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Ève : Je m’interroge à propos de votre point de vue à cheval entre foi et science. Il renverse radicalement les idées courantes. Habituellement, on associe l’évolution de l’humanité aux développements technologiques. Vous soutenez qu’elle s’effectue plutôt dans l’ordre spirituel. L’opinion généralisée considère les sciences à l’avant-garde du progrès. Vous êtes persuadé que la religion en est la véritable clef. Pour vous, le croyant évolue tandis que l’incroyant régresse. Pourtant, ce sont des agnostiques pour la plupart qui ont été les premiers à percevoir cette montée évolutive de la vie jusqu’à la conscience et la liberté. Mais vous dites que, bien loin de résoudre l’énigme de l’évolution, l’athée s’engage sur une route d’interprétation de la réalité qui mène à la matérialisation et à la régression. Ne radicalisez-vous pas excessivement les positions ?
— Au niveau terre à terre, les enjeux ne sont certes pas aussi tranchés, comme nous l’avons maintes fois souligné. Dans la grisaille de l’espace social, les tendances apparaissent constituées d’un flux de positions intermédiaires entre des extrêmes rarement atteints. Au quotidien, les décisions de la liberté peuvent être hésitantes, inconscientes, involontaires ou sans aucune incidence morale, comme le choix du métier, du milieu de vie, de l’orientation à donner aux énergies pour assumer ses responsabilités humaines et sociales, etc.
Mais nous ne pourrions pas nous attarder à une analyse détaillée des contextes et conditions dans lesquels se joue la liberté. Je laisse cette approche légitime à votre discrétion. Car nous risquerions de rompre le fil d’Ariane de notre recherche. Au nom du cas par cas, nous sacrifierions l’universalité. À considérer de trop près les arbres, nous perdrions de vue la forêt.
Je vous propose une parabole. Vous êtes dans la situation d’une personne qui cherche parmi les arbres une piste pour retrouver son chemin. Mais vous ne trouvez pas d’issue parce que votre vue est bloquée par la végétation touffue. Cette exubérance végétale, ce sont vos connaissances acquises dans la ligne de l’horizontalité, soit les conceptions culturelles de votre milieu terrestre.
Plutôt que de chercher en vain votre chemin en demeurant rivée au niveau du sol, je vous suggère de vous approprier des ailes pour prendre votre envol. L’une de ces ailes s’appelle “candeur enfantine”, l’autre, “liberté d’esprit”. La candeur s’obtient en faisant table rase des acquis culturels pour se situer dans le RÉEL sans préjugés. Quant à la liberté, elle s’acquiert lorsque l’esprit s’ouvre à la vérité, quel qu’en soit le prix, même si cette vérité la désavantage ou pourrait la remettre en question.
Munie de ces ailes, vous serez en mesure de prendre de l’altitude. En vous élevant, vous découvrirez la forêt. Ce sera alors pour vous un jeu d’enfant de trouver la direction pour sortir de l’impasse.
De tout temps, les humains ont été hantés par le mythe d’Icare. Ils rêvent de voler librement dans les airs. Mais ils ne sont pas biologiquement dotés d’organes aériens. C’est en esprit qu’ils sont appelés à effectuer leur vol d’oiseau. Comme des aigles qui scrutent l’espace sous eux, ils peuvent visionner la réalité à partir d’une perspective transcendante. Celle du destin final et éternel de toute vie humaine.
Prenons donc de l’altitude pour voir clair… Là-haut, il n’y a pas de zones grises. Le réel est fait de couleurs contrastées, de formes nettement définies, d’ensembles vastes comme des continents.
Lorsque je laisse entendre, par exemple, que l’évolution humaine se poursuit dans l’ordre spirituel, cela ne signifie pas que le progrès matériel en soit exclu. Comme je l’ai déjà souligné, il y a une interfécondation qui parviendra à un sommet inégalé au troisième millénaire. L’évolution suppose que l’humanité avance en même temps sur les deux axes de croissance de la substance vivante en s’adaptant à l’environnement terrestre et en dépassant qualitativement l’inévitable échec de la souffrance et de la mort. Tout fait corps et contribue à la réalité. Les antipodes qui écartèlent la conscience humaine se fondent dans l’unité du GÉANT HUMAIN.
Il demeure pourtant que l’orientation dans une voie ou dans l’autre détermine la réussite ou l’échec pour chaque personne particulière. Réussite sur la diagonale de la spiritualisation en raison de l’ouverture de l’âme à une qualité vitale infinie. Échec sur la diagonale de la matérialisation du fait que le corps humain et ce qui s’y rattache — soit les valeurs du monde et tout l’aménagement terrestre — sont temporaires et inéluctablement voués par l’entropie à la déstructuration.
Ces résultats ne relèvent pas d’un jugement arbitraire de la divinité. Ils découlent de la structure même du réel. Une réalité considérable, immense dans laquelle les “petits” humains sont plongés et dont ils ne peuvent s’évader alors même qu’ils ambitionnent de tout connaître « comme des dieux » (Gn 3, 5).
Il faut répéter encore que ces considérations générales ne s’appliquent pas sans nuances à chaque personne en particulier. Rien ne se décide à jamais au cours de la trajectoire temporelle d’une personne. Il est inhérent à la condition humaine d’être traversée et tiraillée pendant toute la durée de la vie par des sollicitations divergentes qui déstructurent ou édifient.
Toute existence humaine se déroule sur le champ de bataille des deux axes pour un combat dont l’issue ne se résout qu’au terme dans la dimension invisible et secrète du for interne de la conscience. De sorte que lorsque nous opposons croyance et incroyance pour mettre en relief les destinations finales, nous ne tenons pas compte du fait que la plupart des humains ne sont pas toujours conscients de délibérer sur la question au travers des actes qu’ils posent. Et même lorsqu’ils verbalisent une position consciente, nous ne pouvons savoir si elle correspondra au résultat qui se dégagera en finalité de toute la vie.
