< article_précédent _____________________________________article_suivant >
Ève : Vous estimerez peut-être que mes contestations vous contraignent à des digressions théologiques qui ne devraient pas prendre place dans une discussion philosophique. Mais parvenus où nous sommes, je ne vois vraiment pas comment notre démarche pourrait escamoter des interrogations qui hantent la plupart des humains. Certes, la religiosité rend compte de ces questions mais les solutions qu’elle avance ne sont pas toujours satisfaisantes parce que rarement ancrées dans une vision globale et cohérente de la réalité. On peut se demander, par exemple, comment concilier un acte de création d’un Dieu parfait et l’existence de terribles souffrances dans le monde ? Même si nous pouvons attribuer à la liberté humaine la responsabilité d’une portion importante des malheurs qui nous accablent, il demeure que Dieu dans sa préscience savait ce qui arriverait à son univers. Pourquoi l’a-t-il quand même créé ?
— À votre décharge, ces digressions sont inévitables puisque la philosophie bien menée incline naturellement vers la foi. À moins qu’elle ne s’enferme dans le refus de Dieu. Car au terme de son parcours — ou ne serait-ce pas en fait au départ une option implicite que la démarche philosophique viserait à justifier ? — le philosophe honnête et conséquent doit choisir l’une ou l’autre voie : la foi en Dieu ou l’athéisme. La foi mène à l’espérance, l’incroyance au désespoir. La première à la liberté, la deuxième à l’auto-condamnation.
Il est bien clair, depuis le début de notre recherche, que j’ai choisi de croire. Je n’ai donc pas de réticence à faire quelques modestes incursions dans le domaine réservé à la théologie.
D’ailleurs, en postulant une égale importance à l’intériorité et au monde objectif — ce que les adeptes du refus rejettent habituellement en enlignant leur pensée dans l’un des deux axes du réel au détriment de l’autre —, je me dois de tenir compte tout autant des avancés de la religion que des sciences. Si donc je prends note des progrès de la connaissance scientifique, je me dois aussi de considérer les concepts spirituels véhiculés par les religions, qui ont aussi progressé parallèlement aux sciences depuis les débuts de l’humanité jusqu’à nos jours.
Votre question ne me gêne donc pas du tout. Vous voulez savoir comment justifier l’acte créateur face à la souffrance et en dépit du mal qui traverse l’univers de part en part depuis la chute des anges ?
La pensée religieuse classique soutient que Dieu a créé pour partager son amour avec des consciences libres et pouvant éventuellement jouir avec lui d’un bonheur infini. Le bien est diffusif de soi, explique l’adage thomiste. Le soleil ne peut retenir son rayonnement, n’est-ce pas ? Il continue à briller même lorsque des obstacles devant sa lumière causent son absence et font ainsi surgir les ténèbres. Il en est de même pour l’Acte créateur. Il est essentiellement positif. Il n’est pas responsable de la survenance du négatif.
Cela étant établi, on peut estimer que le résultat de l’Acte créateur vaut infiniment plus que les avatars qui s’ensuivent. Ce sont cependant ceux qui sont nés de l’Esprit (cf. Jn 3, 3-21), c’est-à-dire ceux qui sont reconnaissants d’avoir reçu l’existence, même au prix des souffrances, qui peuvent faire une telle évaluation positive.
Cependant, il n’y a rien à répondre à ceux qui rejettent Dieu car ils refusent d’avance la solution à l’énigme de leur propre existence. À moins qu’ils ne reviennent de leur orientation négative, puisqu’ils le peuvent encore, ils restent avec leur souffrance inutile et absurde. Ils font partie du « mystère d’iniquité » (2 Th 2, 7), selon le mot de l’apôtre Paul, qui fait suite à l’introduction de la liberté dans la création. Un risque que Dieu a voulu courir à son propre détriment puisque son incarnation a abouti à la croix.
Quant à la perfection de l’Acte créateur, on doit comprendre d’abord que cet Acte est unique puisqu’il est posé par un Dieu unique hors du temps et de l’espace. Il englobe simultanément tout ce qui a existé, existe aujourd’hui et existera dans l’avenir jusqu’à la fin. Le concept d’un Créateur qui donne le coup d’envoi à sa création au début de l’espace et du temps, pour la laisser ensuite se découler d’elle-même, est erroné. Il ressort de l’imagination, non d’une vue juste de l’esprit. C’est cette fausse conception de la création que la plupart des agnostiques et des athées rejettent avec raison.
