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Ève : Une fois encore, me semble-t-il, vous brûlez des étapes. Vos affirmations réclament pour le moins des éclaircissements. Vous désignez Jérusalem comme centre de l’Histoire et lieu de naissance du GÉANT HUMAIN. Si j’ai bien saisi vos allusions, c’est la naissance de Jésus que vous évoquez. Tout le monde sait que Jésus est né à Bethléem et non à Jérusalem.
— Ce n’est pas à la naissance de Jésus que j’ai fait allusion mais à celle du GÉANT HUMAIN. C’est bien à Jérusalem qu’il est “venu au monde”. Antérieurement dans nos entretiens, nous avons pris conscience de lacunes dans les conceptions courantes de la naissance, soit lors du passage physique de l’interne à l’externe. D’abord, on considère que la naissance est au début de la vie alors que nous avons induit qu’elle est au centre. Ensuite, l’on associe les douleurs de l’enfantement à la mère qui enfante et l’on passe sous silence celles de l’enfant qui naît comme s’il s’agissait d’une donnée sans importance.
Or, l’enfant à sa naissance éprouve les douleurs de l’enfantement encore plus que sa mère. Après neuf mois de croissance dans le milieu douillet du sein maternel, il en est expulsé par une force incoercible et poussé dans un étroit passage qui le coince et l’écrase de toutes parts. Les douleurs qu’il en ressent ne peuvent que se comparer à une agonie, à une accélération paroxystique de la souffrance qui côtoie la mort.
Ce n’est pas un accident si le premier son que l’enfant émet à sa naissance est un cri. On peut remarquer ici que les adultes saluent habituellement ce cri de douleur par de joyeuses exclamations, tout heureux qu’ils sont de la venue d’un nouvel humain au monde. Cette joie légitime fait oublier la douleur que l’enfant a éprouvée à naître. L’expérience est toute-fois refoulée dans son inconscient.
Nous sommes tous marqués par ce traumatisme. Il continue à nous affecter profondément de la naissance jusqu’à la mort. La blessure fait que nous avons tendance à reculer instinctivement devant la vie parce qu’elle implique la perspective de la souffrance. Elle conditionne tous les humains au refus de passer de nouveau par les affres de la naissance pour vivre, ce qui a pour effet de freiner le développement et de grever l’épanouissement.
Cette blessure initiale nous incite à rechercher des consolations et des sécurités dans les plaisirs désordonnés des sens, dans l’accumulation éhontée de richesses et dans l’exercice abusif du pouvoir sur les autres. Or, la crucifixion de Jésus à Jérusalem est un événement historique qui cristallise, pour l’ensemble de l’humanité, le traumatisme éprouvé par le GÉANT HUMAIN. lors de sa naissance.
— Mon esprit se révulse à l’idée que cet infâme supplice représente la naissance de l’humanité et, de ce fait, consacre, selon votre propre terminologie, les « épousailles » de la chair et de l’esprit.
— On se doit ici d’être vigilant pour bien discerner la vérité. Ce n’était pas une inévitable fatalité que l’acte de naissance de l’humanité se déroule ainsi dans les épouvantables douleurs de la croix. Les épousailles de la chair et de l’esprit devaient bel et bien avoir lieu, cependant. Et pour ce faire, l’esprit en l’homme devait bien descendre de son niveau spirituel initial pour assumer la chair, naître et ensuite s’élever graduellement à la rencontre de son Créateur.
C’était là le plan de Dieu. Cette descente de l’esprit aurait pu toutefois s’accomplir en douceur. Si elle s’est effectuée brutalement, c’est à cause de la chute. Celle de l’origine.
Contemplons Dieu dans les sommets inaccessibles où son Esprit plane (cf. Gn 1, 2) au-dessus des eaux informes de la matière pour en faire surgir les formes vivantes. Lorsque survient la forme humaine, Dieu lui envoie son souffle (cf. Gn 2, 7). C’est-à-dire qu’il infuse l’élément spirituel qui fait de l’homme un être privilégié et rationnel au milieu d’une nature livrée à la croissance sauvage. Cette âme, tirée de l’Essence divine, part donc de la demeure de Dieu pour descendre et se marier à la chair animale. Elle s’incarne. Jusque-là, rien de brutal. Le don de Dieu n’est que bonté, merveille éblouissante, œuvre grandiose.
