< article_précédent _____________________________________article_suivant >
Ève : Votre déclaration à l’emporte-pièce, en conclusion de notre dernier entretien, m’a laissée pantoise. Vous avez affirmé avec une belle assurance que l’humanité est née il y a 2000 ans. N’entrez-vous pas en contradiction flagrante avec les données paléontologiques qui font remonter l’apparition de l’homme sur notre planète à des centaines de milliers, voire à des millions d’années ?
— Amie très chère, la naissance dont je parle relève de l’esprit en l’homme. « Ce qui est né de l’Esprit est esprit » (Jn 3, 6), a expliqué Jésus à Nicodème. Nous nous situons ici à une charnière. Elle articule le passage spirituel de l’humain au divin. Dans ce contexte, la lointaine origine évoquée par la paléontologie, ce n’est pas à la naissance de l’humanité qu’elle renvoie mais à sa conception. Tout comme l’enfant doit se former pendant neuf mois dans le liquide amniotique de l’utérus de sa mère pour venir au monde, de même l’humanité s’est développée pendant des centaines de millénaires dans le “vivier” de la Terre avant de naître « de l’Esprit ».
La naissance est survenue un certain vendredi. Et au matin de Pâques, l’humanité était baptisée dans la résurrection. Depuis, elle a vécu son enfance, puis son adolescence. Aujourd’hui, elle est parvenue à une crise. L’heure d’un choix adulte a sonné. L’heure est à une prise de conscience du quatrième étage de la Maison de la vie et à la nécessité impérative, pour son salut, d’y inscrire son développement.
Le passage collectif de l’humanité au quatrième est à la portée de la génération actuelle. Ce ne sera pas facile. Des bouleversements radicaux sont à prévoir. Dans son discours eschatologique, Jésus a prédit des guerres, des catastrophes, et même des accidents cosmiques tels que les fondements même de l’univers en paraîtront ébranlés, a-t-il laissé entendre. L’humanité est parvenue à l’heure d’un processus extrême. Mais une fois la tempête passée, il y aura une grande accalmie pour ce qui restera debout. L’humanité entreprendra alors collectivement la dernière étape de sa trajectoire.
Car il reste à la substance vivante tout un périple à parcourir, entre le plancher et le plafond du monde de la conscience unifiée ou universelle. Sur l’échelle qualitative, la distance entre le passage au quatrième palier et la saisie de l’immortalité est proportionnelle à la distance entre l’émergence de l’humain préhistorique sur le palier de la conscience réfléchie et l’homme moderne. Le parcours du monde de la conscience unifiée s’accomplira toutefois plus rapidement que celui du monde de la conscience réfléchie en raison de l’accélération de l’évolution dont nous avons déjà parlé. Le temps restant pour atteindre l’apogée est court. Déjà 2000 ans de ce trajet sont révolus. On peut conjecturer que l’aboutissement de la démarche collective sera bouclé vraisemblablement à la fin du troisième millénaire.
— Donc, nous aborderions le dernier millénaire du genre humain? Feriez-vous allusion aux mille ans de paix décrits dans l’Apocalypse de saint Jean ?
— C’est à dessein que je demeure dans le flou. L’amalgame que je fais de concepts tirés de la nature et de notions que la religion qualifie de surnaturelles est intentionnel. J’aime ces formulations ambiguës parce qu’elles laissent de l’espace vacant au mystère et à l’incertain. Comme je ne cesse de le rappeler, la vérité ne doit pas être réduite aux concepts rationnels. Elle tient de la complémentarité et non de l’opposition entre nature et surnature, entre le rationnel et la vision spirituelle intuitive. Le cloisonnement entre ces mondes de pensée amplifie le fossé que le langage creuse entre l’intériorité et l’extériorité de sorte qu’il bloque l’accès à la réalité universelle. Je vous propose donc un autre langage.
Si je n’ai pas souligné que la naissance dont je parle est celle d’une humanité nouvelle, c’était pour faire voir que derrière le déroulement apparent de l’Histoire se joue un autre scénario, mystérieux, tenu secret. Derrière la démarche du monde de l’homme mondain se développe le monde nouveau de l’homme spirituel, une humanité nouvelle qui inscrit sa croissance, depuis 2000 ans déjà, au quatrième étage de la Maison de la vie. Un monde nouveau construit par-dessus l’ancien monde qui, lui, marche vers l’impasse irrésolue et l’échec catastrophique.
Ce monde nouveau est né de la croix de Jésus. Alors qu’il était parfaitement innocent et qu’il avait assumé l’existence d’un homme accompli, Jésus a embrassé la croix pour rétablir la relation de l’humanité avec Dieu, relation perturbée par la chute originelle. En subissant le supplice de la croix, il a pris sur lui le traumatisme de la naissance collective du genre humain. Avant Jésus, l’humanité n’était pas née. Elle n’avait pas encore ouvert les yeux. Elle n’avait pas vu le jour. Elle ne s’était pas émerveillée de la création. Elle n’avait pas encore chanté à Dieu son hymne de reconnaissance. Elle n’avait pas poussé son cri de joie pour l’existence.
Plongeons donc notre regard dans l’histoire du genre humain avec des yeux neufs. Souvenons-nous de ceci : comme la naissance d’un être humain ne marque pas le commencement de sa vie, de même la naissance de l’humanité ne signifie pas le début de son existence. Pour l’enfant il y a la vie intra-utérine qui compte exactement pour la moitié de son existence, comme nous l’avons déjà montré. De même, avant de naître, avant la croix de Jésus, l’humanité a vécu la moitié de son existence dans le sein de la Mère-Terre.
