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Ève : Je saisis mieux maintenant votre système de pensée. Vous incorporez à votre description de la réalité des éléments de foi et de science. Mais laquelle vient en premier ? La foi ou la science ? Bien que vous sembliez amorcer la discussion à partir d’un point de vue objectif sur le monde, vous y semez en fait les germes de la foi. Ce procédé est-il vraiment honnête ? Votre discours ne risque-t-il pas d’être biaisé par des intentions occultes qui viseraient un but apologétique ?
— Très chère Ève, je cherche comme vous la vérité. Ne doutez pas de ma sincérité. Ce qui demeure caché dans mon discours, c’est une vision exaltante qu’il m’est bien difficile de communiquer. J’espère tout de même parvenir à l’étaler d’un entretien à l’autre, fût-ce péniblement. Pardonnez-moi mes gaucheries et mes hésitations. Comprenez que pour partager ce qui m’a été donné sans aucun mérite de ma part, je doive construire le chemin d’une pensée que je défriche au fur et mesure que j’avance. Je suis comme un enfant qui apprend à marcher et y parvient en titubant après beaucoup d’essais infructueux.
Pour éviter d’éventuels malentendus qui pourraient encore se glisser dans mes propos, je propose de clarifier deux termes dont les sens sont parfois confondus. Il s’agit des concepts de “monde” et de “création”. Un passage de l’épître aux Romains de saint Paul, fort pertinent pour amorcer cette discussion, peut nous y aider.
J’estime en effet que les souffrances du temps présent ne sont pas à comparer à la gloire qui doit se révéler en nous. Car la création en attente aspire à la révélation des fils de Dieu : si elle fut assujettie à la vanité — non qu’elle l’ait voulu, mais à cause de celui qui l’y a soumise — c’est avec l’espérance d’être elle aussi libérée de la corruption pour entrer dans la liberté de la gloire des enfants de Dieu. Nous le savons en effet, toute la création jusqu’à ce jour gémit en travail d’enfantement. Et non pas elle seule : nous-mêmes qui possédons les prémices de l’Esprit, nous gémissons nous aussi intérieurement dans l’attente de la rédemption de notre corps (Ro 8, 18-23).
Ce texte n’est-il pas absolument admirable ? En un raccourci saisissant, incomparablement révélateur, il expose la réalité que nous tâchons de cerner depuis le tout début de notre démarche. Notons d’abord que l’Apôtre, en évoquant la réalité, n’utilise pas le concept du monde mais celui de création. Ce dernier terme englobe tout ce qui existe, l’univers visible et invisible, selon la formulation du Credo. Donc, il nous inclut, vous et moi, non seulement en tant qu’organisme faisant partie du monde extérieur mais en tant qu’être intérieur. Car si nous pouvons nous définir comme des “enfants de Dieu”, c’est parce que nous sommes conscients de nous-mêmes dans l’intimité invisible de notre intériorité.
Tandis que le terme monde désigne tout ce qui existe, sauf l’intériorité. Il exclut l’invisible. Le monde, c’est le cosmos, c’est la matière, c’est la société. En définitive, c’est l’extérieur, incluant tout spécialement la dimension communautaire de l’existence humaine ainsi que les œuvres qui en découlent, tant celles de la culture et des rapports sociaux que les ouvrages construits pour aménager la planète.
Pour harnacher la matière afin de s’adapter à l’environnement, l’humanité crée en effet une réalité inédite et nouvelle en projetant ses potentialités subjectives à l’extérieur d’elle-même. Le genre humain organise son existence terrestre par le truchement de la vie sociale. Ainsi, elle structure le MONDE.
Nous approchons ici du sens spirituel du terme. Or, ce qui est en cause, ce n’est pas tant le rôle indispensable que le MONDE joue dans le développement humain que les moyens employés pour construire la vie collective. Tout le litige est relié aux motivations mises en œuvre pour l’appropriation de la réalité sociale. Dans la prière sacerdotale de Jésus, aux chapitres 14 à 17 de l’évangile de Jean, l’apôtre fait particulièrement allusion à cette dernière signification du mot.
— Son évangile ne rejettet-il pas catégoriquement le monde ?
— À première vue, saint Jean semble effectivement porter un jugement négatif sur le monde. Dans le prologue de son évangile, il affirme que la lumière « est venue dans le monde mais le monde ne l’a pas reconnue » (Jn 1, 10). Il dépeint Jésus en lutte contre le monde, son véritable ennemi.
Si le monde vous hait, sachez que moi, le monde m’a pris en haine avant vous (Jn 15, 18). J’ai vaincu le monde (Jn 16, 33).
L’apôtre Jacques est particulièrement tranché en regard de cette hostilité. « L’amitié pour le monde est inimitié contre Dieu. Qui veut donc être ami du monde se rend ennemi de Dieu » (Jc 4, 4). On retrouve le même langage chez d’autres auteurs du Nouveau Testament, particulièrement Paul et Pierre. Ils font voir un monde qui se dresse contre Dieu et lui fait la guerre.
— Cette conception semble aux antipodes du récit de la création de la Genèse où Dieu déclare « bon » ce qu’il a fait, à chaque étape de son œuvre. Après la création de l’homme, l’auteur ajoute même un superlatif. « Dieu vit tout ce qu’il avait fait: cela était très bon » (Gn 1, 31). Est-il pensable que la Nouvelle Alliance estime mauvais ce que l’Ancienne déclare bon ?
— En poursuivant la lecture de saint Jean, on peut constater que la radicalité de l’opposition entre Dieu et le monde n’est pas irrémédiable. « Je ne suis pas venu pour juger le monde mais pour sauver le monde » (Jn 12, 47), déclare Jésus, la veille de sa passion. Saint Jean lui fait dire encore que « Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique… Car Dieu n’a pas envoyé son Fils dans le monde pour juger le monde mais pour que le monde soit sauvé par lui » (Jn 3, 1617).
— Comment alors résoudre l’ambivalence de ces textes si sublimes ?
