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Ève : Pouvons-nous revenir à votre graphique des Deux diagonales que nous avons laissé en plan en raison de la dérivation théologique que mon questionnement vous a imposée ?
— Encore une fois je vous l’assure, très chère Ève, nos digressions sont utiles, nécessaires mêmes. Car si nous négligions l’exploration des routes qui surgissent parallèlement à notre périple, comment pourrions-nous accéder au réel ? Les questions non résolues nous barreraient l’accès à la vision synthétique à laquelle nous aspirons. Cela dit, nous en arrivons aux étapes successives du cheminement historico-spirituel de la GÉANTE HUMANITÉ que notre illustration des Deux diagonales évoque.
Au départ de l’évolution humaine, les deux composantes de la conscience réfléchie — le corps et l’esprit — étaient établies aux antipodes l’une de l’autre. L’âme était fraîchement issue du milieu divin, et bien qu’elle se soit détournée de son Origine pour s’engager dans le devenir du corps, elle demeurait proche des réalités spirituelles. Quant au corps, il émergeait à peine de l’animalité. L’homme primitif ne maîtrisait pas encore ses facultés de sorte qu’il n’accédait qu’à une prise de conscience mitigée de la réalité objective.
Toute la croissance intra-utérine du GÉANT HUMAIN a consisté en une progression des Deux diagonales l’une vers l’autre pour faire en sorte que l’esprit s’incarne de plus en plus et que le corps s’affine. L’esprit est descendu vers la matière et la matière charnelle a été aspirée graduellement pour se joindre à l’esprit. Finalement, après des centaines de millénaires d’une évolution comparable à la croissance du fœtus, l’humanité, « quand vint la plénitude des temps » (Ga 4, 4 ; cf. Ép 1, 10) a émergé de l’amnios terrestre pour “venir au monde”.

Cette union de l’âme et du corps s’est effectuée en trois étapes principales. Nous les identifions par des termes évoquant les stages correspondant de croissance du fœtus dans le sein maternel. Ce qui donne les ères cérébrale (la tête), cordiale (le cœur), sensorielle (les sens).
Commençons par l’ère cérébrale. La croissance de notre GÉANT s’amorce par le développement de la structure basique de l’espèce, soit le cerveau. Pourquoi le cerveau ? Parce qu’il est l’assise organique de la conscience réfléchie, cette faculté distinctive qui démarque le genre humain des espèces animales.
Sur le plan physique, c’est le cerveau qui fait l’homme et non quelque autre organe. Dès l’instant où la substance vivante a déplafonné le règne animal dans la foulée du développement des circonvolutions de la matière grise, l’homme a commencé à prendre conscience de son existence. Il a alors balbutié intérieurement ce qui fonde le développement de la communication langagière : JE SUIS.
La poussée du dynamisme vital dans un cerveau non encore parvenu à sa pleine croissance a cependant produit une conception animiste de la réalité. Le GÉANT était sujet à une activité spirituelle intense qui lui faisait percevoir un monde extérieur habité par des esprits. Les choses avaient peu de contenu objectif. Elles étaient saisies comme des manifestations d’entités qui inspiraient une peur viscérale et représentaient des dangers. Ces forces spirituelles pouvaient toutefois être apprivoisées et contrôlées par des rituels magiques pour gagner leur confiance et obtenir leur aval.
Dans la Genèse, cette étape du développement intra-utérin de l’humanité s’étale entre la chute du premier couple et le déluge. Juste avant le récit du cataclysme, le scribe rapporte au début du chapitre 6, le souvenir d’un monde des plus étranges.
Lorsque les hommes commencèrent à être nombreux sur la surface de la terre et que des filles leur furent nés, les fils de Dieu trouvèrent que les filles des hommes leur convenaient et ils prirent pour femmes toutes celles qu’il leur plut… Les Nephilim étaient sur la terre en ces jours-là (et aussi dans la suite) quand les fils de Dieu s’unissaient aux filles des hommes et qu’elles leur donnaient des enfants ; ce sont les héros du temps jadis, ces hommes fameux (Gn 6, 1-2.4).
Que signifie ce passage, plutôt saugrenu à première vue ? On peut se demander ce qu’il vient faire dans le contexte sobre et ordonné des deux récits de la création.
L’épisode prend toutefois un sens inattendu si l’on suppose qu’il évoque, par cette race de surhommes, la réminiscence d’une espèce préhistorique. L’on sait, par exemple, que la musculature et la force physique des races dérivées d’Homo erectus étaient supérieures à celles d’Homo sapiens archaïque. Deux branches de l’espèce humaine primitive ont pu se côtoyer pendant une période de sorte que la plus forte physiquement a pu s’imposer aux femmes de la race plus faible sans que leurs hommes puissent intervenir.
Se pourrait-il donc que l’union entre les « fils de Dieu » et les « filles des hommes » réfère à des unions hybrides problématiques ? Ceux que la Genèse identifie comme étant des « fils de Dieu » pouvaient être une race humaine primitive. De ce fait, nous pouvons présumer que leur condition spirituelle se maintenait à une plus haute altitude que chez Homo sapiens dont l’esprit, étant parvenu à un niveau plus incarné, était plus pratique et informait un corps d’apparence moins grossière, plus élancé et raffiné sur le plan esthétique.
Mais la race des Nephilim, aussi forte physiquement qu’elle pouvait être, n’avait pas le vent de l’avenir dans les voiles. Car Yahvé réagit à ces unions hybrides en disant : « Que mon esprit ne soit pas indéfiniment responsable de l’homme, puisqu’il est chair; sa vie ne sera que de cent vingt ans » (Gn 6, 3).
— J’avoue ne rien comprendre de cette réaction de Yahvé à l’union « des fils de Dieu avec les filles des hommes ».
—Relisons ce verset en nous référant à notre gabarit des Deux diagonales. Remarquons, dans un premier temps, que la phrase est composée de trois segments en lien avec l’esprit, le corps et la durée. Ces trois éléments correspondent sur le graphique à la lettre B, pour ce qui est de l’esprit, à C pour le corps et de A pour la durée.
