Catégories
Commentaires récents
  1. La transition entre le monde de la conscience réfléchie et le monde de la conscience unifié est ici articulée par…

  2. Nous voici soudainement projeté entièrement dans une réflexion biblique ! Cela étonne et détonne un peu ! Toutefois, les interprétations…

  3. De même que "La naissance est exactement au centre d’une vie entière", de même la "naissance" de l'Humanité est exactement…

  4. Que dire ? J'ai démontré (sur mon site contemplationtransformante.net), par un tout autre chemin, que la vie de la première…

  5. Je ne sais si c'est la proximité de la fête de Noël qui me donne cet avant-goût de joie exubérante…

  6. « Ce détournement du fluide vital de l’intérieur vers l’extérieur […] a fait que l’humain, aliéné de sa cohérence interne,…

  7. Voici déjà un bref commentaire, histoire d'ouvrir notre échange: « — Lors de l’émergence de la CONSCIENCE RÉFLÉCHIE, les déterminismes de…

  8. Voici un premier commentaire: « pour saisir une ligne constante et cohérente d’évolution, il faut se mettre à distance des…

Recherche
;
43- L’ère cordiale

< article_précédent _____________________________________article_suivant >

Ève : Les liens que vous avancez entre les données de la paléontologie et la Genèse m’étonnent. Votre thèse ne serait-elle pas un peu trop motivée par l’intention de concilier science et foi ? Je songe particulièrement au rapprochement que vous faites entre les races d’hominidés antérieurs à notre espèce et la période antédiluvienne.

— Les rapprochements que je fais ne sont pas sans fondement scripturaire. L’existence d’espèces humaines primitives antédiluviennes peut fort bien se déduire d’au moins deux passages de la Genèse.

Il y a d’abord cette référence très étrange aux Nephilim que nous avons déjà relevée (cf. Gn 6, 1-4). Un autre passage de la Genèse peut être interprété comme une allusion à la primitivité originelle. L’auteur rapporte que « Yahvé Dieu fit à l’homme et à sa femme des tuniques de peau et les en vêtit » (Gn 3, 31).

On peut se questionner sur la signification de ce commentaire dans le contexte de l’expulsion d’Adam et Ève de l’Éden. Il semble clair pour tout le monde que c’est l’homme qui fabrique les vêtements et non pas Dieu. Mais en attribuant à Dieu la confection des premières tuniques, le scribe veut indiquer que le principe du vêtement fait partie de la nature humaine et en est inséparable. Le corps de l’homme a un besoin essentiel de protection pour maintenir sa santé et assurer sa dignité.

Ce qui est remarquable dans cet anthropomorphisme, c’est que Dieu fabrique les premiers vêtements à partir de peaux de bêtes, comme s’il avait cousu ensemble des produits de chasse. Dans la culture de l’auteur, pourtant, on connaissait bien le tissage. On savait apprécier la beauté des vêtements de laine et de lin. N’aurait-il pas été plus convenant d’attribuer à Dieu la fabrication de tissus somptueux ? Pourquoi l’utilisation de peaux sinon pour faire allusion à un passé humain primitif, dépourvu des technologies de la civilisation ?

On constate que ces deux passages dénotent une notion implicite d’évolution tant physique que morale et culturelle. La Bible ne fait pas qu’instruire sur l’existence de Dieu. Elle témoigne du progrès constant de l’humanité sur tous les plans. Une évolution qui va de pair, certes, avec une connaissance de plus en plus claire de Dieu et de Son œuvre créatrice.

— La Bible révélerait donc en filigrane de ses récits la face subjective de l’évolution humaine ?

— Ici, les termes d’évolution et de croissance ont un sens univoque. L’Ancien Testament raconte effectivement les étapes de la prise de forme de la GÉANTE HUMANITÉ. Je compare cette formation au développement intra-utérin, d’abord de l’embryon, puis du fœtus. Avant le déluge, c’est tout l’appareil nerveux et cérébral de l’embryon qui s’élabore. Il s’agit du substrat biologique à partir duquel se développera la pensée et la conscience.