— Notons d’abord que s’il existe un conflit entre le Créateur et le monde, il ne peut venir de Dieu puisque sa volonté est de le sauver. Le problème provient de ce que le monde est en guerre contre Dieu et non l’inverse. Jésus ne hait pas le monde. Au contraire, il donne sa vie pour lui. C’est le monde qui hait Jésus. Une haine dont la virulence extrême va jusqu’à le mettre à mort sur le plus cruel des gibets.
Transposons ce drame dans notre langage philosophique. Nous avons dit que le terme de création englobe la totalité. Il ne réfère pas uniquement au cosmos et, plus généralement, à la matière. Il nous inclut, vous et moi. Dans la dimension invisible de notre propre intériorité, nous sommes conscients d’être des créatures puisque nous ne nous sommes pas donné l’être à nous-mêmes, nous ne sommes pas les créateurs de notre être propre. Nous l’avons reçu d’un Être qui se donne l’Être à luimême et le possède donc en plénitude.
Voilà pour le terme “création”. Ce concept issu du monothéisme évoque un Dieu « créateur de l’univers visible et invisible ». Dans nos mots, cet article du Credo implique que Dieu est à l’origine d’une réalité duale, à la fois extérieure et intérieure. Tandis que le terme monde désigne exclusivement ce qui est perçu à l’extérieur. Ce qui revient à dire, le visible moins l’invisible, la matière moins la vie, l’univers moins JE SUIS. En finalité, la totalité moins Dieu.
Ici, il me semble important de bien préciser ce qu’il faut entendre lorsque nous évoquons la dimension invisible. Car spontanément, nous avons tendance à l’imaginer en parallèle au monde visible. De sorte que si nous postulons l’existence d’êtres spirituels ou angéliques, nous les imaginons un peu comme des fantômes qui nous entoureraient.
Le monde invisible n’existe pas sous une forme éthérée, concomitante au physique. L’invisible n’est pas un double du visible. Il est dit tel parce qu’il désigne l’intériorité. Si bien que les rapports entre le visible et l’invisible s’effectuent normalement dans des consciences introverties. C’est pourquoi les réalités invisibles de l’au-delà doivent normalement passer par la subjectivité des personnes, et non par le dehors, pour se communiquer.
Je pousserai même la proposition jusqu’à dire que Dieu ne se rencontre pas ailleurs qu’en nous. Dieu ne se trouve pas quelque part derrière les nuages ou en parallèle à la matière. Le Créateur ne se tient pas hors du cosmos pour le faire surgir de rien. Un tel dieu serait anthropomorphique. Il constituerait une projection imaginaire qui ferait concevoir une divinité faite « à l’image et à la ressemblance » (Gn 1, 26) de l’homme. La vérité est à l’inverse, n’est-ce pas ? C’est l’homme qui est fait « à l’image et à la ressemblance » de Dieu.
Dieu se manifeste dans l’intériorité même et ultime des réalités. Il est la Racine de ce qui existe. Il est la Source qui jaillit depuis l’intérieur vers l’extérieur, depuis l’invisible vers le visible. Contemplons cette Source. L’eau qui en surgit incessamment, ce sont les êtres qui participent à son Être. Ce sont des gouttelettes qui jaillissent de la Fontaine.
Cette Source est distincte de la trajectoire du fleuve qui s’en écoule. Elle n’est pas responsable de la dureté des rochers escarpés que l’eau contourne, de la sinuosité du parcours que le fleuve emprunte pour épouser le paysage ni du limon dans lequel il creuse son lit. L’eau de la multitude des êtres se répand sans interruption depuis la Source. Elle se fraie ainsi un chemin dans la matière jusqu’à ce qu’elle finisse par se jeter, après de sinueux détours, dans un incommensurable Océan. Là où se rassemblent tous les êtres dans une unité parfaite. Là où se reflète dans l’“externité”, comme en un miroir, ce que la source est dans l’“internité”, soit un Océan de Vie et d’Amour éternels.
Or, voilà très précisément ce dont le monde fait l’économie. Il ne tient compte que du contexte dans lequel l’eau s’écoule. Il se préoccupe du contenant mais en négligeant le contenu. Il s’approprie l’amphore mais au lieu de boire le vin qui procure l’euphorie céleste, il le spolie, sans profit pour personne, en le versant sur le sol terrestre.
— Que voilà des images poétiques ! Mais rendent-elles vraiment compte de la guerre que le monde livre contre Dieu ?
— Comment dire encore ? En se constituant en rupture d’intériorité, le monde claque la porte d’accès au Dieu intérieur pour établir ses assises exclusivement sur l’extériorité. En se coupant lui-même de sa racine d’être, il commet réellement le “péché originel” et en subit les effets.
Au lieu donc de se développer en se fondant sur la permanence de l’Être, il construit la Tour de Babel. Il échafaude un projet forcément transitoire sur la trajectoire d’une matière qui s’use et entraîne le vivant sur la route de la dégradation et de l’extinction. Au lieu de contempler, et l’eau et les bornes qui la délimitent dans le paysage terrestre, il n’autorise la vue que des aspérités des pierres, que la stérilité du lit desséché du fleuve de la VIE.
Le monde défini par le visible moins l’invisible est forcément fondé sur les illusions des sens. Ce qui a pour effet son exploitation sous la férule des convoitises égocentriques. Il ne peut se maintenir qu’en se laissant tromper par l’apparence d’une réalité charcutée de la dimension intérieure du vivant. En occultant le jaillissement intérieur de la vie, il glisse vers un niveau vital inférieur qui fait apparaître une réalité fracturée, fragmentée. Il se rabat sur des objets hétéroclites qui revêtent une valeur illusoire parce que transitoire et prisonnière de l’espace et du temps. Une réalité qui passe en chutant vers plus de froid, plus de lourdeur, plus d’opacité, plus d’obscurité.
Ce monde-là revendique pourtant le contrôle de l’humanité. De sorte qu’en livrant l’homme à des impératifs reliés aux visées sensorielles, il le dégrade. Il le fait déchoir de son esprit rationnel et de sa dignité pour instituer le règne de l’EGO.