À haute altitude, les frontières disparaissent, les étiquettes s’envolent. Ce ne sont plus les apparences qui déterminent le jugement mais la vérité toute nue, sans fard ni masque, décapée du vernis des convenances et dépouillée du trafic des intérêts. Ici, l’agir ultime d’un croyant reconnu tel pendant le séjour terrestre pourra être jugé égocentrique et hypocrite. Tandis que celui d’une personne réputée incroyante sera signalé authentique et altruiste. La synthèse de leur vie démontrera que le premier aura régressé, l’autre, évolué; le premier se sera égaré, l’autre, accompli.
— Cet argument fait ressortir la futilité des étiquettes en regard du destin irréversible. Ne peut-on pas alors douter de la validité des critères objectifs sur lesquels la société se fonde pour juger les actes des individus ?
— Amie très chère, nous venons encore d’insister sur l’incompétence des jugements moraux établis sur la base du comportement extérieur. Les critères objectifs de la moralité demeurent cependant indispensables à l’ordre social. Le troisième niveau de la Maison de la vie ne saurait s’en dispenser sans aboutir au chaos. Mais il n’est pas pertinent de discuter ici de cette légitimité. Au regard de notre recherche, ce qu’il importe de discerner, ce sont les grandes structures vitales sous-jacentes à l’hominisation et à la divinisation de l’humanité.
Présentement, nous en sommes à l’amorce du troisième millénaire. Le deuxième millénaire s’est achevé sur la glorification de l’EGO cependant que le dépassement par le divin Cœur du Christ, Sauveur de l’humanité, est de plus en plus relégué aux oubliettes. La culture dominante a favorisé un égocentrisme aveugle, faute d’ouvrir le cœur à l’amour divin.
C’est ainsi que le MOI égocentrique, coupé de ses racines divines et libéré des antiques contraintes morales, est descendu à un niveau de bassesses jamais encore atteint dans l’humanité. Plus rien n’est parvenu à mettre un frein à la descente aux enfers d’une humanité entraînée par les pulsions incontrôlées du pouvoir politique, de l’attrait des richesses, de la jouissance charnelle. L’homme laissé à lui-même est devenu la grande victime de ses propres convoitises. Si bien que le monde subit désormais la férule des violences de toutes natures et des plaies sociales endémiques générées par le déchaînement des passions.
Dans un tel contexte, la rationalité, cette extraordinaire spécificité biologique de l’être humain, devient folle. Sans boussole pour retrouver le sens de la vie, elle ne comprend plus rien. Elle réédite les derniers jours de Babel. Elle prétend pourtant accéder à tout le savoir et s’exerce avec un faux détachement tandis que toute sa virtuosité dessert en fait l’enflure de l’EGO. Elle se lance alors dans toutes les directions pour tenter de voir clair.
Mais coupée du principe spirituel qui devrait normalement l’illuminer, elle avance en titubant dans les dédales d’une obscurité de plus en plus épaisse. Bien loin de donner accès à une vision universelle de la réalité, le savoir se fragmente inévitablement en de multiples disciplines spécialisées qui ne contribuent en rien à rendre la vue aux aveugles ni à arrêter l’inexorable marche vers le gouffre.
— Ouf ! Quelle cauchemardesque description ! N’êtes-vous pas extrêmement pessimiste ? Ne voyez-vous pas d’issue ?
— Il n’y a en effet aucune porte de sortie pour l’orientation dominante. Le rejet du Dieu chrétien par l’humanité moderne lui sera d’autant plus fatal que son apostasie gagne la planète entière.
Il y a certes encore des poches de résistance à l’hégémonie athée parmi les peuples qui n’ont pas été touchés par le christianisme, en Orient surtout et, notamment, dans les contrées dominées par la religion de Mahomet. Mais ces îlots réfractaires à l’Occident ne proposent pas d’éléments catalyseurs d’avenir et ne constituent aucune véritable échappée de civilisation. Ils représentent plutôt un retour aux valeurs dépassées du paganisme et du monothéisme antérieurs au christianisme sur fond de scène de culture irrationnelle et de morale tribale.
— En détournant le développement humain de la diagonale de spiritualisation, les sociétés modernes rateraient donc le train de l’évolution authentique ! L’avenir ne vous semble-t-il pas bouché et plutôt désespérant ?
— Très chère Ève, le mot désespoir ne fait pas partie de mon vocabulaire. Je suis persuadé qu’il existe une issue à l’impasse actuelle en dépit des blocages observés dans toutes les directions de la vie sociale et intellectuelle. Mais nous aurions tort, si nous voulons persévérer dans notre recherche de la vérité, de minimiser la portée de nos constats, fussent-ils cauchemardesques. Clairement, la culture contemporaine est confrontée à un cul-de-sac. Sa prétention à l’autonomie absolue ne la met pas à l’abri de forces cosmiques et spirituelles qui la dépassent. Sans doute n’échappera-t-elle pas aux effets négatifs de ses mauvais choix.
Mais, autant le dire tout de suite, un « petit reste » surmontera les entraves générées par les noirs desseins de la culture actuelle. Ce « petit reste » relèvera le défi de l’évolution véritable et étendra éventuellement son influence sur le monde entier. De nouveaux paradigmes civilisateurs en émergeront pour un nouvel essor socioculturel.
— Seriez-vous prophète ? Sur quelles bases fondez-vous cet espoir ?
— Ma confiance s’appuie tant sur l’observation objective que sur l’intuition de la foi. Dans l’Histoire, une pléthore de personnes se sont dépassées en se consacrant à une cause qu’elles estimaient supérieure et digne du don total d’elles-mêmes. Nous avons l’exemple des saints et des saintes qui ont renoncé au MOI égocentrique pour se donner à l’Autre, c’est-à-dire à Dieu et aux frères humains. Ils se sont haussés à une altitude vitale vertigineuse et obtenu ainsi l’épanouissement de leur être. En dernière analyse, ils ont dépensé leurs énergies au service du grand projet manifesté sur notre planète au travers de la montée de la substance vivante. Leurs travaux anticipaient la victoire éventuelle de la vie sur l’entropie.
Mais les transformations évolutives ne transfigurent pas que les individus. Elles affectent aussi la société humaine. Il est cependant beaucoup plus difficile d’identifier la manière dont la loi du dépassement s’applique à l’ensemble social. On peut pourtant en extrapoler les paramètres en observant son application sur les paliers inférieurs de la Maison de la vie.