— D’où tenez-vous ces convictions et comment pouvez-vous démontrer leur crédibilité ?
— Mes conceptions, je les tire à la fois de l’introspection et de l’observation. Étrangement, j’ignore par quel enchaînement de pensée, par quel itinéraire, conscient ou inconscient, ces certitudes s’imposent à mon esprit. J’admets qu’elles peuvent paraître issues de l’imagination et être jugées invraisemblables. Mais ce qui me rassure à cet égard, c’est le fait que la Bible confirme considérablement mon point de vue. C’est en raison de telles concordances que le contenu des Écritures, alors que j’étais encore incroyant, a gagné de la crédibilité à mes yeux.
Il faut vous dire que je n’ai pas trouvé la vérité dans les Écritures. La Bible a plutôt affermi ce que j’avais déjà découvert. Si bien qu’en retrouvant çà et là dans le Nouveau et l’Ancien Testament ce que j’ai aperçu au terme de grands efforts pour saisir la vérité, je n’ai pas seulement été confirmé dans ma recherche mais j’ai été amené à croire que la Bible est une véritable Parole divine et que la vision de la réalité qui m’avait été donnée gratuitement provenait du même Esprit qui avait inspiré les Saintes Écritures.
La profondeur de cette Parole, qui est toujours consistante et cohérente avec elle-même en dépit du fait que sa rédaction s’étale sur plusieurs siècles, s’est révélée souventes fois à l’insu des multiples auteurs. En écrivant leurs textes, ils poursuivaient un but conscient et des intentions bien précises sans pouvoir se rendre compte qu’en filigrane de leurs écrits se tramait un autre discours, un discours qui transcendait le leur et s’adressait, par-dessus leurs mots, aux peuples et aux nations de tous les temps.
— Dites-moi alors comment vous en êtes venu à croire que la croix guérit le traumatisme originel en donnant naissance à une humanité nouvelle ?
— Ceux qui osent regarder en face le Crucifié, l’Innocence par excellence, condamné atrocement par la dureté du cœur de l’homme, sont guéris comme les Israélites de la morsure des brûlants en regardant le serpent d’airain élevé par Moïse dans le désert (cf. Nb 21, 4-9). Par son côté douloureux, la croix projette l’image du destin de l’humanité. La croix, c’est le portrait de l’homme abandonné à lui-même. En rejetant la Vie divine, l’humanité marche vers l’écartèlement, elle se condamne elle-même au gibet. Son orientation exclusive sur l’extériorité au détriment du culte intérieur à la Vie qui s’est propagée à l’humanité tout entière depuis l’origine, la destine à l’horreur d’une mort dans des affres inouïes.
Mais il n’y a pas que le côté sombre et cruel. La croix marque aussi l’entrée dans une vie nouvelle. La croix est la clef qui ouvre la porte, jusque-là fermée, du quatrième étage de la Maison de la vie. La croix triomphe de la mort. La résurrection de Jésus en est la garantie. Elle déplafonne l’humanité pour lui insuffler une vie nouvelle dans un monde tout neuf. Un monde jeune et frais comme une rose, ouvert sur l’univers. Un nouveau palier où l’évolution de la substance vivante peut se poursuivre en propulsant l’humanité vers les hauteurs. Là où elle est destinée à être couronnée par la Divinité et à emporter la palme de l’immortalité.
— L’utilisation de la croix dans votre architecture de pensée m’étonne ! Je dois toutefois reconnaître que votre interprétation rejoint la tradition ambivalente que le christianisme lui a donnée au cours des siècles : mort et résurrection, souffrance et joie, ténèbres et lumière. On peut cependant déplorer que le côté douloureux de la croix, dans la pratique des chrétiens, l’emporte nettement sur le glorieux.
— Cette prédominance de l’aspect morbide et sanglant — alors même que le baptisé devrait plutôt être plongé dans la joie de la résurrection — est un indice du contexte de transition entre deux mondes dans lequel le chrétien se débat. Bien qu’il soit parvenu par la foi à dépasser le monde de la conscience réfléchie, une part de lui-même est retenue en-deçà de la frontière du quatrième palier. Son développement vital tire certes son énergie du monde de la conscience unifiée ou universelle mais la chair ne peut pas encore suivre l’esprit. Elle reste collée au troisième.
La démarche spirituelle du chrétien peut se comparer à une métamorphose graduelle. Celle de la chrysalide au papillon, par exemple. Dans le corps du chrétien — son cocon — un homme nouveau est en formation. Sous son apparence rebutante d’organisme rampant, la larve contient déjà les gènes de la structure aérienne et légère du papillon qu’elle deviendra. De même, le chrétien possède sous une forme latente les facultés vitales qui le libéreront éventuellement de sa lourde enveloppe de limon.
Pour se métamorphoser, la chrysalide se relie solidement à une branche par un fil de soie qu’elle secrète. Pour opérer sa transformation, le chrétien assume et justifie son existence terrestre en s’engageant jusqu’au bout dans un parcours humain particulier. Tant que dure sa croissance, la chrysalide demeure sans défense face aux prédateurs qui tournoient tout autour. De même, le chrétien n’a rien pour faire face aux agressions et peut facilement devenir la proie d’esprits malveillants. Qu’elle soit causée par les fautes personnelles ou qu’elle résulte des effets de la chute originelle dans l’humanité, la faiblesse mine le chrétien. Il ne parvient pas sur la Terre à assumer pleinement la résolution christique de l’impasse dans laquelle stagne l’humanité. Il ne peut s’enorgueillir. Il demeure dans l’expectative d’une rédemption complète.