Mais lorsqu’à l’origine, l’être humain se détourne de son Créateur, son âme tombe en quelque sorte dans le vide de l’espace entre Ciel et Terre. Le cordon ombilical spirituel qui aurait assuré à son âme la sécurité d’une descente en douceur dans la chair est rompu.
La faute originelle torpille ainsi le pont qui aurait relié la conscience de la GÉANTE HUMANITÉ à son Créateur. Son évolution n’en est pas compromise pour autant. La partie spirituelle devra quand même descendre du niveau céleste pour assumer la gérance du terrestre (cf. Gn 1, 26-31; 2, 5). Mais l’évolution intra-utérine alors se fera chute.
Les douleurs de l’enfantement éprouvées par chaque être humain en particulier et l’humanité dans son ensemble constituent un atterrissage catastrophique sans parachute. Elles sont la conséquence de la rupture d’avec Dieu au point de départ de la réalité humaine (cf. Gn 3, 16).
Dans la pensée du Créateur, ces douleurs ne devaient pas avoir lieu. Elles ont été introduites dans la création sous l’influence du serpent mythique de la Genèse (cf. Gn 3, 1-5), cette créature spirituelle malveillante et bien réelle qui tente d’usurper la primauté divine sur la création. Le séducteur, qui avait déjà réussi à entraîner le tiers des anges à sa suite (cf. Ap 12, 4), est parvenu à convaincre le premier couple de couper ses liens avec Dieu pour devenir autonome et acquérir le MONDE.
Après avoir compris qu’il avait été trompé par le « menteur et père du mensonge » (Jn 8, 44), l’homme s’en est par la suite repenti. Mais il ne pouvait plus revenir au jardin d’Éden où il vivait dans la compagnie de Dieu (cf. Gn 3, 24). Son âme ne pouvait pas régresser à l’état antérieur. Elle ne pouvait plus retourner au moment où le souffle créateur avait éveillé en elle la conscience d’être car elle était déjà engagée sur la voie de descente vers la chair puisqu’elle était prédestinée par le Créateur à l’incarnation. De sorte que sa défaillance l’avait égaré à un point tel qu’il ne lui restait plus désormais que l’accès à un monde âpre qui produit « épines et chardons » (Gn 3, 18).
C’est sur l’arrière-fond de ce scénario que l’on peut comprendre le sens de la croix de Jésus. Elle ne représente pas la naissance elle-même du GÉANT HUMAIN mais les douleurs qui la précèdent. Sur le Christ en croix, l’Innocent par excellence, l’humanité a projeté toutes les transgressions qui découlent de la chute initiale et les peines qui s’ensuivent. Jésus a pris sur lui tout le négatif issu du rejet de Dieu pour colmater la blessure originelle. Il a souffert pour permettre à l’humanité de naître à une vie nouvelle.
— Vous reliez les douleurs de Jésus sur la croix à la chute originelle décrite dans la Genèse. Cette association ne me semble pas démontrée. L’observateur agnostique ferait plutôt un lien de cause à effet entre les possibilités sensorielles et la douleur, de sorte que le mal pourrait être perçu comme un donné inéluctable de la structure biologique humaine. Pour ce point de vue, les souffrances de Jésus n’auraient pas de significations particulières, sinon celles découlant du supplice.
— Très chère Ève, vous avez raison d’associer la souffrance à la sensibilité. Les végétaux ne peuvent pas souffrir, même lorsqu’ils sont malades et mourants. Fermés sur eux-mêmes, ils demeurent inconscients et immobiles, ancrés qu’ils sont dans le sol dont ils tirent leur nourriture.
