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Ève : Je puis comprendre que l’acceptation de la croix dans nos vies ait pour effet de nous libérer du sentiment viscéral de culpabilité qui nous recroqueville sur nous-mêmes et nous empêche d’entrer en relation avec notre Père céleste. Que la croix constitue un nouveau départ pour chaque croyant, une nouvelle naissance en quelque sorte, je puis aussi l’imaginer. Mais je n’arrive pas à comprendre le lien que vous avez fait, en conclusion de notre dernière discussion, entre la croix et l’évolution. Comment la mort de Jésus peut-elle avoir servi de tremplin à l’essor de la substance vivante ?
— La croix est un passage. Elle n’est pas la vie. Elle est la clef qui ouvre la porte d’une vie plus haute, plus heureuse. Il y a l’inqualifiable exécution de l’Innocent un vendredi paradoxalement qualifié de saint, et il y a aussi l’éblouissant matin de Pâques. La croix sans la résurrection n’a aucun sens.
Vous avez noté à juste titre que la croix nous libère de nos fautes. J’ajouterai qu’elle libère Dieu également. Elle le libère de la colère, elle le dépouille, elle le désarme et le laisse avec le seul attribut de l’Amour infini. Car s’il est exact que la croix nous assure le pardon de Dieu, elle absout Dieu également d’avoir créé un monde dans lequel la souffrance est inévitablement liée à la structure de la réalité.
— Votre audace me renverse ! Dieu peut-il être pris en défaut ? Serait-il dépendant de sa création ? N’est-il pas le Tout-Puissant ?
— Amie très chère, ne vous scandalisez pas quand je cherche des mots pour dire l’indicible ! « Cherchez et vous trouverez ! », a conseillé Jésus. Ce que je dis est figuratif. Ce n’est pas à prendre au pied de la lettre. Il s’agit d’une approche psycho-philosophique à la limite du verbalisable.
Car ce que j’expose n’exclut en rien d’autres discours et, notamment, ceux de la théologie. À défaut de mots adéquats pour circonscrire toutes les facettes du mystère, il nous reste à céder le pas à l’intuition, quitte à contempler le drame historique dans le miroir flou d’une imprécision rationnelle délibérée que d’aucuns prendront pour de l’amphibologie et pourront estimer suspecte.
La croix est constituée de deux traverses. L’une est verticale et s’élève dans le ciel ; l’autre, horizontale, s’étale sur le monde. La croix réunit Ciel et Terre. La croix, c’est le sceau d’un pacte signé par des adversaires. Dans toute réconciliation, il y a deux démarches l’une vers l’autre, n’est-ce pas ? Une réconciliation à sens unique serait vouée à l’échec. Il est essentiel que les positions divergentes parviennent à se croiser et à se nouer mutuellement. La croix, c’est Dieu qui se porte à la rencontre de l’humanité et, en même temps, c’est l’humanité qui se porte à la rencontre de Dieu. Donc, ce n’est pas seulement Dieu qui pardonne à l’humanité, c’est aussi l’humanité qui pardonne à Dieu.
— Mais de quoi Dieu a-t-il besoin d’être pardonné ?
— Nous absolvons Dieu de nous avoir créés dans la douloureuse condition humaine. Nous lui pardonnons parce qu’il n’a pas créé un monde sans épreuve et sans risque. Il a créé un univers en évolution, un monde en marche vers quelque chose… Ou ne serait-ce pas plutôt vers Quelqu’un, soit Lui-même ?
Théoriquement, il aurait pu faire surgir de rien un monde d’emblée achevé, fixé pour toujours, éternellement immobile. Mais un monde mécaniquement parfait lui aurait-il fait honneur ? Dans quel but aurait-il créé une machine parfaitement rodée ? Pour s’amuser éternellement avec un jouet sans âme ? Dieu n’aurait que faire d’un culte de robots !