À la question de savoir ce qui enclenche le processus évolutif dans le règne animal, on invoque classiquement la sélection naturelle. Parmi les variations génétiques ou autres incidents dus au hasard, ce seraient les spécimens porteurs de caractéristiques les mieux adaptées qui survivraient et seraient favorisés par une reproduction abondante. Tandis que les inadaptés aux conditions changeantes peineraient à survivre en raison de leurs déficiences et finiraient par s’éteindre. De ce principe, on a cru induire que l’évolution favorisait l’organisme dominant (“survival of the fittest”) en contrôle sur son environnement.
Sans prétendre réduire à rien l’influence de ce facteur, on peut remarquer qu’il y a ici une confusion entre l’effet et la cause. Car une espèce bien adaptée, c’est ce qui résulte de l’évolution et non ce qui l’enclenche. Étant déjà ajustée à sa niche environnementale, l’espèce adaptée domine dans son milieu et n’a pas à subir de transformations. Elle luttera plutôt pour conserver intégralement sa structure et continuer à jouir des privilèges que lui procure sa maîtrise sur son milieu de vie.
Ce n’est donc pas l’espèce dominante et adaptée qui enclenche le processus de l’évolution mais, au contraire, l’espèce inadaptée dont la survie est menacée. Pour que l’évolution de cette espèce puisse se poursuivre, il faudra que l’obstacle qui gêne la croissance soit surmonté. Il faudra que le handicap se transforme en outil favorable au développement. Il faudra créer du neuf, explorer des formes inédites, instaurer des comportements sans précédents.
C’est ainsi que les espèces se sont élevées graduellement sur la courbe ascendante. Leur vulnérabilité les a rendus réceptifs aux énergies créatrices de la substance vivante. Leur blessure a été une porte ouverte sur l’axe vertical les incitant à s’élever d’un cran sur l’échelle qualitative pour surmonter leurs difficultés.
— Ce processus ne s’induirait-il pas plus justement de l’évolution humaine que de l’évolution animale ?
— Il n’y a pas d’incompatibilité. Au contraire, ce qui est observé sur un palier peut servir d’éclairage pour comprendre les déterminismes d’un autre niveau.
Nous pouvons en effet percevoir, dans cette vulnérabilité provocatrice d’évolution, l’amorce d’une conception spécifiquement chrétienne. Jésus en a codifié les paramètres par la proclamation des Béatitudes. Mais la vérité religieuse et humaine n’infirme ni ne contredit ce qui la précède dans l’espace et le temps. Elle projette au contraire sur ses arrières un singulier éclairage. Car les principes par lesquels elle parvient à la connaissance d’elle-même s’appliquent à tous les niveaux de la réalité.
L’univers serait comparable à cet égard à une série de vases communicants. La diversité du volume de chaque pipette n’empêche pas leur contenu de s’ajuster infailliblement au niveau déterminé par la gravité. Le fluide vital planétaire est comme une eau qui se comporte de la même manière sur chacun des paliers de la Maison de la vie, fussent-ils qualitativement inégaux.
Dans le monde des pluricellulaires, par exemple, supposons que toutes les espèces animales sont installées, chacune dans sa niche environnementale, dans la routine d’une survie facile. L’équilibre écologique à ce niveau ayant été atteint, les espèces tendront alors à se figer dans une léthargie structurale répétitive. La substance vivante, n’étant plus sollicitée par la recherche de solutions ou par l’exploration de nouvelles niches habitables, ne créera plus d’importantes transformations et progressera peu sur l’échelle qualitative. L’évolution stagnera. Certes, les organismes continueront à proliférer. Mais presque plus rien ne bougera au niveau des transformations vers une meilleure qualité de vie. Les espèces ne seront plus poussées à dépasser les contextes qu’elles occupent.
La prolifération des spécimens amènera toutefois une saturation de l’espace environnemental. De sorte que le dynamisme vital parviendra à une impasse. En se heurtant aux limites planétaires, l’énergie vitale n’aura plus d’issue. À l’intérieur de la Maison de la vie, la pression montera. Ce qui provoquera un état de crise. L’éclatement des contraintes deviendra inévitable.
Ainsi, l’économie vitale fondée sur de multiples espèces qui occupent chacune une niche habitable de la nature devra être dépassée. Le déplafonnement qui s’ensuivra constituera une trouée par laquelle la substance vivante se libérera sur un nouveau palier.
Arrive donc, issue du règne animal tout entier, l’émergence de la GÉANTE HUMANITÉ. Désormais, une seule espèce devra s’adapter à la planète entière. Et c’est reparti ! La substance vivante aura gagné un regain d’efficacité de son pouvoir transformateur en vue de nouvelles conquêtes.
Or, le traumatisme subi par la substance vivante lors de l’éclatement des contraintes peut prendre parfois la forme d’un effondrement catastrophique. Au cours des âges de notre planète, les scientifiques ont identifié plusieurs tragiques brassages géologiques qui ont failli détruire toute forme de vie. Mais à chaque fois, les chocs planétaires, dont la paléontologie ne peut pas toujours préciser la cause, ont relancé le phénomène vital à un niveau sans précédent. Confrontée à des impasses apparemment insurmontables, la substance vivante a parfois subi une éradication presque complète avant de reprendre sa montée sous une nouvelle forme plus évoluée et prometteuse.
On connaît le cas des dinosaures. Une hypothèse explique que ce sont les retombées atmosphériques faisant suite à la chute d’un météore dans la péninsule du Yucatan qui auraient causé l’extinction de ces espèces. Et c’est dans le sillage des pistes labourées dans les forêts inextricables par les ovipares gigantesques que s’est effectué l’essor des petits mammifères. Jusque-là, ils étaient tenus en oppression par la férocité des dominants de l’ère secondaire.
On peut trouver un autre exemple de ces chocs bénéfiques dans le règne végétal. Les grandes forêts ont besoin périodiquement de subir la destruction d’un incendie pour se régénérer. Les cendres des spécimens sacrifiés par le feu deviennent alors le terreau fertile d’une nouvelle génération plus forte où de nouvelles espèces pourront se déployer.