Après le déluge, l’embryon devient fœtus. Le cœur commence à battre et le sang irrigue les cellules pour leur apporter les nutriments nécessaires au développement futur des divers organes. L’élaboration du système sanguin est à la base de la faculté de s’émouvoir, d’apprécier la beauté et d’aimer. La Genèse passe en revue diverses étapes de la formation du cœur de la GÉANTE HUMANITÉ, depuis Abraham appelé à sacrifier son fils unique jusqu’aux sanglots de Joseph retrouvant son père et ses frères en passant par Jacob qui servit son oncle gratuitement pendant 14 ans pour épouser Rachel, sa bien-aimée.

— Au début du christianisme, les théologiens ont vu dans le déluge la préfiguration du baptême. Pour votre part, vous y discernez une étape cruciale de croissance du GÉANT HUMAIN.

— Le déluge symbolise en effet une phase critique de l’évolution intra-utérine de l’humanité, le passage de la tête au cœur, une transition depuis l’ère cérébrale vers l’ère cordiale. Après un événement dramatique, dont la mémoire collective n’a gardé qu’un vague souvenir, le cœur du GÉANT HUMAIN a commencé à battre. Cette épreuve lui a permis de dépasser l’animisme d’un monde froid et cruel sous l’emprise des esprits, pour accéder à un monde sensible, vulnérable certes, mais combien vibrant et chaleureux.

À plusieurs reprises, l’auteur de la Genèse fait allusion à cette nouvelle ère du cœur (cf. Gn 6, 5). Dès le premier paragraphe du récit, le mot est utilisé deux fois. Une première fois pour dire que le « cœur » de l’humanité pré-diluvienne « ne formait que de mauvais desseins à longueur de journée ». Ensuite, pour expliquer que « Yahvé se repentit d’avoir fait l’homme sur la terre et il s’affligea dans son cœur » (Gn 6, 5-6). Le mot est repris à la fin du récit.

Yahvé respira l’agréable odeur [des sacrifices de Noé] et se dit en lui-même : « Je ne maudirai plus jamais la terre à cause de l’homme, parce que les desseins du COEUR de l’homme sont mauvais dès son enfance » (Gn 8, 21).

— Ce qui me rend perplexe dans cette histoire, c’est que le revirement divin s’appuie sur le constat même qui a servi de prétexte pour provoquer le déluge. Au début du récit, le cataclysme survient parce que le cœur de l’homme est mauvais. Après l’élément destructeur, la décision de ne plus provoquer une telle catastrophe est justifiée du fait « que les desseins du cœur de l’homme sont mauvais dès son enfance ». Dans le premier cas, la divinité se repent « d’avoir fait l’homme sur la terre… et avec les hommes, les bestiaux, les bestioles et les oiseaux du ciel ». Dans le deuxième, elle se repent de s’être emportée au point d’avoir voulu détruire toute vie. Dieu serait-il irrationnel ?

— Je ne sache pas que l’exégèse ait su résoudre cette apparente incohérence du récit. En conséquence, j’éprouve toute latitude pour avancer mon interprétation. Permettez donc que je paraphrase cet épisode en y mêlant généreusement, selon ma méthode, tant le donné religieux que scientifique, tant l’intuition que le raisonnement, le mythe que la préhistoire. Mon but est de dégager la signification profonde du récit biblique en m’efforçant de considérer simultanément, autant que faire se peut, la double face du RÉEL, l’interne et l’externe, la signification et l’apparence.

Je soutiens que le discours énigmatique de Yahvé signalerait l’entrée en scène d’un nouveau paradigme de croissance. Le fait que l’humanité ait été marquée par le mal « dès son enfance » — c’est-à-dire dès sa vie primitive — signifierait que l’évolution humaine, avant même d’accéder pleinement et lucidement à la rationalité et à la liberté morale, était déjà engagée sur une voie déviante. Ce qui avait nécessité en bout de piste l’entrée en scène d’un élément correcteur provenant de la matérialité, que la Bible symbolise par le déluge. En d’autres mots, ce sont les forces naturelles de l’environnement qui étaient alors chargées, comme pour les espèces animales, de corriger les mauvais aiguillages des humains préhistoriques.

Mais après le cataclysme, l’économie de l’évolution n’est plus la même. Il y a changement de paradigme. Désormais, ce ne seront plus les bouleversements de l’ordre naturel qui seront chargés de corriger les impasses de l’évolution humaine.