Or, nous avons appris que Dieu a créé pour révéler son amour. Peut-on forcer quelqu’un à aimer ? Il n’y a pas d’amour sans liberté. C’est pourquoi il a introduit le libre arbitre pour que sa création retourne à lui d’elle-même par amour.
En créant un monde en marche, un monde de liberté, il manifeste non seulement son amour mais aussi sa Toute-puissance. Ainsi, il accompagne sa création jusqu’au bout pour qu’elle parvienne à la perfection en dépit du mal qui la traverse sur la route du devenir. De sorte qu’il parvient à accomplir son dessein en surmontant les mauvais choix découlant de la liberté. Dieu est plus fort que la souffrance et la mort. Sur la croix, il a pris sur lui tout le mal pour en triompher.
À cause de l’amour qu’il nous porte avant même que nous ayons reçu l’existence, Dieu a créé une structure universelle qui soit éventuellement capable d’accueillir son amour et de le lui rendre en toute liberté. C’est pourquoi nous lui pardonnons de nous avoir tant aimés. Au point de nous avoir donné l’être. Au prix de nous avoir donné son Fils unique, lorsque nous nous sommes égarés, pour nous ramener sur le chemin de la vie.
Nous devons lui pardonner de nous avoir en quelque sorte contraints — à cause de l’aveuglement engendré par nos fautes — à crucifier son Fils pour nous faire comprendre qu’il nous aime jusqu’au don de Lui-même. De sorte qu’il est mort pour que notre vie devienne sa Vie. En se donnant, il s’est substitué à nous pour que nous devenions lui, le faisant ainsi revivre. Dieu s’est rabaissé jusqu’à dépendre de nous. Nous devons consentir à ce qu’il vive, à ce qu’il soit !
Si nous affirmons qu’il est mort, il sera mort pour nous. Mais quelle tristesse, n’est-ce pas ? Quel malheur infini ! Si Dieu est mort, ne nous reste-t-il pas qu’à nous tordre en lamentations jusqu’à la fin de l’espace et du temps ? Mais si nous l’aimons et témoignons qu’il est vivant, c’est qu’il vit déjà en nous. Nous le portons comme une femme porte un enfant qu’elle rendra à son terme. Nous enfantons Dieu ! Et aucune négation de quelque nature qu’elle soit ne pourrait éradiquer ce fait. Plus nous vivons par la foi, plus Dieu est. Car il est, il était et il sera !
— Comment encore s’objecter à un tel acte de foi ? Je trouve sublime la pensée que nous enfantions Dieu.
— Enfanter Dieu pour le monde, c’est une mission à laquelle chaque être humain est appelé en particulier. Une condition, toutefois. Nous participons à l’enfantement de Dieu lorsque nous consentons à naître d’en-haut, comme l’a précisé Jésus dans sa discussion avec Nicodème. « À moins de naître d’eau et d’Esprit, nul ne peut entrer dans le Royaume de Dieu » (Jn 3, 5). Et il associait cette nouvelle naissance à la croix (v. 14).
Comme Moïse éleva le serpent dans le désert, ainsi faut-il que soit élevé le Fils de l’homme afin que quiconque croit ait par lui la vie éternelle.
La croix, c’est le canal utérin par lequel il nous faut passer pour vivre la nouvelle naissance. Un tel passage ne doit pas être pris comme une figure de style, un simple symbole. Ce n’est pas à interpréter comme une expression langagière déconnectée de la réalité terrestre. Il n’est pas ici question de s’évader dans une abstraction théologique désincarnée.
Nicodème, qui admirait pourtant Jésus (cf. Jn 3, 2), a été d’abord sceptique face au discours sur la nécessité de renaître.
Comment un homme peut-il naître, étant vieux ? Peut-il une seconde fois entrer dans le sein de sa mère et naître ? (v. 4).