— Faut-il en induire que l’évolution commande les événements cosmiques ?
— Je n’en ferais pas une règle. J’observe simplement que les catastrophes peuvent occasionner une libération des impasses dans lesquelles la substance vivante peut s’enliser au cours de son périple spatio-temporel. Tout se tient dans l’univers !
Selon la théorie des quantas, il n’y a pas d’infime événement dans quelque coin perdu du cosmos qui n’ait de répercussion sur l’ensemble. Ce qui apparaît partiel ou fragmenté est partie prenante du tout. Si bien qu’en philosophie quantique, on doive postuler un même et unique système englobant vie et matière. Pour en rendre compte, toutefois, il faut nécessairement, en raison de notre implication dans cet univers en tant qu’être rationnel, distinguer deux substances. Non la matière seule ni la vie seule mais ensemble, les deux interreliées et impensables l’une sans l’autre.
Plutôt donc que de considérer l’immensité cosmique comme un espace que la matière parcourt sans tenir compte de la vie qui en surgit, il me semble plus juste de décrire l’univers comme un tout cohérent en démarche de conscience et de liberté. Nous l’observons parfois sous l’angle de la matière, d’autres fois, celui de la vie. Nous en tirons des connaissances scientifiques d’une part, et des connaissances spirituelles d’autre part. Mais c’est le même univers que nous auscultons lorsque nous mesurons la distance des galaxies les plus lointaines et lorsque nous sommes interpellés en regard de notre propre devenir individuel et du devenir humain en général.
Vu dans cette optique holistique, la chute d’un météore sur la planète pour remettre sur les rails une évolution coincée dans le cul-de-sac du gigantisme dinosaurien peut ne pas être aussi farfelue que l’on pourrait croire à première vue. Lorsque toute l’énergie vitale est siphonnée par des spécimens féroces, lorsque l’évolution se perd dans les dédales d’un développement sans issue, la substance vivante peut possiblement compter — comme solution de dernier recours — sur les forces brutales de la matière pour rectifier la tendance déviante et réaligner la croissance dans la bonne direction. Le jardinier n’émonde-t-il pas les gourmands des arbres du verger pour produire des fruits ?
À l’ère secondaire, la déviance à éradiquer était le gigantisme. Plus les monstres étaient énormes, plus ils devaient s’imposer avec une voracité insatiable. Leur contrôle sur l’environnement devait s’exercer au prix d’une violence extrême qui opprimait la biosphère. On peut comprendre que plus rien de beau et de bon ne pouvait survenir sous le règne d’une domination aussi impitoyable. Il ne restait que la possibilité d’une intervention “céleste” ou “cosmique” pour “sauver” la substance vivante de la démesure et redresser un développement égaré.
— La chute du météore aurait été programmée par le ciel ? Votre interprétation ne prête-t-elle pas le flanc à la croyance qu’un dieu mythique habitant le cosmos lance des projectiles et provoque des cataclysmes sur la Terre pour punir les méchants ?
— Mon interprétation se veut volontairement subjective. J’utilise cette stratégie pour évoquer un plus de la réalité qui échapperait autrement à l’observation. Ce plus, c’est le langage religieux qui peut en donner la clef. C’est donc à dessein que je projette sur la scène de l’ère secondaire un scénario à connotation morale, même si la conscience religieuse — l’apanage de l’humanité — était encore à quelque 65 millions d’années de là. Je commets ainsi volontairement un anthropomorphisme calculé, au risque de faire voir la réalité comme le jouet de quelque démiurge cosmique.
Ce n’est évidemment pas mon point. Je milite au contraire pour l’autonomie universelle. N’avons-nous pas dit que tout se tient ? Et pourtant, si l’univers a eu un commencement et s’il est lancé dans une direction particulière, celle de la conscience, c’est qu’il doit nécessairement dépendre d’un Initiateur qui a planifié son parcours. Cela dit, je ne crois pas à des interventions arbitraires du Créateur pour corriger les tâtonnements et les ratés de l’évolution. L’agir de Dieu dans la création est constant et transcendant et non ponctuel et spatio-temporel. Le Créateur a mis une telle perfection dans la création qu’elle produira son dessein sans interférence extérieure de sa part et en tout respect de son autonomie.
Car toutes les éventualités — ce qui survient, et même ce qui ne se concrétisera jamais dans la réalité — sont couvertes par sa bienveillance. Une pourvoyance que la foi appelle Providence. C’est pourquoi les croyants voient en tout, même dans des circonstances contraires à leurs intérêts, l’expression de la bonté divine. De leur point de vue, Dieu a tout prévu. Et pas seulement ce qui concerne l’homme mais tout ce qui existe et vit.
Or, les vivants ne se sont pas donnés la vie. Ils l’ont reçue. De même, l’être humain n’a pas inventé l’ordre moral. Il l’a déduit de la vie.
Donc, la dimension morale était agissante avant l’homme puisqu’elle caractérise la vie et que la vie exprime l’agir bienveillant de Dieu. La vie morale est une réalité universelle. Nous ne pouvons pas comprendre la raison d’être de l’univers si nous ne tenons pas compte du fait qu’il est traversé par la vie et non uniquement fait de matière. Nous aurons beau accumuler des savoirs dans toutes les directions, nous ne pourrons rien saisir du grand tout de la réalité — et a fortiori de l’humanité elle-même — si nous en évacuons le principe vital et, conséquemment, la dimension morale.
Car la connaissance universelle n’est pas à sens unique. Nous étudions l’univers pour qu’il nous révèle ce que nous sommes et nous propulse vers notre devenir authentique.
Or, l’humanité actuelle n’est pas à l’abri d’une dramatisation de son développement comparable à celle de l’ère secondaire. Elle pourra subir, sous une forme ou sous une autre et à court ou à long terme, un revers faisant suite à la saturation de l’espace planétaire et à la dégradation générale du contexte de la vie humaine. Soit, exactement là où nous en sommes !
Ce ne sera pas la première fois que le GÉANT HUMAIN aura été confronté à une catastrophe planétaire. Le récit du déluge dans la Bible indique qu’un tel désastre a déjà eu lieu. Il a causé l’extinction d’une espèce humaine qui ne correspondait plus aux exigences de l’évolution. Un événement comparable pourra précéder le redressement de l’humanité moderne. Car un réajustement évolutif est devenu inévitable. Une conversion collective, en quelque sorte.