Conséquemment, il peut vaciller et tituber parfois durant sa lente croissance. C’est pourquoi il a besoin de la croix douloureuse de Jésus — qui a assumé le déficit négatif de l’Histoire auquel les fautes personnelles participent — pour se savoir pardonné et pour persévérer dans la bonne direction au milieu des épreuves de la vie terrestre. Car il demeure pour un temps encore dans une enveloppe corruptible. Son corps s’use, se déstructure graduellement et finit par céder à l’entropie de la matière. Ce qui entraîne toutes sortes de conséquences, aussi bien dans l’ordre physique que moral, et fait de lui un être vulnérable et un pécheur.
Sa situation se comparerait encore à celle d’une créature hybride, appartenant à deux espèces distinctes, qui ne serait chez elle ni chez l’une ni chez l’autre. Le chrétien n’est ni à l’aise dans le monde terrestre de la conscience réfléchie parce qu’il en sait trop sur la responsabilité de l’esprit mondain dans le malheur des humains, ni suffisamment purifié pour établir en permanence sa demeure dans le monde céleste de la conscience unifiée. Saint Paul a fort bien décrit ce dilemme.
Je me complais dans la loi de Dieu du point de vue de l’homme intérieur ; mais j’aperçois une autre loi dans mes membres qui lutte contre la loi de la raison et m’enchaîne à la loi du péché qui est dans mes membres. Malheureux homme que je suis ! Qui me délivrera de ce corps qui me voue à la mort ? (Ro 7, 22-24).
Ce constat tragique ne constitue pourtant pas le dernier mot de la condition du chrétien. Car il vit en même temps de l’espérance qu’au-delà du monde terrestre dans lequel il est laissé — bien que ne lui appartenant pas — son humanité sera un jour revêtue de la chair splendide du Ressuscité et entraînée dans la danse éternelle de la VIE triomphant de la mort. Le chrétien sur la Terre n’est pas une créature achevée. La distance qui le sépare du plein épanouissement explique le décalage qui existe entre la spiritualité qui l’inspire et son existence incarnée.
— L’image du “pauvre pécheur” qui a besoin de la croix pour parer à sa faiblesse ne me semble pas de nature à susciter la sympathie des gens décidés à prendre en main leur destin. Les incroyants ne critiquent-ils pas le “défaitisme” chrétien ?
— Tant qu’il se cantonne dans une attitude de supériorité, l’homme charnel et mondain ne peut pas savoir quelle direction prendre dans l’existence. Il ne sait pas où il va. Son orgueil l’aveugle et lui fait manquer le train de l’évolution véritable — à ne pas confondre avec le progrès matériel des sociétés. En rejetant la croix, il déconsidère la charnière qui fait basculer de la conscience réfléchie à la conscience unifiée ou universelle.
La croix est un lieu unique de passage et de dépassement. On pourra chercher dans toutes les directions mais on ne trouvera pas d’autre débouché d’évolution pour l’homme. Car la croix ne représente pas seulement le traumatisme de la naissance de l’humanité. Elle est le centre de l’Histoire tout comme la naissance d’un enfant est le centre de sa vie.
Le rapprochement que je fais ici entre le genre humain et le développement d’une personne n’est pas une simple comparaison. C’est une réalité. Invisible, certes ! Ce qui ne veut pas dire qu’elle soit inconsistante.
Considérons le phénomène des espèces. Ce concept réfère à une réalité indéniable même si, dans le monde objectif, on ne peut observer que des spécimens séparés les uns des autres. C’est par l’espèce que l’individualité est définie. Il s’ensuit qu’il existe des récurrences structurales entre le spécimen et sa spécificité.
Il y a dans le code génétique certains caractères qui relèvent de l’individu visible dans l’espace, ce qui en fait un organisme unique, et d’autres qui ressortent de l’espèce se déployant invisiblement dans le temps. L’espèce a sa propre vie, son histoire, son développement, sa croissance, sa longévité, etc. Si bien que le spécimen est un calque de l’évolution de l’espèce. Il est inévitable qu’il en soit ainsi. Car chaque spécimen résume dans son développement le parcours d’un embranchement de l’Arbre de la vie parvenu jusqu’à l’espèce dont il est issu. Le spécimen est donc un fruit qui révèle la structure vivante qui le produit.
Il en est de même pour le genre humain. Personne n’est à part de l’humanité et l’humanité n’est pas qu’une simple accumulation d’individus. Le genre humain est une réalité vivante qui a évolué et évolue encore au-delà de l’expérience vitale individuelle. C’est pourquoi l’individualité et la collectivité se rejoignent en profondeur et peuvent se révéler l’une par l’autre. Car ces deux modes du vivant sont comme les deux faces d’une structure identique mais à des échelles de grandeur différentes.