« Que mon esprit ne soit pas indéfiniment responsable de l’homme… » Nous sommes à la lettre B. Durant tout le parcours de la section D — l’Ère cérébrale —, le Créateur, semble-t-il, assume la responsabilité du développement de l’esprit dans l’homme. Mais cette situation ne peut plus durer, soutient l’auteur, car l’âme doit éventuellement assumer pleinement la tâche d’animer le corps. Ce qui implique un certain relâchement de la tension de l’esprit sur une conscience non encore concrètement incarnée. L’esprit doit donc descendre de niveau en diminuant l’intensité de son activité pour que la conscience puisse s’ouvrir davantage à la réalité objective. On assiste ici à une “dé-fabulation” de la conscience.
Cette incarnation graduelle de l’esprit en l’homme est inévitable « puisqu’il est chair… ». Une allusion à C, le point d’origine du corps. Tandis que l’esprit descend de niveau, la « chair » s’élève parallèlement d’un cran en s’affinant de manière à assumer davantage la dimension spirituelle qui l’anime.
Quant à la durée — « sa vie ne sera que de cent vingt ans » — elle concerne le parcours de l’évolution durant l’ère cérébrale (D). La diminution de la longévité symbolise la réduction de la distance entre B et C. Il ne s’agit pas de la réduction du temps objectif mais plutôt de sa perception. Car plus l’activité cérébrale est intense, plus la perception du temps est lente. Inversement, plus l’activité cérébrale est lente, plus la perception du temps s’accélère.
Au niveau du déroulement de l’espace-temps, le changement structural dont il est question marque un progrès de la marche évolutive vers la rationalité incarnée du MONDE DE LA CONSCIENCE RÉFLÉCHIE. La parole sibylline de Yahvé signifierait donc que la GÉANTE HUMANITÉ, à l’époque de l’union « des fils de Dieu avec les filles des hommes », était parvenue à la fin de l’Ère cérébrale (l’étape D) de son développement intra-utérin. L’ère cérébrale, au cours de laquelle s’est mis en place le réseau nerveux, tirait à sa fin. Le temps était venu d’amorcer un aiguillage pour passer à un autre stage de croissance.
— Si je vous interprète bien, la période du développement cérébral et nerveux des hominidés correspondrait au stade embryonnaire du bébé dans le sein maternel. Mais comment expliquez-vous le fait que dans la croissance du fœtus, ce stade soit le plus court en termes de temps —huit semaines tout au plus sur neuf mois de gestation — tandis que dans le GÉANT HUMAIN, il s’étalerait sur des centaines de milliers d’années, une période considérable comparativement aux quelques millénaires de civilisation ?
— Pour comprendre cette distorsion apparente, on doit d’abord résoudre l’énigme de la chronologie des patriarches antédiluviens. Selon la Genèse, ils auraient vécu près de mille ans. Mathusalem aurait bénéficiée de la longévité maximum en atteignant l’âge plus que vénérable de 969 ans.
Bien entendu, de telles durées de vie sont mythiques. Même les fondamentalistes les plus farouchement attachés à la lettre de l’Écriture croient justifier cette invraisemblance biologique par l’explication que les années, dans ce temps-là, n’avaient pas la même valeur. Mais on ne voit pas comment la Terre, dans son périple autour du Soleil, aurait pu décélérer au point de faire que dix années d’alors équivalent à une année d’aujourd’hui.
D’autre part, si l’on tient compte des données de la paléontologie, les races archaïques, bien loin de bénéficier d’une longévité supérieure à la nôtre, mouraient en moyenne plus jeunes qu’Homo sapiens. Il est donc clair que les passages de la Genèse concernant l’ascendance de l’humanité ne doivent pas être interprétés comme des souvenirs historiques ou même des récits légendaires remontant à la nuit des temps.
Ce n’est pas du tout de cela dont il est question. Il s’agit plutôt d’un code exposé sous une forme mythique. On peut comprendre que l’auteur disposait de peu de moyens pour articuler sa vision. Qu’a-t-il donc voulu signifier par cette durée de vie millénaire ? Nous allons tenter de décoder ses intuitions inspirées avec nos propres moyens, tout limités qu’ils soient. Je vous préviens, ce sera difficile !
Dans l’Ancien Testament, la longévité était considérée comme une bénédiction de Dieu et la récompense d’une bonne vie. Selon certains exégètes, toutefois, sous le symbolisme des durées de vie décroissantes, la Genèse signalerait également le progrès du mal dans l’histoire du monde. J’avoue ne pas aimer cette interprétation négative. D’abord, elle ne rend pas compte de la longévité des patriarches avant le déluge qui se maintient sans décroître de générations en générations. Pourtant, la Genèse précise que le déluge a été amené par une corruption croissante de l’humanité.
Yahvé vit que la méchanceté de l’homme était grande sur la terre et que son cœur ne formait que de mauvais desseins à longueur de journée (Gn 6, 5).
Ce n’est qu’après le déluge, durant une période qui va de Noé jusqu’à Abraham, que la durée de vie décroît à un rythme accéléré. Noé atteint 950 ans, presque l’âge de Mathusalem. Au départ de la nouvelle généalogie du chapitre 11, son fils Sem ne vit que 600 ans. Parvenue à Abraham, après huit générations seulement, la durée de vie n’est plus que de 175 ans.
À remarquer que l’âge de l’engendrement de la progéniture décroît parallèlement (cf. Gn 5). Avant le déluge, il se situe autour de 150 ans. Mais c’est à l’âge de 500 ans que Noé engendre Sem, Cham et Japhet (v. 32). Après le déluge, l’âge de fécondité se situe en moyenne à 30 ans. Ce détail fait mettre en doute l’interprétation selon laquelle la décroissance signifierait la croissance du mal. C’est du progrès de la vie, et non du progrès de la mort, dont il s’agit ici. La vie en rapport avec la perception de l’espace-temps.
Nous avons déjà précisé la distinction entre les notions de durée et de temps. Je vous ai alors avisée que nous y reviendrions. Et voilà, nous y sommes. Vous vous souvenez sans doute que nous avons associé la durée à la vie intérieure, et le temps à la matière extérieure ! Le temps se compte en termes de rotations de la Terre autour du Soleil. Tandis que la durée se mesure au rythme de la croissance de la vie et des étapes du développement des organismes.
Nous avons encore vu que la perception de la durée est subjective. Par exemple, plus un organisme est jeune, plus elle s’étire, et plus un organisme est âgé, plus elle s’accélère. Cette distorsion s’explique par l’intensité de l’activité vitale dans les cellules du corps. La vie bourdonne à une vitesse extrême dans le fœtus. Elle est presque au point de repos dans le vieillard. On peut voir une confirmation objective de cette relativité temporelle du fait qu’une blessure chez une personne âgée prend considérablement plus de temps à guérir que chez l’enfant. Des observations du même genre nous ont permis de convenir que neuf mois dans le sein maternel équivalent, en termes de durée, à 90 ans après la naissance.