— La notion de monde relèverait donc d’un niveau inférieur à l’état d’innocence. Ce qui expliquerait que le religieux soit amené à rejeter l’esprit du monde. Mais un tel rejet n’implique-t-il pas conséquemment une condamnation des œuvres humaines, incluant la recherche de la vérité ?
— Au contraire, très chère, ce qui est rejeté par l’esprit religieux, ce n’est pas tant ce que l’homme fait que ce que le monde défait. Étant conditionné par ce qui apparaît aux sens plutôt que par les évidences auxquelles la faculté rationnelle donne accès, l’esprit du monde dégrade l’être humain d’une vision de la réalité authentiquement humaine. C’est le rationnel, et non le sensoriel, qui est la pierre de fondation du niveau humain, n’est-ce pas ?
Si le monde était dirigé par la rationalité, l’humanité entrerait-elle en guerre contre elle-même ? La droite raison voudrait-elle qu’on s’entretue entre frères humains, qu’on égorge l’innocent au nom de la justice, qu’on détruise les cités et les œuvres grandioses qu’elles contiennent ? Permettrait-elle que les uns vivent dans la surabondance cependant que d’autres sont privés des nécessités ? Tolérerait-elle que le puissant écrase le faible ?
La faculté rationnelle exercée dans la droiture juge infailliblement que ce sont là des conditionnements déraisonnables, démentiels sur lesquels les individus n’ont pas de véritable contrôle. Pourtant, ces effets insensés sévissent depuis que le monde est monde. Et tout indique qu’ils ne sont pas proches de céder à la raison.
Bien qu’elle soit entièrement révulsée par d’aussi cruelles fatalités, la rationalité n’y peut rien car elle n’y est pour rien. Elle ne peut que chercher des moyens d’en échapper en s’humanisant davantage et espérer la libération éventuelle d’une humanité réduite à la servilité d’un MONDE sous l’empire des sens, gouverné par les convoitises létales qui assassinent le divin Abel en chaque être humain.
Il semble inévitable que les choses soient ainsi tant et aussi longtemps que les sociétés se constitueront au niveau des impératifs sensoriels. Ce n’est pas que les dirigeants de ce monde soient dépourvus de raison. Ils sont toutefois amenés à gouverner les sociétés à partir des apparences sociales, conformément à la domination que les perceptions sensorielles égocentriques exercent sur la vie collective. De sorte que c’est l’abordage de la réalité par la voie exclusive des sens qui détermine principalement la conduite de la société mondaine.
— L’affirmation est énorme. Ne faudraitil pas nuancer ? Il n’y a pas que du négatif dans le monde, que je sache !
— Aussi radicale qu’elle soit, l’affirmation demeure vraie tant en regard des rapports sociaux qu’au stricte niveau des individus. Car les deux niveaux — l’individuel et le collectif — se fondent sur la même base des apparences et non sur la réalité, sur ce qui apparaît aux sens limités et non sur ce qui est en vérité.
Ce qui amène l’esprit égocentrique dominé par les conditionnements sensoriels à se représenter un monde extérieur menaçant contre lequel on doive obligatoirement se défendre. Et le meilleur moyen pour s’en prémunir, c’est de le conquérir. Et comment ? En prenant tous les outils dont on dispose dans la jungle humaine — incluant le meurtre spirituel d’Abel, le fils aimé de Dieu — pour parvenir à acquérir un statut dans la hiérarchie sociale. On pourra ainsi accéder à une position de dominance dans un domaine particulier.
Ce comportement est très précisément un calque, transposé au niveau humain, du comportement animal. Pour assurer sa survie, l’animal ne doit-il pas occuper une niche dans l’environnement et combattre de toutes ses énergies pour préserver son territoire?
— Votre notion du “monde” me laisse perplexe. Ne vaudrait-il pas mieux distinguer deux sens différents du mot, le premier désignant les conditions sociales spécifiquement humaines vues d’une perspective religieuse, et le deuxième représentant la réalité extérieure de la nature ?
— Très chère compagne, je mélange intentionnellement les deux aspects pour faire saisir leur fondement commun, soit, celui des apparences, qu’elles soient sociales ou perceptuelles. Je me dois de bien préciser encore qu’il ne s’agit pas de porter un jugement négatif sur la société et les sens. La réalité sociale n’est pas mauvaise en elle-même. Au milieu des aléas et des chocs de la chute entropique de la matière, elle est une incontournable condition de survie des individus. Également, les sens ne sont pas mauvais en eux-mêmes. Ils sont d’indispensables atouts du comportement animal. Et ils sont très utiles à la structure biologique de l’être humain.
Ce qui tombe sous le litige au niveau de l’humanité, c’est que les sens et la société ont une tendance quasi irrésistible à dominer la raison. L’inverse de ce qui devrait être. C’est la raison qui devrait imposer ses impératifs aux sens car elle les dépasse considérablement en donnant accès à la connaissance et à la liberté.
Ce renversement de perspective est l’un des effets majeurs de la chute originelle. Il est pathologique. Il incline l’être humain à fonder la perception de la réalité exclusivement sur les apparences sensibles du monde matériel plutôt qu’à partir de la conscience spirituelle de l’ÊTRE, la racine même de la faculté rationnelle.
— Le simple constat de l’être suffit-il pour élaborer des raisonnements et en tirer des conclusions pratiques pour l’agir ? La rationalité ne dépend-elle pas grandement des perceptions ?
— Vous avez raison de souligner que toute connaissance rationnelle utilise forcément le canal des sens pour se constituer et se communiquer. La raison est à la charnière des deux mondes. Elle est une interface qui articule et harmonise la conscience intérieure et la vision extérieure. Ainsi, elle peut accéder à toute la réalité, et non à un seul des deux volets, que ce soit l’intériorité ou l’extériorité.