Très chère Ève, permettez que nous fassions un petit exercice. Comparons l’évolution de l’humanité au développement d’un homme immense, un grand organisme qui se développerait dans le temps. Pour distinguer cet organisme mythique du concept courant d’humanité, nous en parlerons comme d’un géant, le GÉANT HUMAIN. Non seulement ce géant comprend tous les humains vivants actuellement mais aussi ceux qui sont morts dans le lointain passé — même les hominidés antérieurs à Homo sapiens. La durée de vie de ce géant chevauche les millénaires et anticipe même sur le devenir pour nous aujourd’hui, soit l’humanité future.
Or, si nous considérons ce géant en regard des paliers de croissance de la substance vivante, nous observerons que les formes vivantes antérieures ont joué le rôle d’un utérus dans lequel le fœtus a pu se développer. Le GÉANT est le fruit d’une longue gestation, donc. Tout comme du monde des unicellulaires est né le monde des multicellulaires, de même, du monde animal tout entier a émergé le monde de la conscience réfléchie.
Pour comprendre ce développement, nous aurons recours à deux illustrations graphiques successives. La première, très simple et dépouillée, s’intitule Naissance.

Observons d’abord une ligne horizontale pour symboliser la mouvance du temps (A). Cette ligne se termine par une pointe de flèche qui indique notre PRÉSENT à nous. Au-delà de la pointe du PRÉSENT, la ligne se prolonge en pointillé pour signifier que l’évolution ne s’arrête pas à l’état actuel et se poursuit vers un devenir dont nous ne préciserons pas le contenu pour le moment.
Au point central de cette ligne, nous dessinons une croix puisque la croix, comme nous l’avons dit, marque la naissance de l’humanité et le centre de l’Histoire de notre espèce. Nous représentons la portion de la ligne A, à gauche de la croix en points pour symboliser de l’eau, la surface d’une mer profonde. Pourquoi l’eau? Parce qu’elle évoque le liquide amniotique de la gestation et parce qu’elle est une substance fluide informe qui constitue un milieu favorable à l’émergence de formes. À droite de la croix, c’est la terre ferme, le continent.
Au-dessus de la ligne A, nous dessinons une aire de PERPÉTUEL PRÉSENT (B), un lieu de transcendance, la Source originelle dont est surgie la création. Puis, sous notre ligne A, à une distance proportionnelle à celle de la Source créatrice, nous dessinons une autre aire (C) représentant le parcours de la substance vivante antérieur à l’avènement de l’humanité. C’est de ce fond de mer que nous traçons une diagonale pour illustrer le développement du GÉANT HUMAIN à partir du règne animal jusqu’à son émergence sur le continent comme en passant par la croix.
— Votre exposé me laisse perplexe. Pour faciliter la compréhension de votre surprenante conception de l’Histoire, vous imaginez l’humanité comme un géant qui chevauche les millénaires dans son développement. Ne craignez-vous pas de forcer un peu trop l’imagination de sorte que vos idées ont peu de chance d’être reçues, sinon par le scepticisme et le sourire ?
— Je comprends votre hésitation et vos doutes. Je vous prie toutefois de me suivre jusqu’au bout avant de porter un jugement définitif. Pour me saisir, vous devez supposer considérablement plus, et non moins, que ce que je parviens à exposer. Ne me prenez pas à la lettre. Voyez plus grand que l’étroitesse des mots que j’utilise pour aborder le mystère.
Certes, il y a lieu de bien distinguer entre les représentations de l’imagination et la réalité. Mais ne constate-t-on pas parfois que la réalité dépasse la fiction ? Le RÉEL déborde considérablement les concepts que l’on est contraint d’utiliser pour le dire. Plusieurs termes, parfois étrangers l’un à l’autre parce qu’appartenant à divers domaines du savoir, peuvent toutefois contribuer ensemble, bien que difficilement, à évoquer une immensité qui ne se laisse pas enfermer dans une suite logique d’arguments.
Ici, l’intuition, et non l’imagination, vient au secours de la raison. Il ne s’agit pas d’imaginer n’importe quoi mais d’exercer avec acuité et intensité cette faculté que l’esprit humain détient pour scruter ce qui est invisible aux yeux du corps. L’intuition fait éclater l’enfermement des concepts. C’est elle, et non la pure logique ni l’imagination, qui est à l’origine des inventions et découvertes dans tous les domaines du génie humain.
Pour éveiller cette faculté, j’utilise parfois une imagerie arbitraire qui ne doit pas être prise littéralement. L’image du géant, par exemple. C’est aussi pour stimuler l’intuition que j’ai recours à l’art graphique. Le graphisme a cet avantage-ci sur le discours conceptuel en ce qu’il tient de la vision. Il ne s’embarrasse pas de détails. Il plane à une altitude qui résout en lignes droites les méandres des parcours tortueux au ras du sol.
La réalité n’est pas statique comme tend à faire croire le langage. Elle est essentiellement mouvante et pour saisir ce mouvement, il faut prendre de l’altitude et se faire visionnaire. On le devient en se projetant soi-même vers le devenir.
Il faut comprendre que nous ne sommes pas des spectateurs du RÉEL mais des acteurs. Le regard que nous posons sur la réalité dépend du rôle que nous choisissons d’y jouer. Si nous choisissons le jour, tout sera lumineux et aura une direction. Mais si l’on opte pour la nuit, tout deviendra ténèbres et n’aura pas de sens.
— Je suis navrée de vous avoir peut-être blessé. Je vous comprends mieux que je ne le laisse paraître. Mes objections ne proviennent pas tant de mon for interne que des résistances de la culture dans laquelle nous sommes plongés.