Yahvé vit que la méchanceté de l’homme était grande sur la terre et que son cœur ne formait que de mauvais desseins à longueur de journée… La terre se pervertit au regard de Dieu et elle se remplit de violence… Car toute chair avait une conduite perverse sur la terre (Gn 6, 5 ; 11-12).
Les humains de cette époque avaient coupé le contact avec la Source évolutive. Ils n’avaient aucune velléité de dépassement. Ils s’adonnaient à la jouissance désordonnée, ce que laisse entendre l’expression « conduite perverse » pour décrire leur conduite. Un comportement qui contraste avec celui de Noé. Il « marchait avec Dieu » (v. 9). Cette “marche” implique qu’il assumait son devenir d’être humain tout en demeurant connecté à la Source intérieure de son être. Ce qui lui attirait les railleries de ses contemporains. C’est pourtant lui et ses proches qui, en construisant l’arche, préparaient l’avenir.
Et en effet, une humanité nouvelle surgira de leur labeur. Le livre de la Genèse le laisse entendre subtilement. Alors que les humains sont présentés comme étant végétariens avant le cataclysme (Gn 1, 29), ils deviennent carnivores après (Gn 9, 3). Cette information peut même être considérée valable pour un point de vue scientifique. Car l’on sait que la consommation de la chair des animaux a été un élément-clef du développement du cerveau chez les hominiens.
— L’auteur du récit aurait donc référé à une époque extrêmement lointaine au cours de laquelle une espèce antérieure à Homo sapiens serait devenue carnivore à la suite d’un déluge ?
— Évidemment, ce sont-là des images plus ou moins fondées dans l’Histoire. Il n’est ni pertinent ni utile de prendre ce récit au pied de la lettre. L’écrivain sacré n’est pas un journaliste. Il n’a pas en vue d’écrire le reportage objectif d’une inondation telle que « toutes les plus hautes montagnes qui sont sous tout le ciel furent couvertes. Les eaux montèrent quinze coudées, recouvrant les montagnes » (Gn 7, 20).
Les nombreux anthropomorphismes et l’invraisemblance d’une inondation recouvrant la planète entière incitent à chercher en profondeur le véritable sens du récit. On est invité à dépasser le niveau anecdotique d’un cataclysme légendaire pour tâcher de saisir les grands principes universels que l’auteur expose à partir des moyens culturels limités dont il dispose.
Car les éléments mythiques que le récit véhicule identifient très exactement les fonctions de l’évolution. De sorte qu’une lecture méditée peut fournir une indication éclairante à propos du drame que nous anticipons sur la scène de notre époque. Relisons donc l’épisode où Noé, au sortir de l’Arche, dresse un autel pour offrir en sacrifice un spécimen de tous les animaux et oiseaux purs ayant survécu à l’épreuve.
Yahvé respira l’agréable odeur, et il se dit en lui-même: « Je ne maudirai plus jamais la terre à cause de l’homme parce que les desseins de son cœur sont mauvais dès son enfance ; plus jamais je ne frapperai tous les vivants comme j’ai fait. Tant que durera la terre, semailles et moissons, froidure et chaleur, été et hiver, jour et nuit ne cesseront plus » (Gn 8, 21-22).
L’auteur veut faire comprendre qu’à une certaine époque d’un lointain passé, le Créateur a pu utiliser les accidents de la nature pour corriger un mauvais aiguillage de l’évolution humaine. La forme qu’a pu prendre cette correction n’a pas d’importance. Ce qu’il importe de retenir, c’est la garantie que Dieu désormais n’interviendra plus en passant par les causes naturelles pour infléchir l’évolution de l’humanité.
Dieu parla ainsi à Noé et à ses fils : « Voici que j’établis mon alliance avec vous et avec vos descendants après vous, et avec tous les êtres animés qui sont avec vous : oiseaux, bestiaux, toutes bêtes sauvages avec vous, bref tout ce qui est sorti de l’arche, tous les animaux de la terre. J’établis mon alliance avec vous ; tout ce qui est ne sera plus détruit par les eaux du déluge, il n’y aura plus de déluge pour ravager la terre » (v. 9-11).
Pour notre recherche philosophique, cela revient à dire qu’au début, l’évolution de l’humanité était canalisée par les conditions extérieures. La nature était l’éducatrice de l’humanité. Mais après le traumatisme diluvien, l’évolution ne sera plus tributaire de ce qui est extérieur à l’homme. Elle sera désormais liée au développement psychique, soit à l’éveil du cœur.
L’épisode du cataclysme diluvien initialise un nouveau paradigme. Avant le déluge, les espèces préhistoriques étaient sollicitées par le déploiement des circonvolutions du cerveau. Ce qui avait pour conséquence qu’elles étaient en quelque sorte prisonnières de leur intériorité.
Les humains n’avaient pas encore développé les conceptions rationnelles leur permettant de discerner entre l’imaginaire et le tangible. Ils percevaient un monde peuplé d’esprits et n’atterrissaient dans les réalités concrètes que pour répondre aux nécessités, d’ailleurs réglées par des traditions transmises de générations en générations sans variances majeures. Si bien que l’évolution était très lente et était devenue stagnante durant la période précédant l’extinction.
L’avènement de Noé et de sa famille représente une libération de l’emprise des esprits. La faculté rationnelle s’y révèle alors plus pratique. Noé est inventif. Il bâtit l’arche pour sauver les siens et la vie animale de l’adversité. Cette incarnation de la partie spirituelle implique une conscience plus vive de la vulnérabilité de l’être humain. Sa structure biologique fait qu’il naît, vit, souffre et meurt. En s’incarnant davantage, la conscience se fait attentive au dynamisme qui fait battre le cœur et donne naissance à la gamme des émotions de l’âme, de l’amitié à la haine, de la compassion au mépris.