Les animaux, au contraire, sont dotés de sens et d’un réseau nerveux pour leur permettre de s’ouvrir au contexte extérieur où ils jouissent de la mobilité pour trouver leur nourriture et occuper une niche environnementale particulière. Leur survie dépend de leur capacité à s’adapter à l’environnement et à combattre les forces adverses qui peuvent menacer leur existence.
L’être humain n’échappe pas à l’obligation de s’adapter aux conditions terrestres bien que cette exigence soit assumée principalement par le caractère social de l’espèce. Sa nature sensible est toutefois pleinement maintenue et fait que l’individu peut souffrir physiquement. Il y a là un premier niveau du mal qui tient de la structure biologique animale.
Chez les humains, toutefois, il s’ajoute une souffrance qu’on pourrait dire de deuxième niveau. Cette dimension de la vulnérabilité découle de l’usage du libre arbitre dont l’être humain jouit en accédant à la rationalité. Elle fait qu’il peut vivre, jouir, souffrir et mourir dans son esprit et non plus seulement dans son corps.
Ce type de mal est universellement associé à l’ordre moral. On l’identifie par des mots comme faute, erreur, chute, transgression, péché, désobéissance aux lois de la vie. Au milieu de la nature terrestre, seul l’être humain est capable d’être la cause ou la victime de ce mal moral parce qu’il appartient à la seule espèce capable de décider librement de ses actes.
Ainsi, la liberté le confronte ultimement à choisir soit de se dépasser en s’engageant sur la courbe ascendante de l’évolution, soit à perdre de l’altitude par rapport au niveau qualitatif déjà acquis. Il peut inscrire son activité en cohérence avec les visées supérieures de la vie spirituelle et physique en tant que don précieux sur la route de l’immortalité ; il peut aussi régresser en cédant aux intérêts égocentriques du moment et glisser sur la pente entropique de la matérialité qui mène à la mort tant de l’esprit que du corps.
Je ne crois pas que la Genèse cherche des réponses au mal de premier niveau. L’auteur du deuxième récit de la création semble considérer la sensibilité animale comme une fatalité inévitable de la structure de la réalité. Ce qui l’indique, c’est le contexte environnemental dans lequel il situe la création du premier homme. Il soutient que Dieu, à l’origine, a planté un jardin en Éden (Gn 2, 8) pour que l’homme le cultive et le garde (v. 15). C’est donc dans un milieu entièrement apprivoisé, à l’abri des agressions de la nature sauvage, que l’homme originel aurait été créé. Dans le premier récit, le Créateur donne la végétation comme nourriture à l’être humain et animal (cf. Gn 1, 30; 2, 16), de sorte que ni l’un ni l’autre n’a besoin de causer du mal sensible pour s’alimenter et vivre.
— Que veut-on signifier par-là ? L’on sait que les animaux se repaissent les uns des autres depuis toujours.
— Bien sûr, on ne doit pas interpréter ce végétarisme au pied de la lettre. L’auteur commence simplement par éliminer un élément connexe à la discussion, soit la vulnérabilité physique, qui pourrait fausser l’interprétation de son discours. Avant d’aborder le drame qu’il s’apprête à mettre en scène, il indique son intention d’éviter de traiter du problème sous l’angle de la sensibilité, cause de la souffrance physique. Il suppose que ce mal n’existe pas à l’origine ou, à tout le moins, qu’il est parfaitement maîtrisé, pour faire ressortir les causes du mal spécifiquement humain.
C’est donc le mal moral, à l’exclusion du mal sensible, qui est l’objet de son argumentaire. Il sous-entend la question de savoir si le Créateur est la cause ou non de ce mal de deuxième niveau qui prolifère avec une virulence extrême dans le monde, parallèlement au bien. La réponse qu’il met de l’avant ne laisse de place à aucun doute.