— Il n’y a pas de faute ! Les irritants qui peuvent ressortir d’un dialogue franc et honnête sont utiles à notre démarche. Je vous ai promis un deuxième graphique qui pourra donner des réponses à vos doutes ! Vous remarquerez une réduction de la taille de la croix pour faire place à de nouveaux éléments.

— Ce qui me frappe, c’est la symétrie de la structure, avant et après la croix.
— Cette symétrie est un calque de la structure de la personne humaine. Vous vous souvenez ? Nous l’avons déjà illustrée sous la forme graphique des trois lignes arquées de manière à former trois cercles excentriques. Nous avions auparavant identifié trois étapes de croissance de l’enfant dans le sein maternel : la tête, le cœur et les sens. Nous avons vu que ces stages constituaient l’infrastructure inversée du développement après la naissance : le corps, l’âme et l’esprit.
Le parcours complet de chaque être humain, avant et après la naissance, peut servir de gabarit pour mettre en lumière la trajectoire du GÉANT HUMAIN. J’ai donc dessiné en pointillé des lignes verticales à égale distance de chaque côté de la croix pour délimiter des étapes de croissance désignées par le terme correspondant de la structure individuelle.
Notez que ces phases du développement du GÉANT HUMAIN se sont manifestées dans l’Histoire surtout sur le plan socioculturel de la vie collective. J’ai illustré cette influence structurale par une ligne irrégulière pour marquer les hauts et les bas de la démarche du GÉANT HUMAIN dans le temps. C’est à ce niveau que l’on peut parler d’une naissance qui lui a permis d’émerger socialement du milieu aqueux “intra-utérin” et prendre pied sur la terre ferme du continent. Avant de naître, l’humanité dans sa croissance était recroquevillée sur elle-même comme dans la position fœtale. Après la naissance, elle s’est déployée pour assumer librement sa stature.
Nous ajoutons enfin deux lignes diagonales. Celle qui illustre l’évolution du géant part du fond de la mer à gauche (C) et pointe vers la Source originelle. Celle de l’incarnation commence à la Source (B) pour achever son parcours là où a émergé l’homme originel. Voilà qui complète notre graphique. Il nous reste maintenant à démontrer comment et par quel détour de l’Histoire cette structure invisible s’est déployée dans le temps.
— Les deux lignes diagonales du graphique ne référeraient-elles pas aux deux substances, orientées dans des directions inverses par les lois qui les déterminent, soit la perte graduelle de chaleur pour la matière et l’exigence de dépassement pour la substance vivante ?
— Dans la réalité, tout se tient, n’est-ce pas ? Si l’on scrute correctement le RÉEL, l’on en vient forcément à comprendre que les déterminismes fondamentaux s’appliquent à tout ce qui existe. Il est inévitable que le visage de notre géant soit buriné par les deux substances. Comme toutes les autres espèces vivantes, l’humanité est marquée par la matière en ce qu’elle est mortelle, et en même temps, elle est dynamisée par la substance vivante pour se maintenir au PRÉSENT.
L’espèce humaine détient toutefois une particularité. L’indéterminisme de la liberté fait que les deux substances entraînent les individus à agir tantôt dans une direction, tantôt dans l’autre mais jamais dans les deux à la fois. Ainsi, en poussant les spécimens vers des destinations aux antipodes, les deux tensions départagent l’espèce. Non sur le plan génétique mais dans les prédispositions intérieures où se joue le débat de la liberté.
Certains actes sont orientés en cohérence avec la diagonale de l’évolution qui incite au dépassement de soi pour accéder à une qualité de vie plus intense, aérienne, translucide. D’autres font glisser sur la pente de l’entropie vers plus de lourdeur, d’opacité, d’obscurité. Dans toutes les religions du monde, ces deux routes s’appellent, la première, le bien, l’autre, le mal.
Dans l’humanité, il n’y a donc pas une seule mais deux histoires à raconter : le périple de l’évolution et le drame de la chute. Des histoires parallèles que nous pourrons parcourir virtuellement en nous référant constamment à la structure proposée par cette illustration graphique. Pour ce faire, nous aurons recours tant aux données objectives des sciences qu’aux connaissances subjectives de la religion. Les sciences pour suivre le parcours de l’humanité, vu de l’extérieur ; la religion pour révéler la démarche intérieure.
Considérons donc l’humanité à son début, sans toutefois prétendre dater l’évènement. Il n’est pas pertinent pour notre propos de savoir si ce commencement remonte à 150 mille ans ou entre 4 et 7 millions d’années. Cette question relève de la recherche scientifique. Il est douteux cependant que les sciences parviennent un jour à préciser l’époque, même approximative, du passage de l’animal à l’homme. Car ce qui les distingue réellement ne se trouvera jamais sous la pioche du paléontologue. Ce qui nous intéresse ici, c’est la spécificité humaine en regard des autres réalités vivantes de la planète. Et cette détermination, la Bible peut nous aider à l’identifier.
Dans la Genèse, il est dit que Dieu a formé le corps du premier homme avec de la glaise (Gn 2, 7). Antérieurement dans notre recherche, nous avons observé que la glaise en question ne pouvait que représenter la matière. Ce verset biblique peut donc s’interpréter dans le sens que l’acte créateur de notre espèce passe par un enchaînement de causes et d’effets, ce que le philosophe qualifie de causes secondes ou efficientes par opposition à une Cause première de l’univers, la Cause des causes.