La raison est certainement la plus merveilleuse des facultés que l’être humain puisse exercer. Elle le revêt d’une beauté telle qu’elle suscite l’admiration du Créateur Lui-même. Voilà du moins ce que j’induis d’un verset déjà maintes fois cité de la Genèse. Après avoir créé Adam, Dieu lui présente « les bêtes sauvages et les oiseaux du ciel… pour voir comment celui-ci les appellerait : chacun devait porter le nom que l’homme lui aurait donné » (Gn 2, 19). Comme si le Créateur voulait vérifier si sa créature répondait bien à ses attentes. Et comme si l’exercice pouvait apporter un plus, quelque chose d’inédit, de nouveau même pour le Créateur. Dieu veut « voir » comment l’homme va s’en tirer avec les réalités extérieures. Le verset suivant (2, 20) affirme qu’il passe très bien le test puisqu’il peut donner aux êtres vivants un nom qui les définit.
Rappelons que, selon la Genèse, les animaux et l’homme sont modelés par le Créateur de la même manière, à partir de « la glaise du sol » (v. 7.19). Pour l’homme, il y a toutefois un élément distinctif qui s’ajoute. Dieu insuffle « dans ses narines une haleine de vie et l’homme devint un être vivant » (v. 7). Ce que Dieu veut “tester” au verset 19, c’est la substance divine qu’il a insufflée dans l’homme. Il veut “vérifier” si cette nouvelle fonction joue bien son rôle de reconnaître et nommer les êtres pour ce qu’ils sont véritablement et non pour ce qu’ils paraissent. C’est en dépassant les images apparentes que procurent les sens que l’homme devient ce qu’il est. C’est-à-dire « un être vivant » capable de nommer. Donc, un être rationnel qui saisit l’essence des êtres, ce qu’ils sont sous leur épiderme.
Les sens ne donnent accès qu’à l’extérieur des réalités. Là sont leurs limites. Ils ne font voir, entendre, sentir, toucher que la superficie des choses. Ils ne rendent compte que de ce qui est apparent. Laissés à leurs seules puissances, les sens ne peuvent absolument ni comprendre ni connaître ce que sont les choses en elles-mêmes. La vue peut me donner l’image d’un arbre mais elle ne peut savoir que c’est un arbre. Je sais que c’est un arbre parce que la faculté rationnelle qui est en moi m’a fait constater que cette chose qui est un tronc, des branches, des feuilles, des racines possède des attributs identiques à une catégorie de réalités à laquelle je donne le nom d’arbre.
L’animal gouverné par les sens n’a aucun accès au concept d’arbre. Encore moins peut-il en connaître l’espèce. Seule la raison, en scrutant au-delà de la surface, en extrayant de l’image visuelle les caractères communs à l’espèce, peut dire qu’il s’agit d’un chêne. Et pourtant, la notion d’espèce désigne une réalité intangible et invisible. Dans le concret, les sens peuvent certes se confronter à des spécimens mais ils ne peuvent pas voir et toucher à une espèce. L’espèce existe pourtant en vérité avec ses caractères bien précis. La preuve que cette notion est bien réelle, c’est que d’un gland on ne verra jamais croître autre chose qu’un chêne.
Un tel enchaînement de déductions caractérise l’abordage spécifiquement humain de la réalité. De sorte que l’élaboration rationnelle permet d’atteindre un niveau de compréhension et de connaissance qui va bien au-delà de l’apparence. Chaque fois que l’être humain scrute ainsi la réalité au moyen de la noble faculté dont il a l’usage exclusif en ce monde, il correspond à sa vocation de connaître (naître avec soi, selon la racine étymologique) les choses en les nommant. Ainsi, dès l’origine, il a été appelé par le Créateur à étendre de plus en plus le champ de ses connaissances objectives selon l’injonction :
Soyez féconds, multipliez, emplissez la terre et soumettezla; dominez sur les poissons de la mer, les oiseaux du ciel et tous les animaux qui rampent sur la terre (Gn 1, 28).
Pour que ce progrès évolutif puisse s’enclencher, il ne doit donc pas se fonder sur les apparences. Car elles sont trompeuses et peuvent faire dévier le jugement. Elles encombrent la vision, empêchant ainsi l’esprit d’atteindre le fond de la réalité. Pour comprendre comment est la matière, le physicien devrait-il faire confiance à l’apparence des multiples objets qui meublent notre planète ? Pour scruter les merveilles du cosmos, l’astronome devrait-il se limiter à l’observation à l’œil nu de minuscules points brillants visibles dans la nuit terrestre ? En cherchant à mieux comprendre par les moyens auxquels la raison lui donne accès, le scientifique accomplit sa fonction humaine, particulièrement s’il subordonne son savoir et sa quête de la vérité au service de l’humanité plutôt qu’à la remorque de l’esprit mondain dans le but de faire carrière et gagner de la notoriété.
De même, l’homme qui bâtit une demeure pour abriter les siens accomplit une œuvre qui correspond véritablement à la dignité humaine. Mais celui qui se construit un palais en exploitant les autres se dégrade. Il amplifie son EGO au détriment de son humanité. Ce n’est pas en ce qui est su ou construit que l’être humain se conforme à l’esprit létal du monde mais en ce qui est ignoré ou éventuellement détruit, que ce soit par la poursuite d’utopies, par l’usure du temps ou par les bombes qui défigurent lamentablement l’humanité.
— Le renoncement au monde n’implique donc nullement le rejet des connaissances objectives ou le refus des relations humaines. Au contraire, soutenez-vous, c’est parce que les sens ne permettent pas d’assurer un accès authentique aux unes et aux autres que la démarche religieuse doit se prémunir contre l’esprit du monde. Cela étant admis, se pourrait-il qu’on puisse donner une signification plus positive au terme monde ? Dans “j’aime le monde”, par exemple !
— Que vous avez raison d’aimer le monde et d’en admirer la beauté ! Très chère, vous illustrez un paradoxe. Car vous aimez le monde parce que vous êtes spirituellement inspirée. Vous aimez le monde parce que vous en êtes libérée.
Si vous en faisiez partie, vous le haïriez. Il vous ferait souffrir en exigeant tout de vous sans donner en retour, sinon du vent et des illusions. Il vous rendrait la vie difficile en dressant toutes sortes d’obstacles sur votre route. Vous devriez jouer d’astuces pour faire votre place au Soleil, quitte à trahir, à tromper, à détruire. Vous devriez soit le prendre d’assaut pour le posséder et le dominer, soit vous avouer vaincue et mordre la poussière.