Face au polythéisme environnant, il affirme d’abord qu’un Dieu unique est à l’origine du monde visible et invisible. « Au temps où Yahvé fit la terre et le ciel… » (Gn 2, 4). Pour créer cet univers, Dieu émet des lois, sous la forme de proclamations qui s’imbriquent les unes dans les autres afin qu’en surgisse l’existence. « Que la lumière soit… Qu’il y ait des luminaires pour le jour et la nuit… Qu’il y ait une terre ferme au milieu des eaux », etc. Le Créateur détermine un cadre antipodal pour permettre aux réalités d’exister dans les limites de l’espace et du temps. C’est en raison des tensions extrêmes provenant de forces contraires que surviennent les chocs et les conflagrations de la matière, et, par la suite, comme dans un miroir, les rivalités et les combats entre les espèces.
À la fin de chaque jour, Dieu déclare cependant que c’est bon ainsi, que ça fonctionne, que tout baigne dans l’huile pour ainsi dire. Après avoir créé l’homme, le sixième jour, il y ajoute même un superlatif pour signaler, que son but avait été atteint : « Dieu vit tout ce qu’il avait fait : cela était TRÈS bon » (Gn 1, 31). Il peut désormais se reposer « après tout l’ouvrage qu’il avait fait » (Gn 2, 2). La décision divine de créer aboutit à une totale réussite.
— Laisseriez-vous entendre que Dieu a voulu le mal de premier niveau ?
— Je dirais plutôt qu’Il l’a permis comme une inévitable conséquence de l’enfantement dans l’espace et le temps d’un monde sous tension entre matière et vie. Pour qu’un univers existe et se maintienne dans l’unité entre deux extrêmes, un équilibre entre des forces contraires doit être trouvé. Peut-être pouvons-nous admettre à la limite que, dans un certain sens, Dieu peut être tenu responsable du mal de ce premier niveau puisqu’il a voulu créer un univers qui, selon les apparences, se construit au hasard des rencontres fortuites et est sujet, conséquemment, à d’inévitables chocs ?
— Mais comment réagir à ce constat ? Quelle réponse donner ? Notre fragilité ne justifierait-elle pas des blâmes adressés à Dieu pour avoir créé un monde imparfait, de notre point de vue, fût-il lancé sur la route de la perfection ? Et d’autant plus que cette perfection repose sur nous, c’est-à-dire qu’elle dépend, selon ce que je pressens, de notre soumission sans condition à la volonté de Dieu.
— Nous avons le choix entre la révolte ou l’acceptation. Ne pas pardonner à Dieu pour la souffrance éprouvée en raison de la vulnérabilité de la vie équivaudrait à lui reprocher d’avoir reçu de lui l’être personnel et unique que chacun est. Ce serait dire au Créateur que l’on aurait préféré ne pas être venu au monde pour n’avoir pas à souffrir. Ce serait choisir le néant au détriment de l’existence. Ce serait s’engager sur la voie de l’amertume, de la mort spirituelle et, finalement, de la haine de Dieu.
Si au contraire je suis reconnaissant à Dieu de m’avoir donné gratuitement l’existence, alors j’accepte ma vulnérabilité. J’accepte de passer par le creuset de la souffrance — sans toutefois la rechercher pour elle-même — pour vivre toujours mieux. Je dis merci à Dieu d’avoir pris le risque, parfois douloureux, que suppose mon existence. Merci également pour l’existence des autres et de tout ce qu’il a créé auquel je suis relié par l’enchaînement des causes et des effets qui remontent jusqu’au premier Verbe à l’origine du grand et splendide tout : « Que la lumière soit ! »
— À vrai dire, nous n’avons pas de véritable choix, n’est-ce pas ? Nous existons et nous ne pouvons pas revenir au néant. La vie nous est donnée sans notre consentement. Notre liberté s’exerce uniquement pour l’acceptation de la vie.
— Vous avez absolument raison ! C’est pourquoi nous éprouvons normalement une soif inextinguible de vivre toujours PLUS et MIEUX. Même ceux qui se suicident recherchent implicitement une vie meilleure, une vie libérée des conditions négatives et douloureuses dans lesquelles ils sont plongés.