Maintenant, si nous tenons compte de l’observation objective des phénomènes, nous pouvons soutenir, en toute cohérence avec la Bible, que l’activité créatrice a pu pousser un organisme du règne animal à déplafonner le deuxième étage de la Maison de la vie pour passer au troisième, inaugurant ainsi le niveau humain. Situons conséquemment cette émergence du premier spécimen de notre GÉANTE HUMANITÉ en bas à gauche (C), au tout début de la diagonale de l’évolution, à la frontière du règne animal.
Voilà pour le côté extérieur. Dans le même verset de la Genèse, il est affirmé que Dieu ne s’est pas contenté de modeler le corps de l’homme. Il a aussi insufflé « dans ses narines une haleine de vie et l’homme devint un être vivant ». Cette précision porte d’impressionnantes conséquences.
— Si nous convenons que Dieu a pu élever un animal existant — et donc déjà vivant — au niveau humain, quel sens peut avoir l’affirmation que « l’homme devint un être vivant » seulement après que Dieu eut soufflé dans ses narines ?
— Le scribe raconte plus loin que Dieu « modela encore du sol toutes les bêtes sauvages et tous les oiseaux du ciel », comme il l’avait fait pour l’homme. Mais il n’est pas nécessaire pour eux qu’il souffle dans leurs narines pour les rendre vivants. Si l’homme a bénéficié de l’haleine de Dieu, c’est parce que son souffle vital est spécifique. Il ne concerne pas que la vie du corps. L’auteur aurait pu écrire que c’est lorsque Dieu a soufflé l’haleine de vie que la forme modelée devint humaine et non pas simplement vivante sur le plan biologique.
À remarquer ici que Dieu ne passe pas par les causes secondes mais agit directement. Il n’utilise pas un médium comme la glaise mais tire de Lui-même, de son propre souffle, l’élément créateur qui fait de la forme déjà modelée un être humain. Ce souffle fait pressentir une tendresse, un amour tout spécial de Dieu pour l’homme. Il crée un lien de parenté, une substance intermédiaire en quelque sorte, entre l’humain et le divin.
La possession de tous les attributs génétiques de notre espèce ne suffit donc pas pour faire un humain. Il doit détenir également une qualité qui le caractérise et lui confère une dignité sans pareille en lui permettant d’être conscient d’exister.
L’homme se distingue de l’animal par sa conscience capable de concevoir l’être. La conscience réfléchie suppose la création de l’âme humaine comme fondement de la rationalité. L’auteur de la Genèse renforce cette idée en précisant que Dieu présente à l’homme tous les animaux, après les avoir modelés, pour qu’il leur donne un nom (v. 19). Or, il ne s’en trouve aucun qui puisse lui devenir une « aide assortie ».
Ce détail porte une double conséquence. Il confirme les antécédents biologiques de l’homme tiré du règne animal tout en constituant une consécration de sa suprématie sur les animaux. Les animaux et l’humanité ne sont pas du même niveau vital. Dieu fera une aide assortie à l’homme en tirant la femme d’une de ses côtes, c’est-à-dire de la structure corporelle la plus proche de son cœur.
Selon le scribe, la femme n’a pas été créée comme l’homme avec de la glaise. Elle tire son origine de la région la plus humaine du corps, pourrions-nous dire, le cœur. Ce qui la prédestine à l’amour, à la compassion, à l’empathie. Elle constitue une aide, un soutien, un réconfort dans le combat de l’homme contre les forces aveugles et brutales de la matérialité.
Donc, ce qui démarque l’homme de l’animal, c’est son souffle vital. Ce souffle provient directement de la substance divine. C’est sa propre haleine que Dieu insuffle en l’homme. Il lui attribue ainsi une dimension spirituelle qui ne se rajoute pas au corps artificiellement mais l’anime de l’intérieur, une âme libre, capable d’accéder à la vie divine.
Nous allons donc situer sur notre graphique cette création de l’esprit humain sur la diagonale d’incarnation, en haut à gauche, juste au-dessous de la Source originelle puisqu’il provient du souffle créateur. Voilà ! Vous avez là le portrait de la première manifestation du genre humain. Le GÉANT tire sa substance en même temps du plus profond de la mer pour le corps (A) et du plus haut des cieux pour l’âme (B).
Serait-ce à dire que l’homme primitif était extrêmement spirituel dans sa vie intérieure même s’il n’était pas bien défini physiquement ?
— Dans les premières heures, il était effectivement dans un état de béatitude comparable à l’extase vécue par certains mystiques tout en n’étant encore qu’une ébauche de l’homme à venir sur le plan physique. Mais l’auteur de la Genèse nous révèle que l’état d’innocence n’a pas duré. Très vite, après la description du jardin d’Éden où le premier couple vivait dans la nudité sans éprouver « de honte l’un devant l’autre » (Gn 2, 25), il passe au récit de la chute.
Il n’y a pas lieu ici de revoir en détail cet épisode que nous avons déjà amplement analysé. Ce dont il nous faut toutefois prendre conscience à ce moment-ci, c’est que cette chute n’est pas qu’un événement révolu du passé dont on impute la responsabilité à Adam et Ève. Il s’agit d’une chute qui s’étale sur toute l’Histoire de l’humanité sans en exclure une seconde. La chute n’appartient pas au passé. Elle a lieu en ce moment-même, elle est au PRÉSENT, nous la vivons actuellement, nous sommes dedans.