La question frise le ridicule. L’évidence, c’est que « ce qui est né de la chair est chair, ce qui est né de l’Esprit est esprit » (v. 6). Jésus s’étonne d’une telle ignorance. « Tu es maître en Israël, et ces choses-là, tu ne les saisis pas ? » Puis il complète son enseignement par un commentaire d’une importance capitale.
Si vous ne croyez pas quand je vous dis les choses de la terre, comment croirez-vous quand je vous dirai les choses du ciel ? (v. 9.12).
— Qu’y a-t-il donc à comprendre que nous comprenions mal ?
— Il y a que la nouvelle naissance est une exigence en rapport avec les « choses de la terre ». Elle s’insère dans la vie terrestre et humaine, et ne concerne pas directement la sphère céleste ultime, au-delà du quatrième étage de la Maison de la vie, où toutes les réalités seront éventuellement achevées et fixées définitivement. Dans nos mots, nous pouvons dire que la nouvelle naissance dont Jésus parle est intégrée au processus évolutif dans lequel tant les personnes que la communauté humaine dans son ensemble sont engagées. Entre l’individualité et le collectif, il y a cependant une différence à observer. Ce qui est une “nouvelle naissance” pour les personnes représente la naissance tout court pour le GÉANT HUMAIN, qui est alors appelé à éventuellement effectuer le passage du troisième au quatrième étage de la Maison de la vie.
— Voilà un saut que je crains un peu trop rapide. À partir de la démarche individuelle de la nouvelle naissance d’eau et d’Esprit que constitue le baptême, n’extrapolez-vous pas indûment le passage collectif de l’humanité ?
— Une lecture attentive de certains versets de la Bible suggère fortement que le bond qualitatif des personnes humaines opéré par le rite baptismal s’adresse aussi à la dimension collective. Les prophètes de la Première alliance ont préfiguré cette transition, à la fois individuelle et communautaire, en projetant dans le futur la vision d’une « terre nouvelle » habitée par un peuple sanctifié par la grâce divine dont les membres sont dotés d’un cœur et d’un esprit nouveaux (cf. Éz 36, 26).
Car de même que les cieux nouveaux et la terre nouvelle que je fais subsistent devant moi, oracle de Yahvé, ainsi subsistera votre race et votre nom. De nouvelles lunes en nouvelle lune, et de sabbat en sabbat, toute chair viendra se prosterner devant ma face, dit Yahvé (Is 66, 22-23).
L’appartenance communautaire se laisse encore déduire d’un passage du livre de Daniel. Le prophète y décrit sa contemplation « des visions de la nuit ».
Voici, venant sur les nuées du ciel, comme un Fils d’homme. Il s’avança jusqu’à l’Ancien et fut conduit en sa présence. À lui fut conféré empire, honneur et royaume, et tous les peuples, nations et langues le servirent. Son empire est un empire éternel qui ne passera point et son royaume ne sera point détruit (Dn 7, 13-14).
Et lorsque Daniel demande qui est ce personnage « venant sur les nués du ciel », on lui donne une réponse collective.
Ceux qui recevront le royaume sont les saints du Très Haut, et ils possèderont le royaume pour l’éternité, et d’éternité en éternité (v. 18).
Finalement, la dimension collective est explicite dans l’injonction de Jésus envoyant ses disciples en mission le jour de son ascension.
Allez donc, de toutes les nations faites des disciples, les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit (Mt 28, 19).
Ici, on peut interpréter que ce sont les nations qui sont appelées au baptême, et non simplement les individus. De sorte que les baptisés forment un « peuple nouveau » qui s’élève d’un cran sur la courbe ascendante de la substance vivante et réalise ainsi le bond qualitatif de l’évolution qui fait passer l’humanité du troisième au quatrième étage de la Maison de la vie.
— Serait-ce à dire que seuls les baptisés peuvent accéder à ce niveau d’évolution spirituelle ?
— Considérons attentivement l’illustration schématique des Deux diagonales ainsi que la Courbe V ci-dessous. Nous cherchons à comprendre les « choses de la terre » (le troisième palier de la Maison de la vie) auxquelles Jésus fait allusion dans son discours à Nicodème en les juxtaposant aux « choses du ciel » (le quatrième).