Remarquez que dans l’Éden, Dieu a planté deux arbres symboliques : « l’arbre de vie » et « l’arbre du bien et du mal » (Gn 2, 9). Seul ce dernier est interdit. Si tu t’alimentes du fruit de cet arbre, avertit Dieu, « tu deviendras passible de mort » (Gn 2, 17). Il ne s’agit évidemment pas de la mort physique, puisque le premier homme n’est pas mort après avoir consommé le fruit interdit mais de la mort de deuxième niveau, la mort spirituelle. Une mort, donc, faisant suite aux délibérations de la raison, comme l’indique l’épisode de la tentation (cf. Gn 3, 6).
L’arbre de vie, lui, n’était pas interdit. Le premier couple pouvait s’y alimenter dans le jardin. Ce n’est qu’après en avoir été expulsé que « le chemin de l’arbre de vie » (Gn 3, 24) est devenu inaccessible.
Voilà que l’homme est devenu comme l’un de nous pour connaître le bien et le mal. Qu’il n’étende pas la main, ne cueille aussi de l’arbre de vie et ne vive pour toujours (v. 22).
— L’immortalité, n’est-ce pas précisément ce que Dieu veut donner à l’humanité ? Toute l’Écriture est empreinte de cette promesse. N’est-il pas contradictoire qu’il ait voulu empêcher l’humanité d’y accéder à l’origine ?
— Dans le contexte faisant suite à la chute, vivre toujours aurait impliqué une mort spirituelle irrémédiable. L’auteur montre la difficulté dans laquelle se retrouve toute l’humanité. L’être humain est devenu incapable de s’alimenter spirituellement à partir de sa racine vitale intérieure, fondement de son être. La faute a eu pour effet de le couper de cette Source.
Mais les choses n’en resteront pas là. Dieu n’a pas dit son dernier mot. Son plan ne sera pas perpétuellement mis en échec par cette grave erreur au départ du parcours de l’humanité.
— Vous avez ramené la cause du mal de deuxième niveau découlant du libre arbitre, à la chute du premier couple humain. Or, selon le récit de la Genèse, la femme a joué un rôle prépondérant dans cette faute. Ce qui a incité les cultures qui se sont inspirées de ce mythe à tenir la femme responsable des crimes de toute sortes que les hommes, surtout, commettent : meurtres, vols, violence, exploitation, tyrannie, domination, etc. N’y a-t-il pas dans ce texte la racine de la dévalorisation et de l’inféodation de la femme ?
— Chère amie, je retiens au contraire que l’auteur valorise la femme. Dans la société patriarcale à laquelle il appartient, on se serait attendu à ce qu’il lui attribue une place secondaire, ou même qu’il passe sous silence une contribution quelconque de la femme. Il lui donne au contraire le premier rôle. Ce non-conformisme fait ressortir l’inspiration divine en filigrane du récit.
Car ce n’est pas pour culpabiliser la femme plus que l’homme qu’elle est mise ainsi à l’avant-scène mais pour souligner son importance dans l’économie morale et culturelle de l’humanité. Cependant qu’Adam se complaît dans les brumes de l’inconscience, Ève, elle, s’intéresse aux choses extérieures et veut les comprendre.
La femme vit que l’arbre était bon à manger et séduisant à voir, et qu’il était, cet arbre, désirable pour acquérir le discernement (Gn 3, 6).
C’est cette curiosité, ce besoin de savoir qui enclenchera éventuellement la montée progressive de la civilisation. C’est donc elle qui donne le coup d’envoi à la mission de harnacher la matière pour en faire un milieu favorable au développement de la famille humaine. Toute positive qu’elle soit, cette initiative comporte évidemment une face négative. Celle de faire advenir un monde humain fracturé, sollicité par les convoitises du pouvoir, de la richesse et des plaisirs désordonnés (cf. 1 Jn 2, 16).