Eh bien ! voilà exactement le point que l’auteur de la Genèse veut faire valoir. Comme il ne dispose pas d’autre concept que celui du nombre des années, il traduit l’intensité du développement vital de l’humanité en ses débuts par une généalogie fictive de patriarches ayant une longévité décuplée. Il se sert du temps pour évoquer la vitesse de l’évolution cérébrale.
Ainsi, plus la croissance a été intense, plus le temps a été long concrètement, non pas pour les individus de l’espèce mais pour le GÉANT. De sorte que durant l’ère cérébrale, ce ne sont pas des milliers mais des centaines de milliers, voire des millions d’années, qui ont été requises pour l’affinement du système nerveux et des circonvolutions du cerveau.
— Mais comment expliquer ce renversement de perspective entre le développement du géant et celui des individus ?
— Lorsque nous comptons le temps qui s’écoule durant le développement de l’embryon, nous le mesurons de l’extérieur. Mais lorsque nous voulons estimer la durée du développement de la GÉANTE HUMANITÉ, nous devons l’évaluer de l’intérieur. Notre situation subjective est comparable à celle de l’embryon dans le sein maternel. Sa perception de la durée — c’est-à-dire l’intensité de son développement — n’a aucune commune mesure avec la rapidité du temps objectif de sa croissance.
Bien sûr, l’embryon n’en est pas conscient. Mais le fait que nous puissions, nous, être conscients du grand laps de temps qui a été nécessaire au développement cérébral est révélateur. Car lorsque nous considérons nos origines, en fait nous atteignons le GÉANT dans son intériorité et retraçons l’histoire de son développement dans le sein de la Terre.
Ce constat démontre que la notion de durée n’est ni arbitraire ni fantaisiste puisqu’elle se répercute jusque dans la temporalité de notre appréhension du réel. Une réalité où se croisent inséparablement la durée de la vie et l’espace-temps de la matière tout comme l’intériorité ne se conçoit pas sans extériorité et vice versa.
— Vous estimez en centaines de milliers, et même en millions d’années, dites-vous, le temps requis au développement du cerveau et du système nerveux au cours de l’ère cérébrale. Si je m’en réfère aux données de la paléontologie, je dois donc en déduire que vous incluez dans votre concept d’humanité des espèces, comme Homo habilis et Homo erectus, antérieurs à Homo sapiens dont l’émergence remonterait autour de 200 000 ans seulement.
— Comme je l’ai déjà dit, je doute que les sciences pourront un jour préciser quand, où et comment le passage de l’animal à l’homme a pu s’effectuer. Tant parce que la transition a pu être très graduelle et que les évidences objectives étalées sur des centaines de milliers, voire des millions d’années d’intervalle sont plutôt clairsemées, incertaines et incomplètes. Les fossiles permettent certes d’établir que telle espèce d’hominidé était bipède, harnachait le feu, fabriquait des outils, etc.
Nous associons spontanément ces capacités à l’humanité. Mais ces indices suffisent-ils ? La station debout est-elle vraiment un caractère exclusif à l’humanité ? Et les chimpanzés ne peuvent-ils pas utiliser des objets comme outils ?
Toute la question est de savoir ce qui définit l’être humain. Le scientifique conscient des limites de sa compétence ne peut pas le savoir. Ou plutôt, s’il le sait, ce n’est pas au nom de sa discipline mais en tant que philosophe.
Car le chercheur en sciences positives appuie son discours sur les réalités tangibles tandis que le philosophe est concerné par les réalités invisibles. Le premier fonde ses arguments sur des restes fossiles d’espèces disparues tandis que le deuxième ausculte la dimension spirituelle à laquelle l’humanité a un accès exclusif.
Un critère par lequel le philosophe peut définir l’humanité est la rationalité. Une faculté qu’on ne retrouvera jamais comme telle parmi des ossements. Il est vrai que des effets de cette faculté se répercutent dans le monde visible. Par exemple, elle peut être mise en lien avec la taille du cerveau. Mais là encore, ce critère renvoie à la question de savoir à partir de quel volume du développement cérébral il y a eu l’homme et non pas l’animal.
Au philosophe, donc, de préciser ce qu’implique la rationalité. Il peut la définir comme une capacité de la conscience à se positionner à distance du corps pour exercer aussi bien la conscience de soi que l’abstraction de soi. Un dédoublement qui peut l’amener à associer le corps et la conscience aux deux substances fondamentales du réel : la matière et la vie.
Le corps est formé de matière tandis que le raisonnement provient clairement d’une prise de conscience de la vie. La rationalité caractéristique du monde de la conscience réfléchie ne peut trouver d’autre explication que le dépassement de la matière par la substance vivante.
— Qu’est-ce donc en deux mots que cette substance ? Quelle est la réalité cachée derrière ce concept que vous ne cessez d’avancer et qui est une notion inconnue de notre contexte culturel ?
— Question difficile ! Pensons à une force, à un dynamisme indéfinissable, à une énergie intangible dont l’effet principal se répercute dans le monde tangible au travers de l’activité des organismes vivants. L’extraction de la matière, que constitue l’exercice de la rationalité, incline le philosophe à induire une forme invisible, qu’il nomme esprit, sous-jacente au corps visible.
Il n’y a pas de position intermédiaire possible ou de voie raisonnable d’échappement à ce constat. La philosophie se porte ainsi garante du concept voulant que la conscience humaine soit une prérogative de l’âme. Un principe vital indétectable objectivement, parallèle à la dimension physique qui suscite la question de la survie à la mort du corps.
On en arrive ainsi au signe archéologique le plus probant permettant d’identifier l’humanité : le culte des morts. Il suppose une forme ou l’autre de croyance en la survie après la mort et une vénération religieuse de la dignité humaine fondée sur sa nature spirituelle.
L’on sait, pour en venir enfin à votre question, que les Néandertaliens avaient un grand respect pour leurs morts. On a trouvé des squelettes en position fœtale ainsi que des quantités de pollens dans des sépultures indiquant que le corps aurait été couvert de fleurs lors de son ensevelissement. Ce sont là des signes de croyances religieuses. On peut donc en conclure que Néandertal était humain au même titre que Cro-Magnon (Homo sapiens archaïque).