Si vous ne croyez pas quand je vous dis les choses de la terre, comment croirez-vous quand je vous dirai les choses du ciel ? (Jn 3, 12).
Au centre du premier diagramme, il y a la croix. La croix, c’est la clef de la porte jusque-là fermée du quatrième étage de la Maison de la vie. Cette clef ouvre un passage au « peuple nouveau », une brèche par laquelle la substance vivante en l’humanité peut se libérer de l’impasse de la vie pour inscrire son développement sur un nouveau palier d’où elle pourra se relancer à neuf dans sa quête de permanence. L’échappée sur la courbe ascendante correspond, dans les écrits de saint Paul, à la formation d’un Corps dans une sphère spirituelle, invisible à l’œil de chair mais perceptible en l’esprit par la foi. Un Corps dont Jésus ressuscité est la Tête et ses disciples, les membres.
Vivant selon la vérité et dans la charité, nous grandirons de toutes manières vers Celui qui est la Tête, le Christ, dont le Corps tout entier reçoit concorde et cohésion par toutes sortes de jointures qui le nourrissent et l’actionnent selon le rôle de chaque partie, opérant ainsi sa croissance et se construisant lui-même, dans la charité (Ép 4, 15-16).
Ce Corps synthétise non seulement tous les acquis de l’évolution mais s’accroît au fil des temps en s’assimilant d’autres cellules humaines destinées à diverses fonctions. Ainsi, il grandit au-dessus et à l’insu des siècles du monde terrestre jusqu’à ce qu’il ait achevé sa croissance et atteint sa taille parfaite.
C’est lui encore qui a donné aux uns d’être apôtres, à d’autres d’être prophètes, ou encore évangélistes, ou bien pasteurs et docteurs, organisant ainsi les saints pour l’œuvre du ministère, en vue de la construction du Corps du Christ, au terme de laquelle nous devons parvenir, tous ensemble, à ne faire plus qu’un dans la foi et la connaissance du Fils de Dieu, et à constituer cet Homme parfait, dans la force de l’âge, qui réalise la plénitude du Christ (Ép 4, 11-13).
Or, plus de sept siècles avant l’Apôtre, Isaïe, en conclusion de son livre, a pressenti les implications positives sous-jacentes au drame du Calvaire.
Avant d’être en travail, elle a enfanté, avant que viennent les douleurs elle s’est libérée d’un garçon. Qui a jamais entendu chose pareille ? Qui a jamais vu semblable chose ? Un pays est-il mis au monde en un seul jour, une nation est-elle enfantée en une seule fois pour qu’à peine en travail, Sion ait enfanté ses fils ? (Is 66, 7-8).
Lu à la lumière de tout ce que nous avons pu découvrir jusqu’ici dans notre recherche, ce texte prend un tel sens, une telle ampleur, une telle précision ! Bien qu’il ne soit pas dit explicitement de qui le prophète parle, l’oracle concerne clairement le Christ et sa mère. En fait, toute tentative de l’interpréter autrement se heurterait à de l’incohérence et à l’impossibilité de trouver un sens quelconque à ces strophes pourtant fort parlantes appliquées à Jésus et à Marie.
« Avant d’être en travail elle a enfanté, avant que lui viennent les dou-leurs, elle s’est libérée d’un garçon… » Il n’y a rien à comprendre à ce verset à moins de se référer à un dogme de l’Église sur la naissance virginale de Jésus et l’exemption de Marie de la tare originelle. Car de cette doctrine, on peut déduire que la Vierge n’a pas eu à éprouver les douleurs de l’enfantement consécutives à la faute originelle lors de la naissance de Jésus. Isaïe précise toutefois que Marie a bien expérimenté le travail d’une parturiente mais après, et non avant ou pendant, la naissance de son fils. Ce qui ne fait pas grand sens, rationnellement parlant. Aussi, le prophète s’en étonne: « Qui a jamais entendu chose pareille ? Qui a jamais vu semblable chose ? » L’évènement est unique. Il n’a pas son équivalent dans toute l’histoire humaine. Un dessein de Dieu s’accomplit qui suscite l’admiration.