Vous êtes capable d’aimer le monde parce que vous vous tenez à part. C’est-à-dire, à distance des sens et des jugements que les apparences inspirent. Ce ne sont pas vos sens qui vous font aimer le monde mais votre cœur, votre esprit. Souvenez-vous de la parole de l’Évangile : « Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son fils unique » (Jn 3, 16). Vous êtes comme Dieu et son Fils! Votre amour pour le monde prouve que vous êtes en communion avec votre Créateur. Il démontre non seulement que vous avez dépassé la perception des sens mais que vous avez encore déplafonné la raison. Votre amour vous positionne donc au quatrième étage de la Maison de la vie. Je puis vous assurer que vous êtes greffée sur l’Arbre de la vie et emportée par la sève ascendante de la substance vivante sur la voie de la spiritualisation.
— Je ne comprends plus ! Comment peut-on en même temps et du même souffle rejeter l’esprit du monde et aimer le monde ?
— L’apparente contradiction relève d’un double usage du terme, selon ce que vous avez suggéré. Il peut tirer sa signification de deux sources : les sens ou l’esprit. Lorsque vous dites que vous aimez le monde, vous ne songez pas à la multitude des réalités concrètes auxquelles vos sens vous confrontent. Ni non plus aux relations compétitives qu’entretiennent les humains dans la vie sociale. Encore moins aux conflits violents et meurtriers qui déchirent l’humanité.
Ce que vous sous-entendez se rapproche plus du terme univers. Mieux encore, il signifie la création et englobe l’humanité. Utilisé dans le contexte de l’amour, le concept du monde est une haute vue de l’esprit. Car il implique une prise de conscience de l’être en vous. Il présuppose l’affirmation axiomatique que j’ai proposée au tout début de notre démarche : JE SUIS DANS LE MONDE. Vous pouvez aimer le monde parce que vous avez d’abord pris conscience que vous ÊTES, que vous existez en vous-même, avec tout ce que cela comporte d’implications profondes. D’abord JE SUIS, puis, secondairement, vous avez constaté votre intégration au monde extérieur. Vous êtes dedans le monde. Par votre corps, vous lui demeurez unie.
Or, par définition même, l’être — JE SUIS — ne peut pas ne pas se manifester toujours au PRÉSENT. Par définition même, l’être ne peut s’évader dans le passé ou le futur car il ne peut vivre et épuiser sa ressource, sa substance, que dans un maintenant perpétuel. Il n’est pas à la remorque du temps. La substance de l’être ne peut pas s’éteindre car elle subsiste au-delà du flot fuyant de l’espace et du temps. Elle ne peut mourir. Par définition même, l’être est infini.
Comment donc JE SUIS peut-il survenir dans un monde qui passe ? Un monde qui surgit du passé comme un fantôme et s’évanouit aussitôt ! Un monde traversé par les chocs, les conflits, les tragédies ! Voilà l’énigme par excellence ! Voilà la grande question qui sollicite l’humanité depuis son origine. C’est pour tenter de la résoudre que des civilisations ont pris leur essor dans l’histoire, que des prophètes se sont levés pour proposer des voies de sagesse.
La question ainsi posée, toutefois, n’appelle pas de réponse rationnelle. Elle commande plutôt une réaction. Elle confronte à une alternative. Le refus ou l’acceptation de la réalité. Des attitudes qui produisent en bout de ligne l’angoisse jusqu’à la nausée ou l’exaltation de l’amour. Ici, se joue véritablement la liberté absolue. Le dégoût suscité par le constat de la fixité de l’être dans un monde perpétuellement instable ne produit rien qui vaille. Bien loin de résoudre l’énigme, il accule à l’absurdité, à la tristesse, au désespoir et crée un enfer pour la conscience.
Tandis que la deuxième attitude dénoue le dilemme par un acte de soumission à la réalité. J’accepte d’être dans le monde et je fais confiance que le chemin que je parcours au milieu des accidents me mènera au bon port de la vie qui jaillit joyeusement en la Présence éternelle. Lorsque vous affirmez que vous aimez le monde, vous dites en fait que vous acceptez toute la réalité. Vous acceptez d’ÊTRE dans le contexte des accidents de la matière et au milieu du transitoire spatio-temporel. Par l’amour, vous résolvez positivement le paradoxe d’être dans un corps mortel.
En définitive, votre acceptation de la réalité, votre JE SUIS DANS LE MONDE, qui évolue très vite en J’AIME LE MONDE, constitue un acte de reconnaissance envers le Créateur pour le don de la vie. Car il revient à dire que vous aimez ce que Dieu a fait. Et donc, vous dites : J’AIME DIEU. Ainsi, c’est avec l’amour même de Dieu que vous parvenez à aimer le monde.
— On peut aimer le monde que Dieu a fait sans cependant accepter le monde que l’homme produit, n’estce pas ?
— Amie très chère, une nuance ici s’impose. Nous avons déjà constaté que ce n’est pas ce que l’homme fait mais ce que le monde défait qui est le sujet du litige. Et qu’est-ce qu’il défait en l’homme? En bout d’analyse, il détruit l’unité. Il déracine l’homme de la conscience de la vie pour l’amener à s’investir exclusivement à la surface des réalités auxquelles les sens donnent accès. Le monde troque l’ÊTRE contre l’AVOIR, la VIE contre la MATIÈRE, l’ESPRIT contre la CHAIR, l’ÂME contre les SENS.
La femme vit que l’arbre était bon à manger et séduisant à voir, et qu’il était, cet arbre, désirable pour acquérir le discernement (Gn 3, 6).
L’auteur du récit biblique explique que le premier couple a désobéi à Dieu en mangeant le fruit de l’arbre interdit pour créer son propre monde. Dès l’origine, l’être humain a pris ses distances de la Source de l’être et s’est divisé en sa conscience pour se donner un monde à part de la création dans lequel il peut se substituer au Créateur. « Vous serez comme des dieux qui connaissent le bien et le mal » (v. 5).