— D’accord pour Néandertal, dont l’origine remonte à quelques centaines de milliers d’années et non à des millions.
— L’admission de l’humanité de Néandertal — ce qui implique qu’il était doté d’une âme immortelle — porte d’énormes conséquences. Car contrairement à ce qui a été d’abord cru, il n’est pas l’ancêtre de l’homme moderne. Cro-Magnon et lui sont des espèces cousines qui ont évolué différemment et en parallèle pendant des millénaires. Sans prétendre entrer dans les détails d’une discussion paléontologique qui ne relève pas de ma compétence, je puis tout de même faire état de diverses hypothèses qui estimeraient grosso modo entre 400 000 et 800 000 ans, l’ancêtre commun des deux espèces. Ce qui nous amènerait à Homo erectus.
Bien sûr, ces données pourraient être éventuellement modifiées ou même contredites par de nouvelles découvertes. Ce qu’il importe de retenir en rapport avec notre discussion, c’est que pour transmettre les gènes de l’humanité à deux de ses progénitures, cet ancêtre commun devait lui-même appartenir à une espèce possédant déjà la faculté rationnelle, et donc, l’âme immortelle.
Or, on retrouve des fossiles d’Homo erectus jusqu’à 1,8 million d’années. Il aurait émergé d’Homo habilis qui, lui, remonte à 2,5 millions d’années. Ce dernier habitait dans des huttes faites de branchages. Il semble qu’il ne connaissait pas le vêtement et ne savait pas communiquer autrement que par gestes et grognements. Il se servait toutefois de galets qu’il taillait grossièrement pour en faire des outils.
Homo erectus a raffiné considérablement la production d’outils de pierre et est parvenu à harnacher le feu. La fabrication d’outils me semble découler d’une activité rationnelle. Il y a une différence majeure entre l’utilisation d’une branche d’arbre pour décrocher un fruit — ce que le chimpanzé peut faire — et la transformation d’un objet sans forme précise pour lui donner une forme utilitaire. La fabrication de l’outil implique un raisonnement, une démarche logique.
Il en est de même pour l’usage du feu. Les animaux ont tous infailliblement une peur viscérale de cet élément. Le fait qu’un organisme vivant ait pu se positionner suffisamment à distance de l’instinct pour vaincre cette peur me semble un autre signe de la présence de la rationalité, et donc de l’humanité. Mais là, je n’irai pas plus loin.
— Vous excluez donc Homo habilis ?
— Je n’exclus rien du tout. Toute la lignée des vivants a contribué à l’avènement de la raison. Mais les traces de la rationalité se perdent dans la nuit des temps. Nous ne pourrons jamais préciser la date de l’avènement de la rationalité pas plus que nous sommes en mesure de nous souvenir de notre propre acquisition de la raison.
Puisque Homo habilis fabriquait des outils, fussent-ils grossiers, c’est qu’il possédait cette faculté, au moins en puissance. Même s’il était doté d’un petit cerveau comparativement au nôtre, ne pourrait-il pas être considéré en devenir d’être humain, au titre que nous-mêmes le sommes encore ? Qui d’entre nous peut dire qu’il est pleinement humain et parfaitement accompli dans son humanité ?
L’enfant qui vient de naître a aussi un petit cerveau qui devra encore subir une croissance considérable avant qu’il puisse exercer la rationalité. Il n’en est pas moins humain pour autant, n’est-ce pas ? On l’aime et l’entoure d’affection d’autant plus qu’il est nu et fragile.
Il en est de même pour la GÉANTE HUMANITÉ. Plus l’on remonte dans le passé, plus on se doit de respecter et d’admirer le potentiel des espèces humaines dans l’enfance. Nous sommes tributaires de ces races éteintes. Nous devons être conscients de cette grande et merveilleuse complicité des vivants qui a appelé notre espèce à l’existence. Nous sommes l’enfant choyé de la nature. Nous pouvons croire que la substance vivante, dès le début de la vie sur la Terre, a été en travail d’enfantement de l’humanité.
Cette montée ascendante des vivants jusqu’à nous n’a pas été sans douleurs, comme nous le savons bien. Elle ne s’est pas accomplie sans avoir eu à surmonter des forces négatives qui l’ont assaillie tout au long du parcours et ont fait des victimes non uniquement chez les individus mais aussi chez des espèces aujourd’hui disparues. Certaines se sont éteintes graduellement pendant des millénaires, d’autres ont pu connaître une fin aussi rapide et radicale que celle des dinosaures.
Avec le mythe du déluge, la Genèse évoque l’éradication d’une race humaine qui n’évoluait plus dans la bonne direction et l’émergence d’une nouvelle espèce qui répondra mieux aux impulsions de la substance vivante. En donnant tous les vivants, hommes et bêtes, victimes du cataclysme, l’auteur souligne l’envergure universelle des forces de la nature qui savent maintenir, coûte que coûte, même au prix de sacrifices extrêmes, l’axe ascendant du développement vital.
Situons-nous encore sur notre graphique à la position D. L’ère consacrée à la croissance du cerveau tirait à sa fin et l’humanité était appelée à entrer dans l’ère du COEUR. Mais l’homme issu du croisement hybride des « fils de Dieu » et des « filles des hommes », le Nephilim, s’il était très spirituel dans le sens de l’ouverture au monde des esprits et aux pratiques occultes, « son COEUR ne formait que de mauvais desseins à longueur de journée ».
Le mot « COEUR » est ici d’une importance capitale pour l’interprétation du mythe diluvien. Quels étaient donc ces mauvais desseins ? La Terre s’était « pervertie » et était pleine « de violence », signale le scribe. « Toute chair avait une conduite perverse sur la terre ». De sorte que « Yahvé se repentit d’avoir fait l’homme sur la terre et il s’affligea dans son COEUR » (Gn 6, 11).
On a retrouvé dans la lignée de Homo erectus des évidences de cannibalisme. Cette pratique à elle seule pouvait empêcher le développement dans l’humanité de la dimension du COEUR, siège de la sensibilité, de l’empathie, de la capacité d’aimer. Pour bien marquer la portée universelle du refus d’entrer dans l’ère du COEUR, l’auteur affirme que c’est toute la vie, animale et humaine qui est remise en question.