« Un pays est-il mis au monde en un seul jour, une nation est-elle enfantée en une seule fois pour qu’à peine en travail, Sion ait enfanté ses fils ? » On va d’étonnement en étonnement. Le prophète dévoile peu à peu le mystère. Depuis deux millénaires, de nombreux mystiques chrétiens ont interprété que le mont Sion, dans le Premier Testament, symbolise la Vierge de Nazareth. Mais dans cette strophe, il n’est plus question de l’enfantement d’un garçon mais de fils au pluriel. Si donc Marie a éprouvé les douleurs, ce n’était pas pour la naissance de Jésus mais pour mettre au monde « un pays » et enfanter « une nation ».
— Comment est-ce possible ? J’imagine qu’ici encore, on ne doit pas interpréter la prophétie à la lettre !
— Nous venons d’évoquer la formation du Corps divin en nous ap-puyant tant sur la structure logique de l’évolution sur la Terre que sur la doctrine du Corps mystique du Christ. De toute évidence, c’est à cet événement, encore à venir pour Isaïe mais en voie de réalisation pour nous, qu’il fait allusion. Or ce Corps a été mis au monde « en un seul jour », révèle-t-il. Il est cette nation enfantée « en une seule fois ». La résurrection de Jésus — la tête du Corps, selon saint Paul — en a été la première manifestation. Et tous ceux qui croient en Dieu sont greffés à cette première cellule pour former le Corps divin.
Quant au travail d’enfantement de ce Corps, c’est « debout… près de la croix » (Jn 19, 25) que Marie l’a vécu. « Un glaive te transpercera l’âme » (Lc 2, 35) avait prophétisé le vieillard Siméon. Pouvait-il y avoir sur Terre douleur plus déchirante que celle de cette mère ? Elle voit son fils mourir sur le gibet après avoir fait tant de bien aux humains par sa parole et par ses actes ! Sa douleur a été d’autant plus vive que toutes ces années, elle méditait « fidèlement dans son cœur » (Lc 2, 51) la parole de l’archange Gabriel lors de l’annonciation : « L’être saint qui naîtra sera appelé Fils de Dieu » (Lc 1, 35).
Et voilà que la méchanceté des humains l’avait horriblement défiguré ! « Il n’avait plus figure humaine et son apparence n’était plus celle d’un homme » (Is 52, 14). En acceptant la mort douloureuse de son Fils, Marie a consenti à sa propre mort intérieure pour le salut de l’humanité. Ainsi, elle donnait naissance à une multitude de rachetés. Elle les enfantait à une vie qui dépasse les limites de la chair mortelle.
— Mais pourquoi fallait-il que cet enfantement soit si douloureux, puisque, selon la doctrine catholique, Marie et Jésus n’ont pas été entachés par la faute originelle ?
— Puisque Marie n’a pas expérimenté les douleurs de l’enfantement pour donner naissance à son fils selon la chair, le Fils de l’Esprit n’a pas subi non plus le traumatisme de la naissance. Mais lors de son deuxième enfantement, celui du Corps mystique, Marie a éprouvé cette fois les douleurs à cause des péchés. Non pas les siens mais les nôtres. Car elle a été en tout fidèle à la grâce première de sa conception virginale. Elle est demeurée « pleine de grâce » (Lc 1, 28).
De la même manière, Jésus a attendu l’heure de la croix pour vivre son traumatisme : celui de la naissance de l’humanité à une vie nouvelle. Et c’est encore à cause des péchés que cette naissance a été douloureuse pour lui aussi. Si l’humanité avait été innocente, Jésus n’aurait pas eu à souffrir pour introduire les humains au quatrième étage de la Maison de la vie afin d’ouvrir la voie à la « vie en plénitude » et, éventuellement, à l’immortalité de la chair.