Donc, après avoir entraîné son homme dans cet éveil fondateur des œuvres humaines, Ève se retire dans sa sphère vitale particulière — Adam, qui a repris l’initiative, l’appelle « la mère de tous les vivants » (Gn 3, 20) — où elle continue à jouer un rôle puissant, primordial. Une responsabilité décisive liée à l’intériorité mais reléguée au second plan par la masculinité dont la priorité est l’activité visible générant des résultats concrets et immédiats.
Or, la puissance vitale de la femme — qui dépasse celle de l’homme, habile pour la gérance du monde matériel mais faible dans la conduite morale — peut s’exercer tant pour le bien que pour le mal. Et puisque la femme a été un facteur décisif lors de la chute du GÉANT HUMAIN, elle est appelée encore à jouer un rôle déterminant dans son relèvement.
Ce n’est toutefois ni la première femme ni le premier homme qui porte l’ultime responsabilité de la rupture initiale de l’humanité avec Dieu. Le personnage caché sous la figure du serpent, le séducteur, c’est lui le grand coupable. Il est « le plus rusé de tous les animaux » que Dieu avait faits. Donc, il n’est pas humain. Mais sa présence dans le jardin d’Éden indique qu’il est intégré à la structure de la création et, dans l’ordre de l’intelligence et de l’astuce, qu’il a une emprise sur les êtres sous lui.
Jusque-là, l’humanité avait échappé au contrôle de celui que la tradition nomme Satan ou Lucifer mais cette indépendance ne devait pas durer. « C’est le serpent qui m’a séduite », répond Ève à Dieu qui lui demande de rendre compte de sa décision d’extérioriser la connaissance du bien et du mal pour se hausser au rang des dieux. Dieu ne lui fait pas de reproches et se tourne plutôt vers le serpent qu’il blâme sévèrement. Il le condamne à ramper sur le sol et à se nourrir de terre, ce qui veut dire que son influence sera restreinte au terrestre et qu’il ne pourra pas exercer son influence au-delà du troisième étage de la Maison de la vie. Puis, Yahvé prophétise :
Je mettrai une hostilité entre toi et la femme, entre ton lignage et le sien. Il t’écrasera la tête et tu l’atteindras au talon (Gn 3, 15).
Étrange, cette « descendance » de la femme. Voilà un nouvel accroc aux us et coutumes en vigueur ! À l’époque de la rédaction du récit, seule la descendance de l’homme comptait dans les généalogies. Pourquoi donc évoquer un « lignage » spécifiquement féminin ?
Parallèlement à l’héritage matériel transmis de père en fils dans l’extériorité, un héritage spirituel est communiqué de mère en fille dans l’intériorité de la GÉANTE HUMANITÉ. Si bien que ce sont les femmes de toutes les générations qui ont accompli le colossal travail d’enfanter dans la douleur une descendance qui accomplira le salut en libérant l’humanité du pouvoir du serpent.
La prophétie prend tout son sens lors de l’incarnation, à la jonction de l’esprit et de la chair. « Il t’écrasera la tête… » C’est-à-dire que ce “Fils de la femme” et de l’Esprit parviendra à éradiquer le mal dont tu es la source, toi l’adversaire, l’archétype de la révolte, toi qui as refusé de reconnaître ta dépendance de Dieu et qui t’es cantonné dans la mort de l’esprit, ce qui a eu pour conséquence ta régression au rang des animaux.
Mais « tu l’atteindras au talon ». Le talon de la descendance de la femme que le serpent atteint, c’est le point d’impact du Verbe divin descendant sur la planète Terre. Lors d’un atterrissage, la partie du corps qui touche le sol en premier, c’est le talon, n’est-ce pas ? Quand Dieu descend sur la Terre pour réparer la rupture, il est meurtri au talon. Il est mordu par la virulence du serpent au point d’impact. Cette morsure, c’est le gibet de la croix. Deux poutres croisées capables de causer toutes les douleurs du monde.
— Mais pourquoi fallait-il tant de terrifiantes douleurs pour sauver l’humanité ? Je ne comprends toujours pas comment les souffrances du Christ ont pu nous libérer.