Dieu n’est pas assujetti à l’espace et au temps. Il n’a pas créé l’univers, il y a quelque 13,7 milliards d’années. Il le crée au PRÉSENT, aussi bien le sien que le nôtre puisque les deux, le PRÉSENT de Dieu et le PRÉSENT expérimenté par l’être humain, coïncident. Le PRÉSENT humain est toutefois évanescent et de portée restreinte. Celui de Dieu est perpétuel et sans limite. Dieu suscite sa création dans un unique instant… infini. Dieu est le PRÉSENT qui remplit tout, qui embrasse tout ce qui a existé, existe et existera.
— Ne faudrait-il pas en induire que nous n’avons pas été créés au début de notre vie mais que nous sommes présentement dans l’acte d’être créés ?
— Tout à fait juste, très chère. Et une conséquence absolument bouleversante de ce constat fait prendre conscience que nous ne sommes pas encore achevés et c’est pourquoi nous sommes intégrés à un processus d’évolution. Tant que nous vivons sur cette Terre, nous sommes en chemin vers l’accomplissement de ce que nous sommes dans la pensée et l’agir de Dieu. Tant que dure notre vie, notre être n’est-il pas modelé par les contingences, c’est-à-dire par la main de Dieu agissant tant par l’intermédiaire des causes secondes que directement, dans notre vie intérieure (cf. Gn 2, 7) ?
Et il y a plus. Nous vivons à l’intérieur d’un Acte créateur qui nous dépasse considérablement en tant qu’individu. Ce que nous pouvons observer pendant la courte durée de notre périple personnel n’est qu’une infime partie d’un incommensurable projet divin. Nous ne sommes qu’une séquence, une subdivision temporelle de l’Acte créateur tandis que la multiplicité des créatures, passées ou encore à venir, demeurent dans la pensée de Dieu au même titre que nous.
En Lui est également présent le saisissement, par la substance vivante, du terme de l’évolution, cette ascension qualitative des espèces vivantes en quête du PERPÉTUEL PRÉSENT. L’imperfection que nous percevons dans la création, les tâtonnements et les ratés de l’évolution biologique et humaine tiennent donc en partie de ce que notre enchâssement dans la trame de l’espace et du temps nous empêche de voir l’Acte créateur pleinement accompli.
J’ai déjà comparé cet Acte à un geste de la main pour cueillir un fruit. Tant que le mouvement n’est pas terminé ou proche de l’être, on ne peut connaître son but. De même, tant que, de notre point de vue, l’Acte créateur n’est pas achevé, on ne peut voir sa perfection… même si en avançant dans le temps, on peut se faire une idée plus claire de l’entreprise. Car la main adopte préalablement la forme qu’elle saisira. Et cette forme que la main du Créateur veut saisir, nous la connaissons déjà : c’est le Fils de l’homme. L’apôtre Paul a décrit ce grand projet de Dieu.
Il nous a fait connaître le mystère de sa volonté, ce dessein bienveillant qu’il avait formé en lui par avance, pour le réaliser quand les temps seraient accomplis : ramener toutes choses sous un seul Chef, le Christ, les êtres célestes comme les terrestres (Ép 1, 9-10).
— Dieu n’aurait créé en définitive qu’une seule chose. Cette unique réalité, c’est son Fils unique ?
— …à une nuance près, toutefois. La foi affirme que Dieu a engendré son Fils de toute éternité. Ce qui implique que le Fils est de la même substance divine que le Créateur. Le Nouveau Testament révèle que Jésus, le Christ, est ce Fils, l’Une des trois Personnes divines, incarnée dans la chair humaine. Mais le « dessein bienveillant » auquel l’Apôtre fait allusion concerne plutôt la création. Cette dernière n’est pas le Fils mais parvient à son accomplissement final par le Fils. Le prologue de l’évangile de Jean précise que « le monde fut par lui » (Jn 1, 10).
Au commencement était le Verbe et le Verbe était avec Dieu et le Verbe était Dieu. Il était au commencement avec Dieu. Tout fut par lui et sans lui rien ne fut. Ce qui fut en lui était la vie (Jn 1, 1-4).