Noé illustre cette descente de la conscience vers le cœur lorsqu’il dresse un autel au sortir de l’arche et offre des sacrifices de tous les animaux qu’il a sauvés du désastre. Ces holocaustes n’ont de sens que s’ils constituent une renonciation, l’arrachement à un bien auquel le cœur est attaché et dont l’homme dépend pour vivre. La vie est ainsi retournée et offerte en hommage au Créateur.
Désormais, ce ne seront plus les forces de la nature qui se chargeront de redresser une évolution déviante mais l’éveil de la sensibilité. L’alliance qui est établie à l’initiative de Yahvé interpelle le cœur. Le GÉANT HUMAIN a pratiquement achevé sa croissance cérébrale et commence à développer une affectivité plus humaine, un psychisme de plus en plus libéré des atavismes instinctuels. Il pourra ainsi apprendre graduellement à aimer et honorer son Créateur pour progresser dans la connaissance de lui-même.
— Est-ce à dire que l’homme moderne doive anticiper un changement de paradigme comparable ?
— Oui, mais en sens inverse, puisque nous sommes dans l’après naissance du GÉANT. Lors du déluge, le changement de paradigme a fait passer l’énergie évolutive de l’esprit au cœur. À notre époque, le passage s’effectuera du cœur à l’esprit. Le MOI enraciné dans le cœur ayant parachevé son cycle de croissance, c’est maintenant l’heure du développement des grandioses potentialités de l’esprit.
— Mais avant d’avancer plus loin dans cette ère nouvelle, j’ai quelques clarifications à demander. Vous avez interprété l’alliance que Dieu a conclue avec Noé et sa descendance comme une indication que la purification contemporaine ne proviendra sans doute pas d’un cataclysme naturel. Quelle est donc la nature du fléau que vous pressentez ? S’agirait-il, par exemple, d’un feu nucléaire allumé par l’homme ou de l’effondrement du système économique mondial ?
— Amie très chère, le regard intuitif que je porte sur le devenir de l’humanité ne permet pas de prévoir comment s’effectuera cette inévitable transition. Dieu seul le sait ! Ce dont je suis convaincu, c’est qu’elle surviendra nécessairement en raison de l’engagement généralisé de l’humanité sur la voie de la régression. Il faudra un immense traumatisme pour arrêter cette marche inexorable vers le gouffre. Et ce choc aura pour effet d’ouvrir l’esprit humain d’une manière nouvelle aux réalités d’En-haut.
— De nombreuses prophéties évoquent des cataclysmes planétaires et cosmiques à la fin des temps. Qu’en pensez-vous ?
— Je demeure comme vous dans l’expectative. Je ne suis pas prophète ! Je ne peux que me rabattre sur des conjectures qui n’ont rien de dogmatiques et pourraient fort bien être déphasées. Dans son discours eschatologique, Jésus prédit une accélération des guerres et des phénomènes météorologiques dévastateurs. Mais ce ne sont là, laisse-t-il entendre, que des signes avant-coureurs d’une épreuve qui n’est pas du même ordre. « Ne vous alarmez pas: car il faut que cela arrive mais ce n’est pas encore la fin » (Mt 24, 6).
L’événement dont il est question est sans précédent et ne se répétera pas. Jésus évoque son envergure sans toutefois en préciser la nature. Il s’agit d’une « grande tribulation, telle qu’il n’y en a pas eu depuis le commencement du monde jusqu’à ce jour, et qu’il n’y en aura jamais plus » (v. 21).
Quant à scruter d’autres prophéties pour en savoir davantage, j’avoue ma défiance. Elles sont si vagues et mystérieuses, parfois même contradictoires, qu’il est téméraire d’extrapoler de leur langage sibyllin des informations exactes ou même de savoir à quelle époque précise elles réfèrent. Les prophéties les plus claires, d’ailleurs, ne se sont jamais réalisées sous la forme imaginée par les gens. Souvent, leur sens ne se dévoile qu’après leur réalisation. En regard des prophéties, je crois que notre cécité est programmée. Il serait sans doute improductif d’en trop savoir.
— L’épreuve moderne pressentie pourrait donc être très différente de ce que nous pouvons imaginer ?
— Il se peut même que cette transition éprouvante, à la charnière des millénaires du psychisme et de l’esprit, soit indiscernable par l’incroyant. Elle pourra constituer une suite d’événements naturels et surnaturels qu’un athée tentera d’expliquer rationnellement, bien que difficilement. Tandis qu’un croyant les interprétera d’emblée comme des événements eschatologiques.
On ne doit pas oublier que Jésus, par sa résurrection, s’est acquis un pouvoir d’intervention dans l’Histoire. Si vous avez la foi, vous devez compter avec son retour sur la Terre pour parachever l’œuvre de salut de l’humanité. En toute probabilité, la purification dont il est question ne pourra s’expliquer par les causes naturelles. L’Esprit Saint en sera le Maître d’œuvre. Et nous savons qu’il « souffle où il veut et tu entends sa voix, mais tu ne sais pas d’où il vient et où il va » (Jn 3, 8).
Ce que j’en pressens, c’est qu’à l’heure de la mondialisation, elle devra couvrir tous les secteurs qui touchent à la pensée, à la vie culturelle et sociale. Car c’est dans tous les domaines et à tous les niveaux que l’impératif de conversion est devenu incontournable, si l’homme moderne doit en fait survivre, tout affairé qu’il est actuellement à construire l’antichambre de l’enfer sur Terre. De toute manière, cet événement planétaire sera une bénédiction car des humains, animés par un nouvel esprit, se lèveront et construiront, par-dessus les ruines du monde actuel, une ère de justice et de paix en hommage au Christ.
— Vous avez dit que vous n’étiez pas prophète mais vous semblez à tout le moins influencé par le millénarisme. Cette doctrine religieuse qui a inspiré entre autres les utopies athées du nazisme et du communisme. Inutile de préciser que l’Église réprouve fortement cette prétention de créer à bras d’hommes le Ciel sur la terre, une réédition de l’épisode de la Tour de Babel, n’est-ce pas ?
— Je suis conscient de prêter le flanc à l’accusation d’hérésie millénariste. Je m’en défends toutefois pour d’excellentes raisons. Car mon modèle n’est pas prophétique mais évolutionniste. Bien qu’il soit question dans l’Apocalypse, au chapitre 20, d’un règne du Christ de 1000 ans sur la Terre, je soutiens que cette allusion ne réfère pas nécessairement à un nombre d’années.