La GÉANTE HUMANITÉ n’est donc pas victime de la faute du premier couple. Elle est plutôt l’actrice principale d’un scénario qui la fait se déchoir au cours des âges. Car elle persiste à consommer dans le présent une rupture d’avec son Créateur qui l’amène à une chute de l’esprit vers la face obscure des origines matérielles, éventuellement jusqu’au niveau animal où les organismes s’entredévorent pour leur survie et où sévissent les rapports violents de brutes.
— L’hypothèse que l’humanité aurait pu ne pas chuter me semble peu crédible. Avant l’avènement de l’humanité, la création était déjà marquée par les tensions entre la matière et la vie. Je ne vois pas comment la chute aurait pu être évitée à la suite de l’introduction de la liberté.
— C’est le difficile problème du mal dans l’humanité qui est ici en question. Et à cet égard, les deux récits de la création de la Genèse peuvent fournir des pistes de solution satisfaisante pour l’esprit et stimulante pour la croissance intérieure des personnes.
Comme nous l’avons déjà remarqué, l’ordre séquentiel de la création de l’homme, de l’un à l’autre récit, est inversé. Le premier situe la création de l’homme en dernier, le sixième jour, tandis que le deuxième la met en scène en tout premier, avant la création des végétaux et des animaux. Les exégètes expliquent que nous avons là les récits de deux traditions, isolées l’une de l’autre et de milieux sociologiques différents.
— L’explication ne justifie pas qu’une contradiction flagrante se retrouve dès les deux premiers chapitres… ce qui peut faire douter de l’origine divine de ces récits.
— Il y a certes contradiction lorsque l’on s’en tient à une interprétation matérialiste et littérale, mais il n’y en a pas si l’on intériorise la signification profonde de ces mythes inspirés. Même si l’on peut supposer que chaque auteur ne connaissait pas l’autre récit, le scribe compilateur qui a uni ensemble les deux textes — et qui était lui aussi motivé par l’Esprit — a forcément noté leurs divergences. Ce n’est donc pas un hasard ou parce qu’il manquait de suite dans les idées s’il les a quand même juxtaposés l’un à la suite de l’autre mais bien pour mettre en valeur des points de vue qu’il estimait complémentaires.
De fait, l’esprit qui se dégage des deux récits permet de discerner que leurs mondes respectifs de pensée se recoupent admirablement sur le gabarit des Deux diagonales . Le premier récit part d’une perspective extérieure en lien avec la diagonale de l’évolution-spiritualisation et, parallèlement pour nous, à l’approche scientifique de la réalité. L’auteur veut rendre compte de l’existence du monde objectif. Il affirme en substance que l’univers est l’œuvre cohérente, ordonnée et foncièrement bonne d’un Dieu qui aime ses créatures. Une révélation bouleversante, révolutionnaire même, face aux mythes touffus et irrationnels qui foisonnent en son temps.
Le deuxième récit se déroule dans l’optique de l’intériorité, la face subjective du réel. Il s’inscrit sur la diagonale de l’incarnation-matérialisation et se rattache à la vision spirituelle. Il aborde la question des origines par le biais de la psychologie des profondeurs et est donc concerné par le destin de l’humanité. Il situe la création de l’homme en premier pour faire comprendre qu’il a été voulu pour lui-même avant toutes les autres créatures.
C’est seulement après l’avoir modelé et lui avoir insufflé son âme, en effet, que « Dieu planta un jardin en Éden, à l’orient, et y mit l’homme… pour le cultiver et le garder » (Gn 2, 8.15). Le jardin planté par Dieu laisse encore entendre qu’à l’origine, Dieu a donné à l’humanité un contexte environnemental parfait, à l’abri de la nature sauvage et des lois aveugles de la matière.
Contexte paradisiaque dont l’humanité s’est éloignée sans retour possible (cf. Gn 3, 24), dès ses premiers pas, pour jouir d’une problématique indépendance. De sorte qu’on ne peut imputer au Créateur la responsabilité des difficultés de la tragique condition humaine. Dieu n’est pas la cause du mal. Le malheur des hommes est une conséquence de la chute de l’humanité. L’affirmation est extrêmement importante et porte des conséquences déterminantes sur la conception de la réalité.
Car si Dieu était responsable du mal, l’humanité n’aurait pas pu être libérée et elle n’aurait pas été animée par l’espérance d’éviter une fin tragique. Elle se serait perdue car elle n’aurait pas eu d’autre véritable choix que de haïr à l’infini un tel dieu mauvais et sadique qui trouverait sa béatitude dans le malheur des humains. Ceux qui conçoivent ainsi la divinité rendent un hommage non pas au vrai Dieu mais à son Ennemi.
Cela dit, vous avez raison d’estimer que la chute apparaît comme une incontournable fatalité. Comme si elle était inévitable. De sorte que notre GÉANTE HUMANITÉ détiendrait, sinon un alibi, du moins une certaine excuse pour s’être détournée de Dieu par faiblesse.
Le scribe du récit de la chute, d’ailleurs, nuance la culpabilité de l’humanité. De fait, il fait porter le gros du poids de responsabilité sur un troisième mystérieux personnage qui se glisse subrepticement dans le jardin idyllique. Le serpent parvient à persuader le premier couple de se détourner de leur Éden intérieur, où ils communiquent familièrement avec Dieu, en faisant miroiter l’attrait des biens extérieurs sous la figure du fruit interdit. Sortez de vous-mêmes, argue-t-il, et vous deviendrez comme des dieux qui déterminent ce qui est bien et ce qui est mal sans devoir rendre de comptes à quiconque.
