonge ainsi l’action du Créateur qui l’a formé pour “labourer le sol”. Par son travail, il participe ainsi au perfectionnement de sa structure.
La vocation de “cultiver le sol” ne se limite pas au métier de fermier. Elle s’adresse à toutes les tâches, à toutes les fonctions assumées en vue de l’aménagement de l’habitat planétaire de l’humanité. Cette mission n’a pas été altérée par la faute. Ce qui a changé, ce sont les conditions subjectives de son exercice.
Il importe de bien souligner la bipolarité du progrès de l’humanité qui s’intègre au projet de Dieu. Pour être authentique, il ne peut être exclusivement matériel. Il n’y a pas de vrai progrès mais plutôt un recul s’il ne résulte pas, parallèlement aux avancées matérielles, une croissance vitale dans l’ordre moral des personnes.
Lorsque l’on réfère aux douleurs de l’enfantement, l’on pense habituellement à celles de la femme qui accouche. On n’évoque guère celles du bébé. Elles sont pourtant extrêmes. L’enfant est coincé entre les os du bassin et poussé, par l’escalade des contractions de l’utérus, dans l’étroit canal vaginal. La douleur que le bébé éprouve ne peut souffrir de moindre comparaison que la mort même.


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