— Une certaine interprétation de l’Écriture laisse entendre que Jésus, par la croix, a assumé à notre place les conséquences de nos fautes. Nous vivions sous la férule de Satan et Dieu nous aurait rachetés en détournant sur Son Fils unique la colère divine que nos fautes méritaient. Ainsi, le Père aurait exigé que son Fils soit sacrifié atrocement.
Je propose une autre interprétation selon laquelle Jésus a assumé les souffrances de la croix pour donner à l’humanité un portrait de sa condition réelle. Lorsque l’on peut regarder en face celui qui agonise sur la croix, l’on contemple en effet, comme dans un miroir, l’humanité défigurée par les fautes accumulées depuis l’origine. C’est en tout cas le sens que l’on peut déduire d’un oracle, étonnant de précisions, prophétisé par Isaïe sept siècles plus tôt.
Mon serviteur réussira, dit le Seigneur, il montera, il s’élèvera, il sera exalté. La multitude avait été consternée en le voyant, car il était si défiguré qu’il ne ressemblait plus à un homme; il n’avait plus l’aspect d’un fils d’Adam… Il était méprisé, abandonné de tous, homme de douleurs, familier de la souffrance, semblable au lépreux dont on se détourne, et nous l’avons méprisé, compté pour rien. Pourtant, c’étaient nos souffrances qu’il portait, nos douleurs dont il était chargé. Et nous, nous pensions qu’il était châtié, frappé par Dieu, humilié. Or, c’est à cause de nos fautes qu’il a été transpercé, c’est par nos péchés qu’il a été broyé. Le châtiment qui nous obtient la paix est tombé sur lui, et c’est par ses blessures que nous sommes guéris… (Is 52, 13-14; 53, 3-6).
La vision de Jésus écartelé sur la croix est certes insupportable. Mais c’est ce que nous avons fait à Dieu. La croix révèle ce que nous sommes ! Nous sommes des insupportables au regard de Dieu ! La croix de Jésus, c’est notre propre jugement que nous projetons sur l’Innocence. Voilà comment nous nous traitons nous-mêmes. Les guerres, les génocides, les horreurs qui sont perpétrés encore dans l’humanité démontrent toute la virulence du mal dont nous sommes capables.
C’est pourquoi, dans un premier temps, nous sommes portés à nous détourner de la croix. Nous ne voulons pas nous faire dire que nous nous sommes condamnés nous-mêmes en clouant le Dieu incarné sur la potence. Mais ceux qui osent tout de même regarder sans détourner le regard apprennent qu’elle annonce une naissance. Ce sont là les douleurs de l’enfantement d’une nouvelle humanité. Elles anticipent l’émergence du GÉANT HUMAIN à la lumière, à la liberté, à l’amour du Père.
Non, le Créateur ne nous a pas abandonnés. Il a rempli ses promesses. Il a prédit cette morsure non pas parce qu’il l’a voulue mais en raison de la virulence de son ennemi et du nôtre. Ici, le rival de Dieu et le corrupteur de l’humanité est vaincu. Car la croix douloureuse de Jésus est devenue glorieuse au matin de Pâques. La croix, c’est « l’arbre de vie » des origines redonné à l’humanité. Elle colmate le pont qui nous relie au Créateur. Le repentir qu’elle inspire rouvre la porte de l’intériorité, fermée à double tour par les transgressions aux lois de la vie. La croix, c’est le chemin que Dieu a emprunté pour nous toucher et, avec le don d’une nouvelle vie, nous insuffler en même temps son Esprit. La croix nous fait vivre une nouvelle naissance.
C’est ainsi que nous pouvons guérir du traumatisme de notre propre naissance. Car le premier mot que nous pouvons désormais prononcer à propos de notre venue au monde, c’est merci Seigneur! Merci de nous avoir amenés à dépasser la souffrance pour naître à la beauté d’un monde qui évolue. Un monde qui se transforme de plus en plus, au point d’être destiné à devenir le miroir de ta beauté, au point de reproduire ton image et ta ressemblance.
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