Souvenons-nous de la distinction entre les notions de durée et de temps. La durée est à la vie ce que le temps est à la matière, ai-je avancé. La durée mesure l’intériorité, le temps, l’extériorité. Le temps est compté en rapport aux rotations de la Terre autour du Soleil, tandis que la durée marque les étapes de croissance des organismes vivants.
Lorsque nous évoquons la croissance du GÉANT HUMAIN, nous parlons en termes de durée et non de temps. De sorte que ce qui correspond dans le temps à 1000 ans pourrait fort bien se produire, par exemple, en une génération, ou à l’opposé, en plusieurs milliers d’années. Tout dépend de l’intensité du dynamisme vital de l’humanité en devenir. C’est une possibilité que le GÉANT puisse achever son cycle de croissance spirituelle et produire son fruit dans une période inversement proportionnelle à la lenteur évolutive de l’ère cérébrale intra-utérine.
Ici, nous sommes parvenus à l’étape finale de son développement. Après avoir pris un millénaire après la naissance pour développer l’axe de la communication — L’ÈRE SENSORIEL — et occupé un autre millénaire à explorer les puissances du MOI — L’ÈRE CORDIAL —, la GÉANTE HUMANITÉ pourrait prendre plus ou moins de temps pour atteindre la maturation de L’ÈRE DE L’ESPRIT.
Une autre hypothèse pourrait être envisagée — bien que je n’aime guère spéculer sur un tel scénario — qui verrait le GÉANT HUMAIN disparaître prématurément, avant d’avoir bouclé tous les cycles de croissance. Les humains ne parviennent pas tous à l’âge de la sagesse. Certains décèdent à 30 ans. De même, l’évolution de la vie sur la Terre pourrait se conclure par un demi-échec. Bien que je sois mû par l’espérance et la confiance, il demeure que la liberté humaine peut tout faire avorter. C’est une triste possibilité que l’on peut envisager, ne serait-ce que pour stimuler notre zèle à faire le bien.
— Vous vous défendez de prôner une utopie millénariste. Vous relativisez les 1000 ans du Règne du Christ évoqués dans l’Apocalypse de saint Jean comme une valeur arbitraire symbolisant un cycle d’évolution. Et pourtant, vous associez ce Règne au troisième millénaire après la naissance du Christ. Vous soutenez de plus qu’une épreuve planétaire sera nécessaire pour permettre à l’humanité d’enclencher cette nouvelle ère de l’esprit. Or, nous sommes déjà entrés depuis quelques années dans le troisième millénaire et rien de tel ne s’est produit, que je sache. Tout demeure comme avant. J’avoue ne pas comprendre.
— Très chère âme, notre démarche n’est pas incohérente. Elle est toutefois traversée abondamment par de l’incertitude. Nos spéculations autour des réalités spirituelles à venir ne sont que des balises pour maintenir le cap dans la bonne direction. On ne doit pas les recevoir comme des dogmes immuables.
Car nous avançons comme à tâtons vers des réalités mystérieuses, insoupçonnées par la raison. Dans la pénombre ambiante, notre regard n’est pas encore bien adapté aux lumières éblouissantes que nous percevons déjà dans le lointain de l’horizon. Nous sommes pourtant émerveillés d’être là. Nous apprécions le chemin parcouru et nous avons une confiance indéfectible dans le devenir. En définitive, nous sommes ici à contempler audacieusement une création « qui est, qui était et qui vient… à l’image et à la ressemblance de Dieu ».
Vous dites, chère amie, que nous sommes déjà engagés depuis quelques années dans le troisième millénaire et que rien de ce que nous annonçons n’est survenu. Mais il ne faut pas s’attendre, par cette division du temps en millénaires, à une précision d’horloge. Dans le développement des personnes, toutes ne traversent pas le cap de l’adolescence à un âge fixe. L’entrée dans la vie adulte peut être précoce pour certains, tardive chez d’autres. De même, il y a beaucoup de flou, en termes de temps et d’espace, dans nos évaluations de la croissance vitale du GÉANT.
D’autre part, la Bible enseigne que le Créateur — et conséquemment aussi ses prophètes — ne compte pas comme nous. Pour toi, chante le psalmiste, « mille ans sont à tes yeux comme le jour qui passe, comme une veille dans la nuit » (Ps 90, 4). Devant le Seigneur, soutient saint Pierre, « un jour est comme mille ans et mille ans comme un jour » (2 Pi 3, 8). Quant à nous, nous comptons nos millénaires à partir de la naissance de Jésus. Et là, il y a eu, paraît-il, une erreur de quelques années dans l’évaluation de cette date par les savants qui ont établi le calendrier grégorien.
Mais ce n’est pas la plus importante incertitude à considérer. Il y a que le GÉANT HUMAIN n’est pas né lors de la naissance de Jésus mais plutôt à l’heure de sa mort et de sa résurrection. N’avons-nous pas dit que la crucifixion représente le traumatisme de la naissance de l’humanité ? Tandis que la résurrection pourrait être comparée au premier souffle du nouveau-né. Ainsi donc, s’il fallait absolument spéculer sur les dates, on devrait tenir compte du décalage entre la naissance et la mort du Christ en additionnant la durée de la vie de Jésus aux années courantes.
— Ce qui nous laisserait encore un peu de temps pour nous préparer au Jugement dernier ?
— Attention ! Qu’entendons-nous par-là ? De quoi parle-t-on ? Nous ne sommes pas ici à anticiper la fin du monde. Après son ascension, affirme le credo, Jésus s’est « assis à la droite de Dieu d’où il viendra juger les vivants et les morts ». Certes, la foi impose de croire que Jésus reviendra à la fin de l’Histoire pour le jugement dernier.