En cédant aux arguments mensongers du tentateur, le premier couple scie la branche de l’arbre sur laquelle il est assis. Les conséquences de cette faute ne tardent pas à se manifester. En se coupant de sa racine profonde, il s’expulse de lui-même pour se retrouver seul dans le monde extérieur où il fait l’expérience de l’angoisse. « J’ai eu peur parce que je suis nu et je me suis caché » (v. 10).
La nudité ici n’est pas concernée par la sexualité. Il s’agit plutôt de la nudité face aux dangers de toutes sortes qui guettent l’humanité, désormais laissée à elle-même sans protection divine. En conséquence de la décision de jouir du monde des sens plutôt que de la paix de son Éden intérieur, l’être humain se retrouve face à des forces contingentes brutales qui l’assaillent de toutes parts. Des forces qui étaient déjà là avant la faute mais dont le premier couple n’était pas conscient car il avait, en et par son être intérieur, le pouvoir de les dominer.
Cette peur incite alors Adam à se cacher « parmi les arbres du jardin » (v. 8). Pour faire reculer le cauchemar, il entreprend de se protéger en mettant une distance entre lui-même et la nature. Il se dissocie de la nature pour s’en servir comme d’un écran contre les adversités. Et après lui, sa descendance ne fera qu’amplifier la brèche d’une humanité de plus en plus aliénée de la nature en conséquence de l’aliénation de soi.
Et c’est ainsi que l’être humain est poussé à se fabriquer un monde artificiel qui peut lui servir de tampon contre le danger. Un monde qui vise en fait à lui faire oublier la division qui le traverse et lui fait rejeter dans une zone d’inconscience les conséquences de sa double aliénation.
Voilà précisément le monde que le premier couple a légué à sa descendance. Ce n’est pas par les gènes que la faute originelle a été transmise mais par le monde qu’il a initialisé et dans lequel tout être humain est comme jeté.
— Je me demande encore comment la raison peut survenir dans ce scénario pas très reluisant ?
— C’est comme en passant outre au drame originel, désormais enfoui dans l’inconscient, que peut émerger la rationalité. Difficilement, ardûment, cette faculté parvient à produire l’œuvre constructive qui appartient à son niveau. L’activité rationnelle contribue à colmater la brèche originelle. Elle permet à l’humanité d’assumer pleinement son appel à marcher sur une voie d’évolution authentique.
Certes la rationalité n’est pas infaillible. Elle peut parfois errer lorsqu’elle n’est pas entièrement libérée de l’esprit du monde. Sa vocation spécifique bien comprise demeure toutefois positive et admirable en ce qu’elle s’accomplit au service de l’humanité.
Pour bien le comprendre, je me dois de préciser que l’œuvre créatrice de la raison comporte deux volets. Il est de la plus haute importance de bien souligner l’unité de ces deux axes. L’un ne doit jamais aller sans l’autre. Car la conséquence de l’isolement de l’un au détriment de l’autre produit une dégradation dans l’irrationnel et la déraison.
Le premier volet, c’est celui de la construction de l’habitat de la famille humaine. Ce travail répond au besoin d’adaptation de l’humanité à l’environnement terrestre. Il est donc légitime et est porteur de valeurs authentiques. Mais ces valeurs de l’axe horizontal de croissance ne sont pas absolues. Elles sont temporaires. Elles se justifient en autant qu’elle se reconnaissent comme des accessoires, certes incontournables, de l’autre volet. Celui de la croissance verticale de l’humanité.
Pour que l’œuvre humaine soit rationnelle, il ne suffit pas qu’elle aménage l’habitat matériel de l’humanité, il faut encore qu’elle favorise son essor dans l’axe de son aspiration profonde à l’unité et à la permanence de l’être. Car la raison n’est pas une fin mais un lieu de passage vers l’esprit. Cet Esprit divin restaure l’unité perdue et sauve l’ÊTRE en l’homme de la dissipation de la vie dans le néant du MONDE.
Résumé par Gemini
Ève questionne l’approche de son interlocuteur, lui reprochant de mêler foi et science et de potentiellement biaiser son discours avec des intentions apologétiques cachées. L’interlocuteur se défend en affirmant sa sincérité et explique qu’il construit sa pensée progressivement, comparant sa démarche à un enfant qui apprend à marcher.
Pour éviter les malentendus, il propose de clarifier les termes « monde » et « création » en s’appuyant sur un passage de l’épître aux Romains. Il explique que la « création » englobe tout ce qui existe, visible et invisible, incluant l’être intérieur de chacun, tandis que le « monde » désigne l’extérieur, le cosmos, la matière, la société, excluant l’intériorité. L’humanité structure le MONDE en projetant ses potentialités subjectives à l’extérieur.
La discussion s’oriente ensuite vers la signification du « monde » dans l’Évangile de Jean, où il semble souvent connoté négativement, en opposition à Dieu. Cependant, l’interlocuteur nuance en citant des versets où Jésus affirme être venu pour sauver le monde et où Dieu l’aime. Il explique que le conflit vient du monde qui est en guerre contre Dieu, et non l’inverse.
Il approfondit la distinction entre « création » et « monde », soulignant que la création inclut notre intériorité consciente d’être des créatures, tandis que le monde se limite à ce qui est perçu à l’extérieur. Il insiste sur le fait que le monde invisible est l’intériorité et que Dieu se manifeste en nous, étant la Racine et la Source de toute existence. Le monde, en revanche, ne tient compte que du contexte extérieur, négligeant la Source intérieure.
L’interlocuteur explique que le monde, en se constituant en rupture d’intériorité, se coupe de sa racine et commet une sorte de « péché originel », construisant une réalité transitoire basée sur les illusions des sens et les convoitises égocentriques, ce qui dégrade l’être humain.
Ève s’interroge sur le rejet du « monde » par la religion et si cela implique une condamnation des œuvres humaines et de la recherche de la vérité. L’interlocuteur répond que ce qui est rejeté, c’est la déformation de la réalité par l’esprit du monde, conditionné par les sens plutôt que par la raison.