Plus jamais je ne frapperai tous les vivants comme j’ai fait. Tant que durera la terre, semailles et moissons, froidure et chaleur, été et hiver, jour et nuit ne cesseront plus (Gn 8, 21-22).

Cette réflexion mise dans la bouche de Yahvé laisse entendre que l’humanité ne dépendra plus des soubresauts de la nature comme facteur décisif et déterminant de son évolution. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y aura plus jamais de cataclysmes mais qu’une étape de l’humanisation a été franchie. Un progrès a été accompli au prix d’une épreuve environnementale, certes éprouvante, mais décisive en ce qu’elle a pavé la voie à une nouvelle espèce.

— Un nouveau genre humain ?

— La même humanité mais une nouvelle morphologie. On peut l’induire du fait qu’avant le déluge, l’humanité est végétarienne.

Dieu [s’adressant aux humains] dit : « Je vous donne toutes les herbes portant semence, et tous les arbres qui ont des fruits portant semence : ce sera votre nourriture. À toutes les bêtes sauvages, à tous les oiseaux du ciel, à tout ce qui rampe sur la terre et qui est animé de vie, je donne pour nourriture toute la verdure des plantes » (Gn 1, 29-30).

Au sortir de l’arche, l’humanité devient carnivore.

Tout ce qui se meut et possède la vie vous servira de nourriture, je vous donne tout cela au même titre que la verdure des plantes (Gn 9, 3).

Entre les constats des mauvais desseins du cœur de l’homme, la donne est donc considérablement modifiée. Et le changement est positif. Car Yahvé bénit Noé et sa descendance. « Soyez féconds, multipliez, emplissez la terre. » Noé devient ainsi le nouvel Adam de l’humanité réformée. D’autre part, il confirme la suprématie de l’homme dans la création. Une souveraineté déjà acquise depuis Adam mais qui ne s’imposera pas sans lutte.

Soyez la crainte et l’effroi de tous les animaux de la terre et de tous les oiseaux du ciel, comme de tout ce dont la terre fourmille et de tous les poissons de la mer : ils sont livrés entre vos mains. (9, 1-2).

Alors qu’à l’origine, l’adversité était reliée au végétarisme et provenait du sol produisant « épines et chardons » (cf. Gn 3, 17-19), voici que le combat de la vie se transporte sur la vie animale. Une restriction, pourtant.

Vous ne mangerez pas la chair avec son âme, c’est-à-dire le sang. Mais je demanderai compte du sang de chacun de vous. J’en demanderai compte à tous les animaux et à l’homme, aux hommes entre eux, je demanderai compte de l’âme de l’homme. Qui verse le sang de l’homme, par l’homme aura son sang versé. Car à l’image de Dieu, l’homme a été fait (9, 4-6).

Le sang ou l’âme, c’est l’intériorité, un côté de l’économie vitale que la nouvelle espèce devra développer. Elle devra désormais s’intérioriser pour évoluer afin de coïncider avec « l’image de Dieu » en elle. Là est le bien ultime permettant d’attribuer aux autres biens leur juste place dans la hiérarchie des valeurs.

Dans le monde antédiluvien, les valeurs morales étaient monochromes. Les nuances n’existaient pas. Tout était blanc ou noir, lumière ou ténèbres. Dans le nouvel ordre postdiluvien, une zone de couleur s’ouvre entre les extrêmes. La fibre morale en émerge. L’arc-en-ciel peut alors servir de signe d’alliance entre Dieu et les hommes puisque le nouveau genre humain dispose d’un cœur capable de discerner les nuances de la vie morale.

Voici le signe de l’alliance que j’institue entre moi et vous et tous les êtres vivants qui sont avec vous, pour les générations à venir : je mets mon arc dans la nuée et il deviendra un signe d’alliance entre moi et la terre. Lorsque j’assemblerai les nuées sur la terre et que l’arc apparaîtra dans la nuée, je me souviendrai de l’alliance qu’il y a entre moi et vous et tous les êtres vivants, en somme toute chair, et les eaux ne deviendront plus un déluge pour détruire toute chair. Quand l’arc sera dans la nuée, je le verrai et me souviendrai de l’alliance éternelle qu’il y a entre Dieu et tous les êtres vivants, en somme toute chair qui est sur la terre (Gn 9, 12-16).