Dans l’épître aux Colossiens, Paul évoque la primauté du Christ dans des termes comparables qu’il applique au Verbe dans son incarnation ou “incorporation” et non au Verbe tout court.
Il est l’Image du Dieu invisible, Premier-né de toute créature, car c’est en lui qu’ont été créées toutes choses dans les cieux et sur la terre, les visibles et les invisibles… tout a été créé par lui et pour lui (Col 1, 15-16).
En tenant compte de ces versets ainsi que d’autres passages déjà cités des lettres de Paul (cf. Rm 8, 29 ; 12, 4-5 ; 1 Co 12, 12 ; Ép 4, 15-16), l’on peut appréhender plus clairement le plan créateur. Il consiste à rassembler tous les êtres en un seul Corps. C’est-à-dire qu’il s’agit de construire un TEMPLE vivant dont le principe vital est Dieu lui-même, afin de rendre visible le Dieu invisible, et connaissable, l’Incréé. Ainsi, la création dans sa forme ultime extériorise la Divinité. Elle constitue une projection de ce que Dieu est en Lui-même.
Le « dessein bienveillant » auquel Paul fait allusion implique donc que Dieu a créé l’univers pour se donner un Corps. Non par égocentrisme ou narcissisme mais, tout le contraire, pour le partage et la communion. Ce Corps est formé par les consciences humaines et angéliques qui se donnent à Dieu et les unes aux autres dans une relation parfaite d’amour. Le don de soi — dont Dieu est le modèle accompli en ce qu’il se donne Lui-même à l’humanité en son Verbe incarné — est la clef qui ouvre l’accès au Corps de l’Être Suprême, actuellement en formation. Le don mutuel abolit la distance entre le Créateur et sa création et consomme le mariage de Dieu et d’une humanité au pinacle de la joie et du bonheur. L’Apocalypse de saint Jean évoque par des expressions poétiques cette réalité finale sous le symbole de la Jérusalem céleste, la Cité sainte qui descend « de chez Dieu ».
Elle s’est faite belle comme une jeune mariée parée pour son époux… Voici la demeure de Dieu avec les hommes. Il aura sa demeure avec eux ; ils seront son peuple, et lui, Dieu avec eux, sera leur Dieu. Il essuiera toute larme de leurs yeux : de mort, il n’y en aura plus ; de pleur, de cri et de peine, il n’y en aura plus, car l’ancien monde s’en est allé (Ap 21, 3-4).
Pour mieux saisir les tenants et aboutissants de ce grand projet créateur, je suggère, pour conclure à ce chapitre, un rapprochement quelque peu impertinent avec une certaine spiritualité qui camouffle son agnosticisme pratique sous une notion d’Absolu impersonnel et indifférent. En se basant sur la simple observation du RÉEL, les adeptes de la croyance en question considèrent l’univers comme une sorte de machine à fabriquer Dieu. Ils renversent ainsi le concept d’un Dieu qui crée l’homme par celui de l’homme qui crée Dieu.
Mais puisque nous croyons que la création ne peut absolument pas s’expliquer sans un Créateur, nous savons, nous, que l’univers est un immense processus, certes. Il ne crée pas Dieu, toutefois, mais produit plutôt son Corps, comme un arbre qui donne son fruit, la saison venue.
— Cette vision qui ressort de votre recherche me fascine et me comble. Et pourtant, je demeure encore hésitante concernant l’existence du mal. Comment la toute-puissance divine s’arrange-t-elle avec le côté sombre de la création ?
— Elle l’intègre à la structure universelle. Elle en tient compte de telle manière que le négatif contribue malgré tout à son projet. Le mal, aussi nocif soit-il, ne parvient pas à maintenir en permanence la création en échec. Il finit par servir de tremplin pour la faire rebondir vers un accomplissement insoupçonné. Car la souffrance qui découle du mal sous toutes ses formes incite la création à s’échapper par en haut. Elle se conforme ainsi à la loi du dépassement de la substance vivante en s’élevant au-dessus d’elle-même afin d’acquérir, en s’affinant de plus en plus, les qualités de la Transcendance.