Il soutient que si le monde était dirigé par la rationalité, les conflits et les injustices n’existeraient pas. La raison cherche à échapper à la servitude d’un monde dominé par les sens. La conduite de la société mondaine est principalement déterminée par l’approche de la réalité par la voie exclusive des sens.
Ève nuance en soulignant qu’il y a du positif dans le monde. L’interlocuteur reconnaît cela, expliquant qu’on peut aimer le monde parce qu’on en est spirituellement libéré. Faire partie du monde, dominé par les sens, entraînerait souffrance et nécessité de recourir à des stratagèmes. L’amour pour le monde, à l’image de l’amour de Dieu, prouve une communion avec le Créateur et un dépassement des sens et de la raison.
Ève est confuse par le rejet de l’esprit du monde et l’amour du monde. L’interlocuteur clarifie qu’il s’agit d’un double usage du terme. Aimer le monde signifie aimer la création, l’univers, et implique une prise de conscience de son propre être (« JE SUIS DANS LE MONDE »). Cette conscience de l’être, qui existe toujours au présent, contraste avec le caractère transitoire du monde. Accepter d’être dans le monde et l’aimer est un acte de reconnaissance envers le Créateur.
Ève demande si l’on peut aimer le monde créé par Dieu sans accepter le monde produit par l’homme. L’interlocuteur explique que le problème n’est pas ce que l’homme fait, mais ce que le monde défait en l’homme : l’unité, en le déracinant de la conscience de la vie et en le poussant à se concentrer sur les apparences. Le monde échange l’ÊTRE contre l’AVOIR, la VIE contre la MATIÈRE, etc.
Il utilise le récit de la Genèse pour illustrer comment l’être humain, en cherchant à créer son propre monde en se coupant de la Source, a fait l’expérience de l’angoisse et a été poussé à se fabriquer un monde artificiel pour se protéger. Ce monde est celui qui a été légué à sa descendance.
Ève se demande comment la raison peut émerger dans ce contexte. L’interlocuteur conclut en expliquant que la rationalité émerge difficilement en passant outre au drame originel enfoui dans l’inconscient et produit l’œuvre constructive qui lui appartient.
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Tandis que le terme “monde” désigne tout ce qui existe, sauf l’intériorité. Il exclut l’invisible. Le “monde”, c’est le cosmos, c’est la matière, c’est la société. En définitive, c’est tout ce qui est extérieur à la conscience.




2 réponses à “33- L’oeuvre du monde”
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Le problème soulevé à l’amorce de cet entretien n’est pas superficiel. Il questionne la légitimité de semer « les germes de la foi… à partir d’un point de vue objectif sur le monde ». dans un but apologétique occulte. L’auteur s’en défend mais sans répondre à la question de fond. Elle concerne la vérité du RÉEL qui passe nécessairement par la subjectivité de l’ÊTRE.
La vérité n’est pas qu’objective. Pour être véritablement atteinte dans son fond, elle doit être filtrée par la connaissance intérieure de soi, le « connais-toi toi-même » socratique. Ce qui en jeu ici, c’est la clef de la connaissance universelle : JE SUIS DANS LE MONDE. En bout de ligne, cet axiome produit une symbiose de la foi à la science et, à l’inverse, de la science à la foi. Si je me connais moi-même dans ma structure intérieure — ce qui comprend le lien qui me rattache à mon Créateur —, je peux légitimement scruter la structure de la création et en déduire une connaissance universelle.
Par exemple, les Béatitudes proclamées par Jésus, qui s’adressent à mon intimité et me révèlent à moi-même, peuvent servir de gabarit pour comprendre la création objective. À l’inverse, des connaissances biologiques de pointe peuvent contribuer à dénouer des impasses rencontrées dans une démarche spirituelle.
Le Créateur, qui projette sa subjectivité dans sa création, est toujours le même et procède de la même manière, qu’il s’agisse du monde animal, par exemple, ou, à un tout autre niveau, l’humanité. La Genèse confirme cet énoncé lorsqu’elle soutient que Dieu modela aussi bien l’homme que les animaux de la même manière avec « la glaise du sol ». -
« Je pousserai même la proposition jusqu’à dire que Dieu ne se rencontre pas ailleurs qu’en nous. Dieu ne se trouve pas quelque part derrière les nuages ou en parallèle à la matière. Le Créateur ne se tient pas hors du cosmos pour le faire surgir de rien. » Cette affirmation mérite qu’on s’y arrête. Le petit catéchisme de 1944 affirmait : « Où est Dieu ? Dieu est partout ». Cela pouvait laisser supposer, comme dit notre auteur, que Dieu se trouve « quelque part derrière les nuages ». Mais il n’en est pas ainsi. En fait, Dieu est là où il peut être. Dieu est là où il peut être en relation. Car c’est une caractéristique des êtres spirituels. L’être-spirituel, c’est l’être-en-relation. L’être-invisible, comme dit notre auteur, c’est l’intériorité de l’être-visible. Bon ! C’est un peu court comme affirmation, mais cela oriente la suite de notre réflexion.
« Dieu se manifeste dans l’intériorité même et ultime des réalités. Il est la Racine de ce qui existe. Il est la Source qui jaillit depuis l’intérieur vers l’extérieur, depuis l’invisible vers le visible. Contemplons cette Source. L’eau qui en surgit incessamment, ce sont les êtres qui participent à son Être. Ce sont des gouttelettes qui jaillissent de la Fontaine.