L’on comprend qu’il fallait, tant pour la mère que pour le fils, que la première naissance soit sans douleurs pour que les souffrances de la seconde puissent libérer l’humanité de son mal. Par la contemplation de la croix, les humains sont guéris de leur peur de Dieu et de leur refus de la vie. Leur foi enclenche en eux le processus de la nouvelle naissance.
Avant, ils n’étaient pas nés. Le corps était né mais l’esprit ne l’était pas. Il était traumatisé et se recroquevillait dans le refus de la souffrance. Mais la vue de Jésus, l’Innocence pendue au gibet, défait ce traumatisme parce que la croix est le signe à la fois de leur repentance et du pardon qui leur est assuré. Les disciples comprennent alors que le jeu en vaut la chandelle, qu’il vaut la peine de passer « par la porte étroite » (Mt 7, 13), par les affres du passage pour vivre PLUS et MIEUX en glorifiant Dieu pour la création.
— La résurrection après les terribles souffrances encourues par le “Serviteur souffrant” du chapitre 53 en Isaïe. Cela ne laisse-t-il pas un goût amer ? Tant que nous sommes sur Terre, nous devons vivre à l’heure du Vendredi Saint tandis que la Pâques demeure une promesse en réserve pour un monde qui demeurera inaccessible en cette vie.
— Au dernier chapitre de son livre (66), Isaïe projette une vision exaltante de la rédemption applicable à nos conditions terrestres. Il met dans la bouche de Dieu, sous une forme interrogative, l’affirmation que son discours s’applique à la création tout entière et concerne spécifiquement le phénomène de la VIE sur notre planète. La substance vivante n’a rien d’accidentel. Elle concrétise un merveilleux projet du Créateur.
Est-ce que moi j’ouvrirais passage à la vie pour ne pas faire enfanter, dit le Seigneur ? Est-ce que moi qui fais enfanter, j’imposerais à la vie une contrainte, dit ton Dieu ? (Is 66, 9).
Puisque Dieu a ouvert un passage à la vie dans la matière pour en faire surgir des organismes vivants, c’est le signe que la substance vivante peut d’elle-même épouser l’intention créatrice. La contrainte que Dieu n’impose pas à la vie, c’est la mort. Dans son essence-même, la substance vivante est infinie car elle découle de Source divine. Son alliance avec la matière — qui se traduit par un laborieux enfantement — ne sera pas scellée tant qu’elle y rencontre encore des limites à son essor. Et c’est avec des images bucoliques et sur le ton d’une joie exubérante que ce passage prophétique évoque la conclusion heureuse du scénario créateur.
Jubilez avec Jérusalem, exultez à son sujet, vous tous qui l’aimez. Avec elle, soyez enthousiasmés, vous tous qui aviez pris le deuil sur elle. Que vous suciez le lait et soyez rassasiés de son sein réconfortant, que vous tiriez le maximum et jouissiez de sa mamelle plantureuse ! (Is 66, 10-11).
— L’exultation d’Isaïe me rappelle une parole de Jésus. « La femme sur le point d’accoucher s’attriste parce que son heure est venue; mais lorsqu’elle a donné le jour à l’enfant, elle ne se souvient plus des douleurs, dans la joie qu’un homme soit venu au monde » (Jn 16, 22). Peut-on voir ici une allusion à la naissance d’une nouvelle humanité ?
— Jésus a prononcé cette parole la veille de sa passion. Au verset suivant, il évoque sa mort et sa résurrection : « Vous aussi maintenant vous voilà tristes ; mais je vous verrai de nouveau et votre cœur sera dans la joie, et votre joie, nul ne vous l’enlèvera » (v. 23). La joie dont il est question ne peut être ravie parce qu’elle appartient à l’ordre céleste, soit aux réalités du quatrième étage de la Maison de la vie. Aucune nocivité provenant du troisième niveau ne pourra l’altérer. Pas même la mort !