— Dois-je comprendre que la souffrance, en étant en quelque sorte détournée de son objectif négatif par le Créateur afin de l’amener à desservir son projet, devient non seulement une donnée incontournable mais un agent de croissance spirituelle des personnes et un facteur actif de l’évolution ?
— On peut le dire de cette façon, les choses étant ce qu’elles sont et non ce qu’elles auraient pu être. Pour mieux comprendre ce qui en est, je vous propose un nouveau graphique, intitulé La Trinité, complémentaire à celui des Deux diagonales.

Je tiens cependant à rappeler que ces illustrations ne tiennent rien des sciences positives. Elles sont basées sur des hypothèses peu vérifiables. Leur principale utilité consiste à donner accès à une intelligibilité intuitive dans la quête de cohérence et l’exploration des sphères spirituelles du réel. Elles demeurent des approches balbutiantes d’un vaste mystère que la raison ne peut contenir tant que l’intelligence demeure assujettie à l’espace-temps et est tributaire de concepts qui chosifient l’invisible. Cette réserve étant faite, nous pouvons maintenant procéder à l’explication du graphique.
Considérons donc, dans la partie supérieure de notre visuel, une zone d’éternité habitée par la Trinité. Ce Dieu hors du temps et de l’espace est parfait. Il n’a aucune faille en lui-même. S’il avait la moindre imperfection, il ne pourrait être éternel. Un point faible dans son unité serait un talon d’Achille qui causerait éventuellement sa dégradation. Un dieu imparfait serait un dieu mortel et impuissant, incapable de créer à partir de rien.
Supposons donc que l’univers n’existe pas et que le Dieu parfait décide de le créer. Il ne le peut qu’à partir de Lui-même, n’est-ce pas ? Il ne peut pas inventer des êtres qui ne sont pas déjà en puissance en Lui-même puisque, par essence, Il comprend tout : ce qui a existé, ce qui existe, ce qui existera ainsi que ce qui n’aura jamais d’existence. Il crée donc en projetant hors de Lui ce qui est en Lui. Comme un artiste, il s’extériorise dans son œuvre.
Sur le plan qualitatif, ce qui est créée ne peut pas être au-dessus de Lui. Car Il ne peut créer plus parfait puisque sa perfection est un sommet infini qui ne peut être dépassé. S’il était possible qu’il crée une perfection plus grande que Lui, il cesserait d’être Dieu et ce serait sa création qui deviendrait divine.
Dieu ne peut pas non plus projeter hors de Lui-même une création à son propre niveau qualitatif d’Être, car elle serait égale à Lui-même. Sa création deviendrait alors un rival en mesure de le supplanter, de le rejeter et éventuellement, de l’éliminer. Ce qui initierait une relation de haine, susciterait la colère et provoquerait la destruction l’un de l’autre.
La révélation nous apprend que ce que Dieu peut faire à son propre niveau, ce n’est pas de créer mais d’engendrer. Et Il le fait ! C’est-à-dire qu’Il tire effectivement de sa propre substance son Fils unique, une Personne qui Lui est parfaitement égale. S’il ne peut créer égal à lui-même, il peut engendrer égal à lui-même en demeurant uni au Fruit de son engendrement grâce à l’Amour que l’Engendré voue à son Père et le Père à son Engendré. Cet Amour, la troisième Personne de la Trinité, procède donc de la relation positive entre le Père et le Fils.
Puisque Dieu ne peut pas créer au-dessus ou égal à Lui-même, que reste-t-il ? Il ne peut créer que sous Lui. C’est-à-dire, dans une aire qui lui est ontologiquement inférieure, caractérisée tout à la fois par le qualitatif et le quantitatif. Car les êtres qu’Il crée ne sont pas tout l’Être qu’Il est mais en sont, chacun à sa mesure, un reflet, une facette. Ce sont comme les étincelles d’un immense Brasier.
Alors, supposons que pour procéder à la création de l’univers, le Créateur commence par créer trois esprits célestes. Pourquoi trois ? Parce que la Trinité est le mystère le plus élevé, le plus sublime que Dieu a voulu révéler sur Lui-même. Il convient donc que les premières créatures créées soient des projections dans la création des trois Personnes divines. Ces trois Anges, nous les illustrons par trois cercles sous la zone immédiate d’éternité et nous leur donnons le nom de la Personne divine dont ils sont la réplique et dont ils ont pour mission d’être le miroir dans l’espace et le temps de la création. Ce qui donne, dans l’ordre de la procession trinitaire, l’Ange du Père, l’Ange du Fils et l’Ange de l’Esprit.