Un nouvel ordre est donc instauré. Le changement de paradigme commence à se manifester dès la sortie de l’arche lorsque Noé dresse un autel à Yahvé et lui offre des holocaustes « de tous les animaux purs et de tous les oiseaux purs » (Gn 8, 30). Souvenons-nous que nous sommes toujours ici dans un récit mythique. Cet acte de culte n’est pas très réalisable, n’est-ce pas ? Car il devrait s’étaler sur plusieurs semaines, voire des mois, vu le nombre d’espèces à capturer et à sacrifier.

Mais la formulation « tous les animaux purs et tous les oiseaux purs » est chargée de signification. Il s’agit ici de justifier la Volonté créatrice de l’univers. Noé rend grâce à Dieu pour la création tout entière et non pour des espèces particulières. Le patriarche, pourtant, n’offre en holocaustes que les espèces pures. Soit, celles qui s’harmonisent aux lois de la vie et s’affinent en assimilant des nourritures saines. Quant aux espèces impures, elles ne sont pas offertes parce qu’elles se complaisent lourdement dans le terrestre et se dégradent en se gavant de boue et de charognes.

En offrant les espèces qui s’élèvent et en excluant celles qui sont entraînées dans la chute entropique de la matière, Noé inscrit la nouvelle humanité en toute cohérence avec la courbe ascendante de la substance vivante. Par son acte de sacrifice, il la positionne à l’avant-garde de la chaîne des vivants, à la pointe de flèche propulsée par l’énergie vitale vers la permanence de l’être. Car toutes les espèces pures ont contribué à la lignée qui a abouti au monde de la conscience réfléchie. Toutes trouvent leur signification dans et par l’homme, qui est non seulement capable de reconnaître la souveraineté du Créateur mais qui se dispose, par son abandon à Dieu, à participer à son projet universel.

En sacrifiant tous les spécimens purs, Noé offre son humanité qui en est la synthèse. Il donne ainsi le coup d’envoi à une nouvelle étape du développement humain et ouvre une voie sans précédent de croissance vitale au cours de laquelle se formera le COEUR de la GÉANTE HUMANITÉ. Après le cataclysme, l’humanité prend conscience de son âme. Une percée de l’intuition qui, en se répercutant sur le plan socio-économique, initialise la vie pastorale sédentaire.

Avant cette transition du cerveau vers le cœur, l’humanité était nomade et vivait de cueillette et de chasse. Les espèces préhistoriques de la lignée Homo erectus correspondent à la condition de l’humanité d’alors. La croissance des circonvolutions du cerveau, qui n’étaient pas encore parvenues à leur plein déploiement, canalisait toute l’énergie vitale. Ce qui permettait certes à la conscience d’accéder à la rationalité et d’initialiser le langage. Mais ces facultés s’exerçaient surtout pour les réalités tangibles cependant que le sommet de l’âme était obnubilé par l’imagination, qui faisait percevoir un monde d’esprits où le jugement est sans nuances et désincarné.

L’humanité d’alors était superstitieuse parce que le cœur n’avait pas encore commencé à battre. Elle était froide et rivée aux intérêts du moment. Il lui manquait de se voir à distance d’elle-même et de se mettre à la place de l’autre. Elle n’était pas encore capable d’éprouver de la compassion et de l’empathie. Le culte qu’elle offrait à des esprits invisibles était intéressé. Il visait à apprivoiser et à contrôler les réalités visibles.

Certes, les humains exécutaient fidèlement et habilement le rituel de casser des pierres pour qu’en surgisse l’“âme de la matière” sous la forme d’objets utilitaires. Mais cette “messe” n’atteignait pas le Créateur. Elle ne permettait pas d’élever l’esprit à l’altitude requise pour toucher le Dieu unique, le Souverain qui règne sur toute la création et non sur une partie seulement, comme les dieux cantonnés chacun à son domaine particulier.