Vous voulez savoir si ce bond qualitatif au quatrième palier constitue en lui-même la mise au monde du géant ? Pour trouver une réponse à votre question, je suggère que nous consultions encore notre graphique Deux diagonales.
Je vous rappelle que nous avons créé le mythe du géant dans le but de faire ressortir la structure évolutive de l’humanité. Je ne prétends pas qu’il existe concrètement un super-organisme qui aurait expérimenté une naissance et, par la suite, une croissance en plusieurs étapes analogiquement comparables au développement d’une personne humaine. Il s’agit plutôt de comprendre les déterminismes qui sous-tendent le déploiement du genre humain dans l’espace et le temps. Bien que ce développement soit invisible et matériellement indétectable, il n’en est pas moins réel et c’est ce que nous cherchons à saisir au travers du mythe illustré par le graphique.
Jusqu’ici, nous avons passé en revue les étapes de croissance intra-utérine du géant dans la moitié gauche de l’illustration. La croix dressée au centre, à la rencontre des deux diagonales, marque l’heure de la naissance. Il y a certes coïncidence entre la “mise au monde” de l’humanité et le passage au quatrième étage de la Maison de la vie. Mais serait-ce à dire qu’il y a identité ?
Tout de suite après cet événement, on constate que les diagonales poursuivent leur route dans l’angle déterminé au départ. Il se produit toutefois un changement majeur. Soit, une inversion des valeurs consécutive au passage de l’intérieur vers l’extérieur, de l’obscurité de la nuit à la lumière du jour.
Jusque-là, la diagonale de l’évolution développait surtout l’enveloppe charnelle. (Les quelques millénaires de civilisation précédant immédiatement la naissance comptent peu en regard du nombre d’années — de l’ordre du million — de la lente et laborieuse gestation, marquée entre autres par la croissance des circonvolutions du cerveau.) Après la naissance, l’évolution prend la tangente de l’intériorité et de la spiritualisation. Elle ne passe plus prioritairement par le physique. Elle s’investit désormais du côté de l’esprit, de telle manière que la partie provenant de Dieu au départ de la gestation, l’âme, remonte à Dieu après la naissance, entraînant avec elle le corps.
Cette transposition est un effet de la raison et de la liberté qui lui sont liées. En donnant à l’humanité l’accès au troisième palier, celui de la conscience réfléchie, l’évolution se trouve à être mise à la remorque de la liberté morale. Car la faculté de délibération rationnelle implique la possibilité d’orienter les actes en synergie avec la courbe ascendante ou sur la pente entropique.
Quant à la diagonale de l’incarnation, elle devient régressive. Avant la naissance, la descente de l’âme vers la matière était justifiée par la nécessité d’incarner l’esprit dans la chair, un objectif atteint au croisement des antipodes lors de la naissance par la croix. Mais en se prolongeant au-delà de la naissance, la diagonale s’inscrit dans la ligne de la chute entropique dont l’aboutissement est la non-résolution de la tension vitale et l’absurdité de l’existence. Sur cette pente-là, il n’y a pas de solution à l’énigme de l’être. Elle ne peut que produire une matérialisation accrue et, à son terme, la décomposition des structures vitales.
Or, le déplafonnement par la croix du troisième palier amorce la spiritualisation. La résurrection ouvre un nouveau chemin par lequel la fine pointe de l’énergie vitale de la substance vivante passe désormais. Elle y développera, par-dessus l’espace et le temps terrestre, l’Organisme immortel qui rassemble dans l’unité les cellules humaines libérées de l’impasse dans laquelle stagne le monde. La résurrection n’est donc pas la naissance en elle-même du GÉANT HUMAIN. Elle enclenche plutôt un développement sans précédent. Elle modifie tant et si bien les données de la croissance humaine que plus rien ne sera désormais pareil dans l’Histoire.