Je vais effacer de la surface du sol les hommes que j’ai créés — et avec les hommes, les bestiaux, les bestioles et les oiseaux du ciel — car je me repens de les avoir faits (Gn 6, 6-7).
Bien entendu, Dieu ne se repent pas (« Pourtant la Gloire d’Israël ne ment pas, ne se repent pas, car il n’est pas un homme pour se repentir » – 1 S 15, 29 ; cf. Nb 23, 19). L’anthropomorphisme ne viserait-il pas à démontrer que même les forces destructrices de la nature contribuent au progrès, dans la marche de la création vers son plein épanouissement ?
— Ainsi donc, selon vous, le déluge serait un mythe ! La construction de l’Arche qui a permis à Noé et à sa famille d’échapper à la destruction serait sans fondement historique ? Et pourtant, le récit d’une inondation catastrophique est évoqué dans plusieurs cultures très anciennes de toutes les parties du monde, de la Mésopotamie à l’Amérique. Comment expliquez-vous cette concordance ?
— Il est possible que l’humanité archaïque ait eu à subir un cataclysme qui aurait presque réussi à éliminer notre espèce. Mais s’agit-il bien d’une inondation qui aurait fait de la Terre une planète entièrement couverte d’eau, 15 coudées au-dessus de la plus haute montagne (cf. Gn 7, 19-20) ? Imaginez la quantité d’eau nécessaire pour engloutir, à la grandeur du globe, les quelque 8850 mètres de l’Everest ! On peut estimer que 40 jours et 40 nuits (v. 12) d’une pluie incessante ne parviendraient probablement pas à élever d‘un mètre le niveau des océans.
La Genèse précise, il est vrai, que « ce jour-là, jaillirent toutes les sources du grand abîme et les écluses du ciel s’ouvrirent » (v. 11). Ce qui pourrait laisser entendre que la pluie aurait pu s’accompagner d’un effondrement continental. Mais un engloutissement de tous les continents en même temps aurait entraîné des conséquences néfastes pendant des siècles, de sorte que même les occupants de l’Arche n’auraient pu survivre. Un tel bouleversement extrême de la croûte terrestre aurait d’ailleurs laissé des traces géologiquement repérables.
— Mais n’est-il pas possible que ce déluge ait été limité à une contrée ?
— Certains de ceux qui cherchent une trace objective du déluge soutiennent que l’événement a pu survenir quelque 10 000 ans avant l’ère chrétienne. Ce qui dépasse déjà la chronologie biblique.
Or, à cette époque, tous les continents de la planète, incluant les Amériques, sont habités par des humains. Jusqu’à combien de myriades de millénaires faudrait-il remonter pour faire concorder les données de la paléontologie avec un déluge local qui aurait englouti tous les humains, sauf Noé et sa famille ? On retrouve des restes d’Homo sapiens en Afrique, au Moyen-Orient et en Europe entre 200 000 et 35 000 ans. Sans parler d’Homo erectus qui a occupé presqu’autant de territoire entre 1,8 million et 300 000 ans. Pour éradiquer l’espèce humaine et toutes les espèces animales, il aurait donc fallu que le déluge ait englouti entièrement tous les continents.
De plus, l’hypothèse d’un déluge local contredit le caractère universel du cataclysme sur lequel l’auteur du récit insiste en attribuant à Yahvé la décision d’inonder la Terre entière : « Je vais effacer de la surface du sol les hommes que j’ai créés — et avec les hommes, les bestiaux, les bestioles et les oiseaux du ciel —, car je me repens de les avoir faits » (Gn 6, 7). Il n’y a pas que les humains qui sont visés. Dans le cas d’un déluge local, il n’aurait pas été nécessaire qu’un couple de tous les animaux trouve refuge dans l’Arche pour assurer un nouveau départ aux espèces après l’épreuve.
D’autre part, l’âge des patriarches peut servir de critère signalant un mythe. Le déluge survient lorsque Noé compte 600 ans. Il meurt à 950 ans. Une telle durée invraisemblable indique un personnage mythique et non historique. Entre Noé et Abraham, la durée diminue graduellement, comme nous l’avons dit. Avec ses 175 ans, Abraham est à la charnière du mythe et du personnage archétypal dont l’histoire légendaire aurait été transmise oralement pendant des générations avant d’être écrite. Ce n’est qu’à partir de l’époque de Joseph, fils de Jacob — qui aurait eu une durée normale, bien qu’exceptionnelle, de 110 ans — que l’on peut estimer, et encore sous toutes réserves, l’entrée du livre de la Genèse dans l’Histoire.
— Comment croire encore à la vérité de la Bible si les quelque 36 premiers chapitres relèvent du mythe ?
— Très chère, le mythe n’est pas un récit insensé. Il est un véhicule de significations très profondes que le langage articulé d’une culture donnée est incapable d’évoquer directement, faute de moyens. Il n’a pas pour but de relater des faits divers survenus dans le cours de l’Histoire. Le sens véritable qu’il porte ne se révèle que par extraction des incidences contextuelles et accidentelles.
Le récit du déluge a pu être colligé à partir du mythe sumérien de Babylone où le peuple juif a été exilé au sixième siècle avant l’ère chrétienne1. L’auteur de la Genèse le transforme toutefois considérablement pour répondre aux grandes questions philosophiques et religieuses qui hantent son peuple, dont la culture tranche radicalement avec celle du milieu social environnant.
La très grande différence qui existe entre le récit de la Bible et le mythe babylonien, c’est le contexte religieux qui l’encadre. La Genèse témoigne d’une évolution décisive de l’humanité en déplafonnant les conceptions stagnantes du polythéisme pour amorcer une spiritualité porteuse de développements féconds : le monothéisme. Ce ne sont plus les dieux de l’empyrée qui sont les instigateurs de la catastrophe mais le seul et unique Dieu créateur de l’univers visible et invisible. Ce qui en dit long.
Le récit biblique plane à une altitude inaccessible au polythéisme. Comparativement au mythe babylonien, il propose une réflexion cohérente et porte un message transcendant qui modifie considérablement la perspective sur la réalité. Il ouvre ainsi une aire d’intelligence inexplorée par le paganisme.
Ce faisant, l’auteur se bute toutefois à un problème de fond. Pourquoi la catastrophe ? Quelle en est la cause ? Le mythe païen pouvait facilement s’en tirer en l’expliquant par les rivalités entre les dieux. Mais dans l’optique du monothéisme, cette solution fataliste ne pouvait tenir.