Mais l’aventure humaine ainsi que l’évolution biologique semblent encore loin d’être parvenues à leur terme. Saint Paul enseigne que la conclusion de l’Histoire surviendra lorsque « la construction du Corps du Christ » sera parvenue « à constituer cet Homme parfait, dans la force de l’âge qui réalise la plénitude » (Ép 4, 12-13). Clairement, le Corps de Dieu — soit le Christ total, Tête et membres — n’est pas parvenu à une telle plénitude. Sa croissance dépend encore de l’humanité à laquelle il est greffé et il demeurera tributaire des humains qu’il s’assimile jusqu’à ce qu’il ait atteint sa taille adulte.
Puis ce sera la fin, lorsqu’il remettra la royauté à Dieu le Père, après avoir détruit toute Principauté, Domination et Puissance. Car il faut qu’il règne jusqu’à ce qu’il ait placé tous ses ennemis sous ses pieds. Le dernier ennemi détruit, c’est la Mort… Mais lorsqu’il dira: « Tout est soumis désormais », c’est évidemment à l’exclusion de Celui qui lui a soumis toutes choses. Et lorsque toutes choses lui auront été soumises, alors le Fils lui-même se soumettra à Celui qui lui a tout soumis, afin que Dieu soit tout en tous (1 Co 15, 25-28).
Paul affirme ici que la fin du monde — considérée sous l’angle positif d’un accomplissement extraordinaire pour « que Dieu soit tout en tous » — surviendra seulement après un règne du Christ au cours duquel le mal dans l’humanité sera vaincu. Ce qui pavera la voie à l’immortalité corporelle, la mort étant « le dernier ennemi détruit ».
L’immortalité corporelle à venir, ce n’est pas du délire ! Le plus inspiré des apôtres en a eu une révélation si forte que dans les premières années de sa vie spirituelle, il espérait subir de son vivant la transsubstantiation de sa chair en un corps immortel. L’immortalité corporelle, c’est aussi bien le couronnement éblouissant de l’Histoire des hommes avec leur Dieu que le terme triomphal de l’évolution.
Sur la base de cette espérance — à connotation religieuse et scientifique tout en même temps — nous pouvons constater que non seulement le mal est encore loin d’être vaincu dans l’humanité actuelle mais que sa virulence est parvenue à un sommet sans précédent. Ainsi, ce que nous anticipons à l’heure si tragique où l’humanité se déchire elle-même avec une efficacité jamais atteinte auparavant, c’est une ère sous la gouverne du Christ au cours de laquelle le mal — c’est-à-dire tout ce qui fait mal à l’humanité et la fait mourir — sera surmonté.
— Et si saint Paul s’était trompé ? Si cette espérance n’était qu’une vaine utopie, un rêve en couleurs, une interprétation idéalisée du destin humain ?
— Alors, il faudrait admettre que le Christ aurait failli. Que son projet de salut pour toute l’humanité serait un échec. Que sa résurrection n’aurait jamais eu lieu et qu’il n’aurait pas le pouvoir de donner la vie en plénitude à ses frères humains.
« Je suis venu pour qu’ils aient la vie en abondance », a-t-il pourtant clamé. S’il était vrai que saint Paul a erré, alors il faudrait conclure que l’humanité n’aurait aucune possibilité de se sortir du gouffre dans lequel elle s’enfonce de plus en plus tout au long de l’Histoire. On devrait aussi savoir que le GÉANT HUMAIN ne parviendrait jamais à la maturité de l’âge adulte. Il se recroquevillerait sur lui-même absurdement jusqu’à la fin, jusqu’à ce que ses atomes — les personnes humaines — se dispersent dans le froid extrême de la nuit infinie des temps. Amère vision que celle-là !
Saint Paul prévoit un tout autre destin pour l’humanité. Il fait confiance au plan de Jésus. Car hors du Christ, il n’y a pas d’issue possible, aucune porte de sortie de l’impasse humaine. C’est pourquoi le projet de salut chrétien devra s’imposer à l’humanité contemporaine avec une force plus grande que jamais auparavant si elle veut survivre.
— Et si le monde ne s’engageait pas dans cette direction ? S’il ne tendait pas la main au Christ pour collaborer à son Œuvre ? Il a rejeté Jésus, il y a 2000 ans. Le rejettera-t-il encore à l’heure du choix irréversible ?
— Je souhaiterais tant qu’il fasse volte-face. On ne sait jamais, même si tout semble indiquer qu’il n’en fera rien et qu’il poursuivra sa descente aux enfers. Mais la ruine de ce monde n’entraînera pas l’échec du projet de Dieu. Car de ses cendres surgira alors inévitablement un “monde nouveau” que les prophètes de la première alliance ont anticipé. Des humains se relèveront de la corruption. Ce sont les chrétiens du troisième millénaire. Ils seront les seuls à tenir encore debout et en mesure de reconstruire le monde sur une nouvelle base.
Un monde qui a le Christ pour fondation. Ils prendront la gouverne des sociétés pour établir la justice et la paix, pour susciter une civilisation de l’amour et de la vérité. Isaïe a prédit que les humains alors ne s’entraîneront plus à la guerre et qu’ils feront de leurs armes de guerre des instruments fertiles et productifs. « Ils briseront leurs épées pour en faire des socs et leurs lances pour en faire des serpes » (Is 2, 4).
Pour un temps limité, l’heure est encore au choix ! L’humanité est invitée à dépasser par la foi les limites d’une raison égocentrique, devenue folle, pour s’ouvrir aux immenses potentialités de l’âge de l’esprit. Voilà la route du salut au troisième millénaire. Car le temps est proche qui verra l’Esprit divin s’emparer de la structure humaine pour la transfigurer et l’adapter aux conditions de la vie éternelle. Le salut est proche ! Mais le Christ doit auparavant établir son règne.
Que chacun fasse son choix. Que chacun décide de son destin. Avec ou sans Dieu. Avec ou sans le Christ. Avec Lui, triomphe l’évolution. Hors de Lui, c’est l’échec lamentable d’une humanité perdue à jamais… les scories de l’œuvre créatrice destinées au feu qui ne s’éteint pas.
Vois, je te propose aujourd’hui vie et bonheur, mort et malheur… Choisis donc la vie, pour que toi et ta postérité vous viviez, aimant Yahvé ton Dieu, écoutant sa voix, t’attachant à lui; car là est ta vie, ainsi que la longue durée de ton séjour sur la terre… (Dt 30, 15, 19-20).
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