— À la suite de ce déplafonnement dans une dimension que je qualifierais de surnaturelle, pour employer un terme classique, je me pose la question de savoir s’il reste encore une raison valable pour consacrer de l’énergie au progrès terrestre de l’humanité ?
— L’accès au quatrième étage de la Maison de la vie n’épuise pas tout le scénario de la destination du géant. Cet événement amorce en fait la démarche ultime du destin collectif de l’humanité. En filigrane de ce déplafonnement, l’humanité poursuit son “développement socioculturel” dans la ligne de l’horizontalité terrestre. Notre illustration graphique indique qu’elle oscille dans le temps. Tantôt elle est aspirée vers le haut par les exigences spirituelles, tantôt elle est tirée vers le bas en cédant à l’attraction de la matière.
Même si l’on peut observer une amplification du balancier au cours des deux premiers millénaires de l’ère chrétienne, il n’y a pas à espérer une solution de ce côté. Par ses seules forces, l’humanité est incapable de bondir au quatrième palier. C’est pourquoi le cheminement socioculturel des sociétés ne résout rien.
— Est-ce à dire qu’il n’existe pas de véritable progrès scientifique et social ?
— Le progrès existe et est légitime mais la résolution ultime de l’existence ne se trouve pas dans la ligne de l’horizontalité terrestre. Tant que durera l’humanité, la démarche socioculturelle demeure certes une incontournable condition de son adaptation planétaire. Mais il n’y a de véritable évolution vitale qu’en lien avec le quatrième palier.
Pour positionner le développement social au-dessus de la ligne du temps, le projet socioculturel de l’humanité doit donc se subordonner à l’économie spirituelle. L’aspiration à la justice et à la fraternité universelle en vue de l’établissement du Règne de Dieu sur la Terre est la clef d’une telle orientation positive. Le développement social de l’humanité orienté exclusivement en vue du bien-être humain, pris comme seul absolu, ne donnera toujours qu’un fruit décevant, et même parfois empoisonné.
Mais ici, nous touchons à un domaine qui mériterait un examen approfondi. Il est trop vaste pour que nous puissions le développer dans notre recherche. Qu’il suffise donc pour l’heure de considérer brièvement l’ampleur de la démarche de la GÉANTE HUMANITÉ autour de l’essor et de la décadence des civilisations.
— Mais puisque le progrès socioculturel n’entre pas en ligne de compte, quels changements concrets le déplafonnement au quatrième palier peut-il produire ? Nous avons vu déjà de grandes transformations physiologiques entre les races préhistoriques éteintes et l’homme moderne. Ne pourrions-nous pas extrapoler de cette évolution les progrès à venir de notre espèce ?
— Je ne prétendrai pas préciser la forme concrète que pourra adopter l’évolution future. Je doute pourtant que notre espèce ait à subir des transformations physiques majeures. Car depuis que le Christ a enclenché la spiritualisation corporelle, le dynamisme évolutif de la substance vivante est canalisé en vue de la transformation de l’esprit humain. La résurrection n’a pas provoqué l’émergence d’une nouvelle espèce biologique. L’homme nouveau établi au quatrième n’est pas génétiquement distinct de l’homme terrestre. C’est par l’esprit qu’il se distingue.
Tandis que ce qui a été modifié sur le plan collectif, ce sont les conditions du développement. Avant de naître, l’humanité était culturellement introvertie. Elle était repliée sur des conceptions régressives de la destinée humaine. Le salut apparaissait alors en direction d’un repli vers l’origine.
Et maintenant, elle est extrovertie. La vie s’extériorise. Le salut n’est plus cherché sous le signe de la nostalgie mais celui de l’anticipation et du devenir. Car la résurrection a ouvert devant l’humanité un chemin nouveau de croissance et d’épanouissement.
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