Cette Source est distincte de la trajectoire du fleuve qui s’en écoule. Elle n’est pas responsable de la dureté des rochers escarpés que l’eau contourne, de la sinuosité du parcours que le fleuve emprunte pour épouser le paysage ni du limon dans lequel il creuse son lit. L’eau de la multitude des êtres se répand sans interruption depuis la Source. Elle se fraie ainsi un chemin dans la matière jusqu’à ce qu’elle finisse par se jeter, après de sinueux détours, dans un incommensurable Océan. Là où se rassemblent tous les êtres dans une unité parfaite. Là où se reflète dans l’“externité”, comme en un miroir, ce que la source est dans l’“internité”, soit un Océan de Vie et d’Amour éternels. » L’image de la source est évidemment très riche. Le prophète dira : « ils m’ont abandonné, moi, la source d’eau vive, et ils se sont creusé des citernes, des citernes fissurées qui ne retiennent pas l’eau ! » C’est ce dont parle notre auteur. La source invisible et éternelle se « matérialise » en un océan visible et immortel ! Alors que l’éloignement de cette source matérialise un amas d’atomes en chemin. C’est l’œuvre de création qui se poursuit avec le consentement de la création elle-même. Et plus la créature est évoluée, plus son consentement libre et éclairé est nécessaire.Notre auteur poursuit : « En se constituant en rupture d’intériorité, le monde claque la porte d’accès au Dieu intérieur pour établir ses assises exclusivement sur l’extériorité. En se coupant lui-même de sa racine d’être, il commet réellement le “péché originel” et en subit les effets. » Il boit en bouteille d’eau acheter au magasin ce qu’il pourrait boire à même la source. Il s’enferme dans la matérialité d’une histoire déjà achevée au lieu d’accueillir la limpidité d’un présent porteur d’une espérance illimitée.
C’est la poule aux œufs d’or. L’avare cherche dans la poule un mécanisme qui lui permettrait de se procurer le don gratuit qu’il en reçoit chaque jour.« Si le monde était dirigé par la rationalité, l’humanité entrerait-elle en guerre contre elle-même ? » C’est là une grande question. Nous avons déjà abordé, dans l’entretien précédent, les limites de la raison, le fait que la raison a comme atteint un niveau de saturation qui l’oblige à un dépassement. Ainsi, comme dit notre auteur un peu plus bas, le problème n’est pas que l’humanité soit conduite ou non par la raison. Le problème c’est de savoir où s’abreuve la raison. Car la raison ne possède pas la vérité en elle-même : elle doit être alimentée. Et c’est ici où le bât blesse. La raison humaine cherche la protection de l’individu, et non pas la vérité pure. Et notre auteur en conclut : « Ce n’est pas que les dirigeants de ce monde soient dépourvus de raison. Ils sont toutefois amenés à gouverner les sociétés à partir des apparences sociales, conformément à la domination que les perceptions sensorielles égocentriques exercent sur la vie collective. De sorte que c’est l’abordage de la réalité par la voie exclusive des sens qui détermine principalement la conduite de la société mondaine. »
Et encore : « Ce renversement de perspective est l’un des effets majeurs de la chute originelle. Il est pathologique. Il incline l’être humain à fonder la perception de la réalité exclusivement sur les apparences sensibles du monde matériel plutôt qu’à partir de la conscience spirituelle de l’ÊTRE, la racine même de la faculté rationnelle. »« La raison est à la charnière des deux mondes ». Pour ma part, de manière étonnante, j’en suis venue à croire que ce sont plutôt les émotions qui sont la charnière des deux mondes. Car elles expriment des réalités inexprimables par la raison.
« En cherchant à mieux comprendre par les moyens auxquels la raison lui donne accès, le scientifique accomplit sa fonction humaine, particulièrement s’il subordonne son savoir et sa quête de la vérité au service de l’humanité plutôt qu’à la remorque de l’esprit mondain dans le but de faire carrière et gagner de la notoriété. » Et ici, notre auteur fait allusion à une autre puissance de l’âme : « La volonté ». Même si il ne la nomme pas encore comme tel, il est clair que celle-ci apporte une touche complémentaire à la « raison » à laquelle notre auteur accorde tant de valeur. Il va d’ailleurs continuer à parler de la puissance de la volonté en mentionnant, grâce à une intervention d’Ève, l’Amour. L’amour est un perfectionnement de la volonté, évidemment, et non pas de la raison.
Ce qui l’amène à ce commentaire précieux : « Ce ne sont pas vos sens qui vous font aimer le monde mais votre cœur, votre esprit. Souvenez-vous de la parole de l’Évangile : « Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son fils unique » (Jn 3, 16). Vous êtes comme Dieu et son Fils! Votre amour pour le monde prouve que vous êtes en communion avec votre Créateur. Il démontre non seulement que vous avez dépassé la perception des sens mais que vous avez encore déplafonné la raison. Votre amour vous positionne donc au quatrième étage de la Maison de la vie. » Par l’amour authentique (car il y a toute sorte d’amour), l’être humain s’ouvre à un au-delà de la raison.« Comment donc JE SUIS peut-il survenir dans un monde qui passe ? La question ainsi posée, toutefois, n’appelle pas de réponse rationnelle. Elle commande plutôt une réaction. Elle confronte à une alternative. Le refus ou l’acceptation de la réalité. » Voilà bien présenté cet au-delà de la raison si important. Et l’étude des signes des temps manifeste clairement que nous en approchons. La triomphe de la raison qu’espérait les Lumières et définitivement derrière nous. Dans son refus de mourir, il a engendré un monde de plus en plus irrationnel, en attente d’une nouvelle « raison d’exister » C’est celle dont parle notre auteur.
« En définitive, votre acceptation de la réalité, votre JE SUIS DANS LE MONDE, qui évolue très vite en J’AIME LE MONDE, constitue un acte de reconnaissance envers le Créateur pour le don de la vie. Car il revient à dire que vous aimez ce que Dieu a fait. Et donc, vous dites : J’AIME DIEU. Ainsi, c’est avec l’amour même de Dieu que vous parvenez à aimer le monde. » Wow ! Je suis, c’est un fait. J’aime ou je hais, c’est un choix !
« Voilà précisément le monde que le premier couple a légué à sa descendance. Ce n’est pas par les gènes que la faute originelle a été transmise mais par le monde qu’il a initialisé et dans lequel tout être humain est comme jeté. » Là encore, voilà une affirmation capitale que nous n’aurons malheureusement pas le temps d’approfondir ici. C’est la notion classique, dans la foi catholique, de la transmission du péché originel.
Et laissons à notre auteur le mot de la fin : « Car la raison n’est pas une fin mais un lieu de passage vers l’esprit. »
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