La foi en un seul Dieu contraint le scribe biblique à chercher une cause qui remonte jusqu’aux fondements de la création. Il résout l’énigme avec audace en osant soutenir que le déluge relève d’une décision du Créateur amenée par la mauvaise conduite des hommes. Il affirme ainsi en substance que la désorientation morale des humains déstabilise l’équilibre fondamental de la création à un point tel que les forces brutales de la nature peuvent en venir à se déchaîner contre l’humanité et, finalement, contre toute vie.
— Mais comment cela est-il possible ? Comment les actes moraux peuvent-ils avoir une incidence sur les forces immenses du cosmos et de la nature ? Il y a une telle disproportion entre les deux qu’il m’apparaît bien difficile de croire à un rapport déterminant.
— Contrairement au scribe du déluge, nous disposons, nous, de l’outil qui permet d’expliquer l’interaction entre les forces de la nature et la vie morale. Notre conception particulière de l’évolution permet de saisir cette interdépendance. Et ici, un important discours écologique pourrait bien trouver place. Mais je ne m’engagerai pas dans une digression qui risquerait de prolonger indûment notre quête de sens.
Je vais plutôt vous raconter brièvement une histoire qui mêle à dessein les données objectives et les concepts moraux. Une parabole qui fait ressortir le sens que le mythe du déluge porte pour nous aujourd’hui.
Il s’agit de la disparition subite des dinosaures. Elle peut s’interpréter comme la seule solution possible à une impasse de l’évolution. Car dans la lignée biologique des dinosauriens, la substance vivante parvenait à un cul-de-sac.
Les reptiles, en effet, étaient devenus si monstrueusement énormes que rien ne pouvait résister à leur domination sur la planète entière. Ils canalisaient toute l’énergie vitale pour maintenir et développer une structure biologique géante et engageaient ainsi la substance vivante dans une escalade de férocité pour satisfaire des appétits toujours plus exigeants.
Un nouvel aiguillage était devenu nécessaire pour désengager la substance vivante du cercle vicieux de la course au gigantisme. Il fallait toutefois que cette réorientation de la vie vers un développement moins matérialiste, plus qualitativement noble, ait été préparée patiemment et de longue date.
Dans le sillage des larges pistes que les mastodontes bardés de carapaces traçaient de tout leur poids dans les forêts touffues et inextricables des continents sont alors apparues de petites et fragiles structures biologiques dont la chair tendre faisait le délice des monstres. C’étaient les premiers mammifères.
De nouvelles espèces se sont développées de peine et de misère sous le règne oppressif et cruel des impitoyables reptiles. Un jour, pourtant, un froid intense et prolongé s’est abattu sur la Terre, à la suite d’une catastrophe quelconque. Une collision planétaire ? Un météore ? Qu’importe la cause. Ce qui compte, c’est le résultat. Les ovipares ont alors été éradiqués jusqu’à la racine en peu de temps parce que les conditions de gel ont tué dans l’œuf leur progéniture qui avait besoin de la chaleur du Soleil pour éclore et voir le jour.
Tandis que les mammifères ont pu survivre en portant tendrement leurs petits au chaud dans leur corps jusqu’à leur naissance. Dans le contexte libéré de la tyrannie des reptiles, ils ont alors pris la relève de l’évolution. Si bien que la substance vivante a pu s’engager par eux dans une tangente prometteuse, ouverte sur d’éventuelles structures biologiques plus qualitativement performantes.
Eh bien ! cette parabole2, plutôt réaliste, je dirais, nous situe dans un contexte favorable à la compréhension du fond de vérité que l’auteur de la Genèse soulève avec son récit du déluge.
Le cataclysme lui sert de moyen pour révéler qu’une espèce humaine antérieure à l’homme moderne a été éradiquée par la nature en conséquence d’un détournement de l’économie vitale. Il affirme ainsi que le facteur déterminant du progrès dans l’humanité, en toute cohérence avec l’évolution générale de la vie sur notre planète, touche à la vie morale. Une conduite morale déviante, tant au niveau individuel que de l’espèce tout entière, entraîne la dégradation et la destruction.
Au temps de Noé, l’espèce humaine « était pervertie, car toute chair avait une conduite perverse sur la terre » (v. 12). Alors qu’une vie moralement droite, à l’exemple de Noé, « un homme juste, intègre parmi ses contemporains, qui marchait avec Dieu » (v. 9), assume le dépassement qu’exige l’évolution et réenligne l’énergie vitale sur la voie ascendante.
— On peut donc voir dans le récit du déluge une allusion à une espèce humaine éliminée par les lois de l’évolution ! S’agirait-il d’Homo erectus dont la disparition aurait marqué plusieurs cultures dans diverses parties du globe sous la forme du souvenir d’une inondation ?
— Il me semble que le nombre d’années écoulées depuis cette éradication est trop grand pour penser à une réminiscence transmise oralement de générations en générations. La présence du mythe dans plusieurs cultures sans contact les unes avec les autres, toutefois, ne pourrait-elle pas s’expliquer par une sorte de mémoire inscrite dans les “gènes spirituels” de l’humanité ? Un traumatisme qui pourrait aussi se manifester par le “souvenir” nostalgique d’une civilisation engloutie, celle du continent mythique de l’Atlantide, par exemple ! Et encore, même avant la découverte des fossiles de dinosaures à notre époque moderne, l’humanité ne se souvenait-elle pas depuis toujours de leur existence, en “imaginant” les dragons qui auraient jadis peuplé la Terre ?
Ainsi, ce serait notre inconscient collectif qui se “souviendrait” de l’eau du déluge. Sous cette image, il évoquerait l’engloutissement amniotique de l’humanité dans le sein de la Terre. Une épreuve initiatique de notre espèce qui aurait jadis ouvert la porte à l’ère du cœur, révèle le scribe.
— Le lien que vous faites entre l’extinction des dinosaures et celui de l’humanité antédiluvienne ne m’apparaît pas évident. Bien que les deux espèces se soient éteintes à des millions d’années de distance, vous semblez affirmer que leur disparition relèverait d’une même cause.
— Amie très chère, nous touchons ici au cœur de la réalité évolutive. Les mêmes lois prévalent à tous les niveaux et sur tout le parcours de la substance vivante. La vie demeure identique à elle-même, tant autour des dinosaures qu’à propos des humains !