Chacun de ces Anges devient ensuite un intermédiaire par lequel Dieu continue à créer d’autres êtres, plus bas sur l’échelle qualitative dans l’aire de multiplicité. Dieu en effet, ne pourrait pas se dégrader ontologiquement en descendant sous Lui-même pour multiplier les créatures à leurs propres niveaux qualitatifs. Le Créateur agit en passant par ces trois Anges pour créer, sous leur juridiction et avec leur consentement, d’autres êtres qui représentent hors de Lui d’autres vérités et qualités qui sont en Lui.
Supposons que chacun des trois premiers deviennent des intermédiaires pour la création de trois créatures, et ces neufs Anges à leur tour trois autres chacun plus bas et ainsi de suite jusqu’à l’obtention d’une hiérarchie d’existences et des myriades de myriades d’êtres projetant dans l’univers visible et invisible un reflet de l’immensité divine. La création peut ainsi se comparer à une source qui s’amplifie en dévalant la montagne. Elle devient ruisseau, puis rivière, fleuve géant et, finalement, océan sans que la Source initiale en ait subi d’altération.
— Cette vision est fort éclairante mais elle ne répond toujours pas de l’existence du mal.
— Prenons une autre comparaison pour avancer plus loin dans le mystère de la création : la lumière.
La lumière qui est en Dieu est d’une telle beauté et d’une telle subtilité qu’elle en est indétectable dans la création visible. Toutefois, tous les êtres créés, dans leur être même, sont des réflecteurs de cette lumière. Plus ils sont élevés dans la hiérarchie des êtres, plus ils réfléchissent intensément et subtilement la lumière divine.
Comparons donc le sommet de la création à trois phares dont chaque faisceau lumineux éclaire sous lui et va en s’élargissant dans l’ordre de la multiplicité en fonction de l’éloignement de la Source lumineuse. La lumière réfléchie dans le miroir de chacun de ces trois premiers Anges éclaire donc un tiers de la création qui se multiplie sous eux, n’est-ce pas ? Imaginons alors ce qui arrive lorsque l’un d’eux cesse de réverbérer dans son être la lumière divine. Alors, le tiers de la création est plongé dans l’obscurité.
C’est bien ce qui est survenu lorsque l’Ange du Fils a voulu se faire l’égal de Dieu. L’Amour que le Fils voue à son Père, que l’Ange du Fils avait pour mission de réverbérer, a basculé dans cet Ange et est devenu haine de Dieu. Le miroir, en prétendant émettre de lui-même sa propre lumière, s’est transformé en obstacle, en astre mort qui éclipse la lumière divine dans le tiers de la création.
Voilà la racine du mal dans l’univers. Le réflecteur angélique du Fils s’est interposé devant la lumière divine de sorte que la hiérarchie des êtres créés sous sa juridiction, ont été plongés dans l’obscurité et sont tombés sous la férule du premier égocentrique de la création.
Au niveau terrestre, toutefois, les ténèbres générées par l’Ange perverti ont été atténuées et sont devenues grisaille, pénombre en raison des deux autres Esprits fidèles à Dieu. Car l’Ange du Père et l’Ange de l’Esprit ont continué à diffuser la lumière divine dans la création.
C’est ainsi que, les premiers humains ont été créés initialement sous la pleine lumière de l’Ange du Père. Mais en progressant dans le déroulement de l’Histoire sous la procession des Personnes divines, ils ont avancé vers le mélange de lumière et de ténèbres.
C’est là, au seuil de la pénombre, qu’ils ont été séduits par le serpent mythique. En donnant ainsi leur aval à l’Ange perverti du Fils, ils ont cédé à Lucifer (ce nom signifie “porteur de lumière”), le pouvoir de contaminer le monde visible pour lui permettre éventuellement d’entraîner toute la création dans sa révolte contre Dieu.