— Je ne comprends pas que le Tentateur ait pu s’insinuer dans l’Éden. N’avez-vous pas dit qu’il était un milieu privilégié à l’abri du mal ?
— La présence du Tentateur oblige à supposer des antécédents à la chute de l’humanité. On ne dispose pas d’autre information à ce sujet que ce qu’en disent les intuitions théologiques séculaires. La foi sait — et la raison apprécie hautement cette connaissance révélée qui lui ouvre des horizons de spéculations quasi illimitées — qu’il n’existe pas qu’un monde visible. Dieu a aussi créé un monde invisible peuplé par des esprits qui jouissent de la liberté mais ne sont pas incarnés comme nous dans la matière.
Or, la chute de l’humanité fait suite à la révolte de certains esprits angéliques. L’argument servi au premier couple par le serpent renvoie au « non serviam » d’un Ange — nommé Lucifer par la tradition chrétienne — qui a entraîné à sa suite le tiers du monde angélique (cf. Ap 12, 4). Par sa sombre lumière et son intelligence tordue, cet Ange se substitue à Dieu et cache ainsi à l’humanité la vision de la vérité.
— Mais comment Lucifer a-t-il pu se retrouver dès l’origine dans le jardin soi-disant parfait planté par un Dieu dont l’acte créateur est supposément aussi parfait que Lui-même ?
— Nous avons vu déjà que Dieu passe par les causes secondes pour créer la matière et toutes les espèces vivantes, incluant l’humanité. Il est inévitable qu’il en soit ainsi en raison de l’extrême transcendance de Dieu.
Dieu est un esprit pur d’une élévation infinie par rapport à l’univers. Sans vouloir dévaloriser le monde matériel, nous pouvons supposer qu’agir directement à ce niveau pourrait apparaître comme une certaine dégradation de la Substance divine, ou, à tout le moins, comme une incursion de la Divinité à un niveau qualitatif inférieur à Lui-même où l’infini devrait se dégrader en fini, où l’éternité devrait se réduire à l’espace et au temps, où l’illimité devrait s’imposer des frontières.
S’il est donc inévitable que le Créateur passe par les causes secondes pour faire advenir les réalités visibles, il est tout à fait cohérent du point de vue philosophique de conjecturer que les réalités invisibles dans lesquelles nous sommes plongés puissent aussi servir d’instruments pour l’exécution du projet divin. C’est pourquoi la tradition théologique soutient que la gestion de l’univers visible a été confiée par Dieu aux anges.
Selon cette conception, derrière les réalités du monde des apparences, les esprits célestes assument des fonctions et servent d’intermédiaires pour la mise en œuvre du plan de Dieu. Dieu a créé des esprits non uniquement pour Le louer mais aussi pour Le servir en assumant des responsabilités et en jouant de leur pouvoir, chacun dans un domaine particulier et dans un axe spécial de gouvernance, pour que les réalités, aussi bien matérielles que spirituelles, se plient à la courbure du projet créateur.
Les esprits angéliques remplissent des missions et jouent donc des rôles incontournables de l’économie créatrice. Par exemple, en accompagnant chaque être humain en particulier durant son périple terrestre, en soutenant les collectivités humaines dans leurs démarches historiques, en influençant l’évolution des espèces depuis le monde des unicellulaires jusqu’au monde de la conscience réfléchie, en conditionnant la matière pour qu’elle parvienne, au travers des dédales et des aiguillages de la chute entropique, à servir de support à la substance vivante.
Or, qu’arrive-t-il lorsqu’une partie de ces serviteurs de la création se révoltent contre leur Auteur ? Un Dieu parfait ne reprend pas ce qu’il a donné en toute gratuité. Ce serait manifester de l’imperfection de revenir sur son acte créateur en anéantissant l’être dans des êtres qu’il a créés. Ces anges révoltés ne perdent donc pas leur pouvoir et leur empire sur le domaine qui leur a été imparti alors qu’ils étaient purs et soumis à Dieu. En refusant de collaborer, ces esprits déchus utilisent cependant leur fonction pour mettre du sable dans les engrenages de la création. Ils sabotent le “système” issu de la pensée créatrice.
Ce qui explique la présence de leur Chef dans le jardin que Dieu, à l’origine, a aménagé expressément en vue de l’humanité. La Genèse le décrit comme « le plus rusé de tous les animaux des champs que Yahvé Dieu avait faits » (v. 3, 1). Celui qui fait trébucher l’humanité est bien une créature de Dieu. L’auteur précise qu’il est issu du monde animal pour faire comprendre qu’il était présent et agissant dans la création dès avant l’émergence de l’homme. Si bien qu’après l’expulsion d’Éden, l’humanité hérite d’un monde déjà entaché par la mauvaise volonté des démons.
< article_précédent _____________________________________article_suivant >

La civilisation de l’amour ou le Règne de Dieu sur la Terre,
238 pages, 10 €, 15 $.
Pour commnder: www.bookelis.com


a lourde enveloppe de limon.
Le chemin des étoiles, 186 pages en couleurs, 14,8 X 21 cm, 22 €, 30 $ CA
Pour commander
https://www.bookelis.com/nouvelles/10092-Le-chemin-des-etoiles.html


Laisser un commentaire
Vous devez vous connecter pour publier un commentaire.