Ce ne sont pas les sciences, toutefois, qui peuvent identifier le facteur déterminant de la formidable ascension des espèces. Aussi surprenante que l’affirmation puisse paraître, la question relève de la morale.
Nous savons en effet que la réalité universelle est constituée de deux substances, la matière et la vie. Si tout ce qui est extérieur aux sens est matière et objet de science, ce qui est éprouvé intérieurement est vie et se rapporte conséquemment à la dimension morale. Nous avons précisé maintes fois depuis le début de notre recherche que la substance vivante, toute intangible qu’elle soit, est d’une égale importance, en regard du RÉEL, à l’inimaginable étendue du monde matériel. Son essence même fonde la dimension morale de la réalité. Sans ce principe subjectif, on ne peut rendre compte de l’univers.
L’appréhension de toute la réalité implique donc une quête de sagesse. Pour comprendre la vie, il faut être vivant et disposé à naviguer en cohérence avec le grand fleuve de la substance qui emporte les vivants dans son courant ascendant.
Jésus a évoqué la condition universelle de cette démarche évolutive sous la formulation lapidaire des Béatitudes. Heureux les pauvres, heureux les doux, heureux les persécutés… et malheur aux riches, malheur aux puissants, malheur aux violents…
Les êtres frappés de malédiction sont ceux bien installés au sommet de la pyramide du pouvoir. Ils n’ont aucun intérêt à explorer de nouvelles avenues de croissance vitale car ils ont déjà en leur possession les outils pour dominer et contrôler leur environnement. Ils sont repus dans leurs appétits et se félicitent de leur situation avantageuse. Ils s’accrochent à leur réussite et la maintiennent en s’imposant par l’astuce, la duplicité et la force. Conséquemment, ils cessent d’évoluer dans la bonne direction. Ils n’inscrivent pas leur développement dans l’axe du dépassement de la condition mortelle des organismes.
Mais le pouvoir qu’ils détiennent sans se faire de soucis pour ce qu’ils piétinent ne durera qu’un temps. C’est pourquoi, ils sont dits malheureux même lorsqu’ils multiplient les fêtes et les réjouissances. Les biens sur lesquels ils fondent leur bonheur finiront par s’effriter. Quant au corps, il sera emporté dans la chute entropique jusqu’à sa réduction en poussière. Ce sur quoi ils ont engagé toute leur vie leur aura échappé. À l’heure de la mort, l’argent, les plaisirs et le pouvoir leur feront défaut. Ils seront dépouillés de leurs vêtements somptueux pour être la proie des vers. Voilà la brutale réalité d’une fin découlant du choix d’AVOIR toujours plus plutôt que d’ÊTRE toujours plus.
Tandis que l’avenir de la vie s’appuie sur ceux qui luttent pour se libérer de la force entropique de la matière en basant leur existence sur ce qui durera toujours. Parce qu’ils sont contraints de combattre contre les adversités, ceux qui souffrent et aspirent à un monde meilleur sont ouverts au changement et se comportent en cohérence avec l’exigeante loi du dépassement. Ils sont portés par l’espérance d’une résolution de leur vie. Contrairement aux riches, ils se développent prioritairement dans l’axe vertical et intérieur de la substance vivante et non exclusivement dans celui horizontal et extérieur de la matière.
Et voilà comment les Béatitudes peuvent servir de gabarit pour diagnostiquer la cause subjective de la disparition des dinosaures. Elle ne s’explique pas uniquement par une catastrophe planétaire. Elle a été provoquée pour “corriger” la déviance “morale” des organismes dominants.
— Comme si ces espèces avaient été trouvées coupables de crimes et condamnées à disparaître ? Ne projetez-vous pas sur la vie animale une vision apocalyptique qui pourrait concerner possiblement le devenir de l’humanité ?
— C’est par un retour sur soi que l’on parvient à comprendre le sens de l’existence, n’est-ce pas ? De même, l’auscultation de l’humanité actuelle est le chemin le plus court pour saisir l’évolution. Si nous parvenons à identifier les conditions qui commandent des changements structuraux dans l’humanité, nous aurons alors un modèle pour saisir l’évolution, non seulement en tout être humain mais dans toutes les espèces vivantes. Connaissons les conditions de l’évolution de notre propre vie et nous comprendrons toute vie où qu’elle soit dans l’univers, sur notre Terre et sur d’autres planètes, s’il en est qui portent la vie.
Il n’est pas obligatoire que l’orientation des espèces soit déterminée par des choix conscients et libres, comme chez l’homme, pour que les lois de l’évolution fonctionnent. L’économie vitale s’impose partout, du début jusqu’à la fin de la courbe ascendante, depuis le monde des unicellulaires jusqu’au monde de la conscience unifiée. Elle est universelle. C’est la même loi qui détermine aussi bien le sort des dinosaures que celui des puissants de notre monde humain.
Voilà le fond de vérité auquel le récit du déluge réfère. Il raconte que l’espèce humaine antédiluvienne a été éradiquée, quelle que soit la cause extérieure de sa disparition, parce qu’elle stagnait et se vautrait dans l’autosatisfaction. Le mythe du déluge arrive alors à point nommé pour montrer que ce ne sont pas les forts, les arrogants qui ont le vent de l’évolution dans les voiles. Un retournement inattendu des rapports fait que les soi-disant inadaptés d’hier sont les porteurs de l’avenir. Ce sont les doux utopistes qui, comme Noé, sont appelés à “sauver” toute la création. Ils sont l’espérance de la vie.
J’avance donc l’hypothèse, pour en revenir à la préhistoire, qu’un rapport de cette nature a pu exister lors de la transition entre deux espèces humaines. Entre Homo erectus et Homo sapiens, par exemple. C’est en tout cas ce que le mythe du déluge me suggère.
— Les lois de l’évolution relèveraient donc de l’ordre moral ?
— Certains naturalistes expliquent l’évolution par la nécessité d’adaptation des organismes à l’environnement, la sélection naturelle, les muta¬tions aléatoires. Ces facteurs extérieurs jouent certes un rôle dans l’économie vitale. Mais suffisent-ils pour expliquer la formidable ascension des vivants vers la conscience réfléchie et la conscience unifiée ?
Les limites de l’approche objective ont contraint des scientifiques, décisivement déterminés à exclure une cause transcendante, à faire appel au hasard pour expliquer ce développement. D’autres ont cru percevoir, dans la survie du plus fort (survival of the fittest), le principe qui détermine les progrès évolutifs.