Mais voilà que le terrible drame faisant suite à la révolution luciférienne trouvera un tragique et heureux dénouement. Si l’Ange du Fils avait introduit les ténèbres dans la création, le Fils lui-même pouvait rétablir la lumière dans notre monde terrestre où, en raison de la pénombre, tout n’était pas encore définitivement fixé dans le combat entre la lumière et les ténèbres. Et c’est pourquoi Dieu a envoyé son Fils unique dans notre monde au moment où les ténèbres étaient devenues les plus épaisses (cf. Lc 22, 53).
En prenant chair pour se faire « Fils de l’homme », le Fils de Dieu est parvenu à sauver l’humanité en projetant la lumière de la vérité au milieu des ténèbres générées par le mensonge luciférien. Pour ce faire, il assumait dans sa chair l’ignominie de la souffrance, de l’oppression et de l’injustice produites dans l’humanité dans la foulée de la révolte angélique. Torturé, défiguré, écartelé sur la croix, il est devenu l’image infâme du destin que l’esprit mauvais a véritablement en réserve pour l’humanité. Il s’est fait victime des ténèbres qui environnent l’esprit humain pour dessiller les yeux de ceux qui le regardent avec amour et libérer ainsi l’humanité de l’emprise de l’ennemi de Dieu et des hommes.
— Cette présentation schématique des influences angéliques dans la création torpille mes questionnements et mes doutes. Tout est devenu si clair et si simple qu’il m’est bien difficile de relativiser la portée de votre graphique. Il me semble encore plus significatif si on lui superpose des concepts déjà étudiés, comme celui de la croix marquant la naissance de l’humanité après une période de gestation remontant à la nuit des temps. Et si je peux en juger d’après mes observations de la scène humaine actuelle, nous pouvons déjà anticiper sur l’Ère de l’Esprit. Le combat entre la lumière et les ténèbres ne présage-t-il pas une libération éventuelle des forces négatives qui tourmentent le monde ?
— Au risque de paraître un rabat-joie, je vous recommande la prudence. Sachons reconnaître notre ignorance et accepter de ne pas tout comprendre. Le regard que nous jetons sur l’invisible est infime par rapport à ce que nous pourrons découvrir lorsque le voile du mal aura été déchiré. L’humanité s’élèvera alors rapidement vers la Source. Je ne dis pas que ce sera sans efforts mais, à tout le moins, sans le boulet qui la tire encore pour un temps vers le bas.
— Il n’y aura alors plus de violence sur la Terre, selon la prédiction d’Isaïe. « Ils briseront leurs épées pour en faire des socs et leurs lances pour en faire des serpes. On ne lèvera plus l’épée nation contre nation, on n’apprendra plus à faire la guerre » (Is 2, 4).
— Faut-il prendre cette prophétie au pied de la lettre ? Isaïe avait certes en vue une conclusion heureuse de l’Histoire. Il l’a définie comme une absence de guerre. Encore une fois, on peut demeurer dans une prudente expectative à cet égard. Plusieurs scénarios d’accomplissement de la destinée humaine peuvent être envisagés en partant des Écritures. Lequel se réalisera ? Possiblement, ce sera celui que personne n’aura imaginé.
Car il se réalisera non pas en deçà mais au-delà de nos expectatives. L’accomplissement demeure le secret de Dieu. Jésus a lui-même admis son ignorance des détails du projet divin. « Quant à la date de ce jour, et à l’heure, personne ne les connaît, ni les anges dans les cieux, ni le Fils, personne que le Père seul » (Mt 24, 36).
La précision que les anges sont dans la brume à cet égard laisse entendre que même après sa résurrection, le Fils ne sait pas tout. Cette incertitude ne devrait pas nous inquiéter, cependant. Puisque le Fils de l’homme a su accomplir sa mission sans tout savoir, à plus forte raison peut-on s’en remettre à la bienveillante Providence divine en ce qui nous concerne. Et plutôt que d’appréhender la destination de l’humanité sous l’angle de la destruction du monde, il m’apparaît plus juste et positif de la pressentir comme l’émergence éblouissante d’un monde nouveau. La crainte, c’est le lot de ceux qui refusent Dieu. Quant à ceux qui croient, ils devraient anticiper la joie du triomphe, selon le conseil de Jésus. « Relevez la tête, car votre délivrance est proche » (Lc 21, 28).
< article_précédent _____________________________________article_suivant >





Laisser un commentaire
Vous devez vous connecter pour publier un commentaire.