Au XXe siècle, le slogan a donné prise à des idéologies qui ont exalté théoriquement la puissance de l’homme mais ont abouti concrètement à des régimes cruels et sans âme. Le progrès auquel ces puissances politiques ont donné l’impulsion, bien loin de susciter une avancée de la vie morale dans leurs sociétés, ont décuplé le redoutable pouvoir de destruction de l’humanité.
On voit là le signe d’une orientation fautive. La grande faille à l’origine d’une perspective aussi inhumaine, c’est que l’existence, dans la pratique, est traitée uniquement en fonction du physique et de la matière. Mais on ne peut comprendre l’humanité sans tenir compte de la dimension morale. L’homme ne va pas sans âme. Il ne peut faire l’économie du souffle vital.
Que sert donc à l’homme de gagner le monde entier, s’il ruine sa propre vie (Mc 8, 36) ?
La vie porte, dans sa facture intrinsèque, dans son essence même, les exigences de l’évolution véritable. C’est pourquoi une approche basée sur la vie comme substance distincte aboutit exactement aux antipodes de la soi-disant prédominance de la force comme facteur d’évolution.
La première de ces lois découle de ce que la vie jaillit toujours au PRÉSENT. La substance vivante est absolument et irrémédiablement tributaire du PRÉSENT. Elle ne connaît pas et ne peut pas connaître une autre dimension de la réalité. Elle ignore l’espace et le temps. Et c’est pourquoi sa nature fait qu’elle est inévitablement en recherche d’une structure capable d’accéder au PERPÉTUEL PRÉSENT. Ce qui l’amène à combattre la pesanteur de la matière qui emporte irrésistiblement les organismes sur une pente de déstructuration. C’est le combat de la vie contre la mort qui explique la grande montée évolutive des vivants.
Depuis cette perspective, on peut comprendre que ce ne sont pas les plus adaptés qui inscrivent leur développement sur la courbe ascendante de l’évolution. Ceux qui souffrent sous la pression des adversités exté-rieures commandent des changements évolutifs. Les “pauvres”, les “petits” vivent d’espérance et portent plus haut et plus loin le flambeau de la vie.
L’histoire de Noé est une belle illustration de ce rapport. En son temps, les humains ne se préoccupaient que de manger, de boire, de prendre femmes et maris, nous dit Jésus (cf. Mt 24, 38). Ce qui a eu pour effet que « la terre se pervertit au regard de Dieu et elle se remplit de violence ».
Noé aussi comme eux devait manger, boire et prendre femme puisque cela fait partie des nécessités de la vie humaine. Une seule chose le distinguait pourtant de ses contemporains : « il marchait avec Dieu ». Il vivait en la PRÉSENCE. Il était de ce fait dans les dispositions requises pour faire avancer l’humanité sur la courbe ascendante.
C’est ici que nous parvenons au sens le plus profond du récit. À remarquer que Noé vivait dans l’incertitude. Le patriarche ne savait pas précisément où sa docilité aux impulsions intérieures le mènerait. Sa construction d’un bateau au milieu de la terre ferme était complètement surréaliste et lui attirait sarcasmes et persécution. Mais sa confiance en la voix intérieure qui le poussait vers l’inconnu, vers ce qui n’existait pas encore, a fait de lui un sauveur d’humanité. Mieux, le prophète d’une ère nouvelle.
— N’abusez-vous pas indûment du texte biblique en suggérant qu’Homo erectus, un hominidé disparu il y a quelque trois cent mille ans, a pu être l’espèce éradiquée par la catastrophe du déluge ?
— Très chère Ève, je suis conscient de donner l’impression de forcer le texte biblique à confirmer l’exposé que j’ai codifié sous la forme du graphique des Deux diagonales. Je n’en continuerai pas moins d’extrapoler de la confrontation des sciences et de la Bible, l’histoire cachée du genre humain, ce géant qui englobe aussi bien les espèces primitives que l’homme actuel et à venir.
Votre question concerne la période comprise entre les lettres A, B, C et D du diagramme. C’est à la lettre D que se situerait l’événement — quelle que soit sa nature — qui aurait provoqué l’éradication d’une espèce humaine préhistorique. La race en question pourrait être Homo erectus ou tout autre ancêtre d’Homo sapiens.
Transposée dans le langage biblique, cette induction ferait de Noé l’archétype de l’humanité moderne. Quant à Adam, il serait le premier hominien rationnel (Homo erectus ou Homo habilis ?). Ce que j’avance ici relève davantage de l’exploration spécula¬tive que de faits démontrables. Mon approche vise à éveiller l’intelligence à des notions qui tiennent à la fois de la logique et de l’intuition, conformément au postulat de la double face du RÉEL : l’extériorité et l’intériorité, la matière et la vie.
Conséquemment, si je cherche une concordance entre les sciences et la Bible, c’est pour défricher le terrain d’une vision véritablement universelle. Pour ce faire, amie très chère, je m’engage avec vous sur une piste que nous pourrons parcourir ensemble jusqu’au bout si nous acceptons de ne pas tout comprendre d’emblée dans notre quête afin de laisser au mystère l’espace requis pour sa manifestation dans nos esprits.
Mon intention n’est donc pas de prouver quoi que ce soit mais de suggérer une possible cohérence là où il semble y avoir inadéquation entre les données objectives et les textes bibliques reçus littéralement ou compris superficiellement. Je ne cherche pas à démontrer une théorie mais, en quelque sorte, à rendre intelligible le sur-rationnel biblique, et non le pré-rationnel. Ainsi, j’élargis le texte biblique en lui donnant une nouvelle ampleur pour faire découvrir plus, et non pas moins, que ce qui a pu en être tiré jusqu’ici.
Notes





- Le récit du déluge été trouvé sur une tablette d’écriture cunéiforme datée de 1700 avant J.C., soit plusieurs siècles avant l’Exode d’Égypte (vers 1200) et plus d’un millénaire avant la déportation des Juifs à Babylone (-586). La version biblique suit pas à pas, et jusque dans le choix du vocabulaire, le mythe sumérien, un peu à la manière d’un copier-coller modifié et adapté au monothéisme des Juifs. ↩︎
- Cette parabole, intitulée Les reptilles et les mammifères, est présentée dans un livre de l’auteur Le chemin des étoiles – Nouvelles et paraboles, disponible sur commnde à : www.bookelis.com. ↩︎
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