Après le cataclysme, la situation n’est plus la même. L’auteur du récit l’affirme en laissant entendre que Dieu a changé d’avis tandis que l’homme demeure pécheur comme avant. La colère de Dieu s’évanouit en effet lorsque Dieu respire l’odeur apaisante des holocaustes de Noé. Le nouvel Adam a su toucher le cœur divin parce qu’il était doté lui-même d’un cœur admiratif et reconnaissant, un cœur capable de s’émouvoir devant la beauté de la vie et de l’être.
Il ne s’agit pas du cœur physique, bien entendu, mais du cœur spirituel de la GÉANTE HUMANITÉ. Si le cerveau est le siège de la rationalité, ce cœur-là est l’organe de l’amour, de la bienveillance. Ce cœur-là fait toute la différence entre un monde hanté par des esprits malveillants et un monde ouvert à la beauté et générateur de bonté.

— Je ne vois vraiment pas comment la fumée de dépouilles d’animaux consumées par le feu a pu apaiser Dieu ! Bien loin de toucher mon cœur, ces sacrifices d’animaux me révulsent au plus haut point.

— Très chère Ève, je partage votre dégoût. Nos personnes n’ont pas été formées durant l’ère cordiale de l’humanité intra-utérine. Heureusement, nous n’avons pas à subir ce culte que notre sensibilité moderne jugerait cruel.

On doit comprendre que les sentiments de Dieu exposés dans ce récit, comme l’odeur apaisante des sacrifices, sont anthropomorphiques. Ils concernent l’intériorité humaine et non une divinité extrapolée au plus haut des cieux. Ce n’est évidemment pas Dieu qui éprouve ces sentiments alternatifs mais la surconscience humaine. Soit, cette profondeur abyssale de l’intériorité à laquelle la foi en la divinité peut donner accès et qui coïncide avec les pulsions vitales les plus sublimes de la substance vivante. Ce qui plaît ou ce qui déplaît à Dieu, c’est ce qui est ou non en accord, en syntonisation avec la vie qui jaillit de la profondeur.

Quand la Bible parle de la colère de Dieu, par exemple, elle ne veut pas signifier qu’un dieu objectif, hors de nous et de l’univers, est fâché. Une telle représentation de Dieu correspondrait à une idole. La colère de Dieu implique plutôt une contradiction, une irritation entre ce que nous vivons extérieurement et ce que nous sommes dans le fondement de notre être. L’apaisement de Dieu, au contraire, représente l’harmonie, la cohérence, l’accord véritable entre ces deux niveaux.

— Je crois pouvoir déduire de votre interprétation que l’humanité antédiluvienne, dans le cours de son évolution, était davantage marquée par des contraintes matérielles extérieures que par la liberté morale. Ce qui me questionne, c’est le changement de perspective qui a suivi. Comme si le mot évolution n’avait pas tout à fait le même sens, avant et après le déluge.

— L’humanité antédiluvienne a évolué plus ou moins entre deux niveaux. Elle venait d’émerger de la condition animale — donc des déterminismes instinctuels propres à l’espèce — et n’accédait pas pleinement à la liberté rationnelle, les comportements étant encore principalement commandés par le milieu social et les circonstances environnementales. La structure rationnelle sous-jacente à la liberté était certes active mais la possibilité de choisir entre diverses options morales n’entrait pas encore clairement dans le champ de la conscience. L’humanité était alors comme un enfant qui n’a pas atteint l’âge de raison même s’il peut déjà élaborer des raisonnements élémentaires. On ne le considère pas totalement libre d’agir et, pour cette raison, on lui impose, de l’extérieur, des normes de conduite.

Il en est de même pour l’humanité préhistorique. Elle a pu accéder à la rationalité sans être pleinement responsable. Son évolution a pu être davantage balisée par les conditions externes que par la liberté interne. On doit comprendre que son développement se situait quelque part entre le primate et l’homme moderne. Vous avez donc raison de penser que le moteur vital de l’évolution ne s’est pas enclenché de la même manière, avant et après le cataclysme, pas plus qu’il ne dynamise par le même engrenage le règne animal et l’humanité.

— Mais comment expliquer que dans le monde des multicellulaires, l’évolution réagisse principalement à des facteurs externes tandis que dans le monde de la conscience réfléchie, elle relève généralement de la subjectivité morale des individus ?

— Le dynamisme évolutif semble effectivement s’exercer, de l’animal à l’homme, dans des directions divergentes. Cette distinction ne tient toutefois pas d’un changement d’orientation de l’élan vital en lui-même mais de notre regard sur la réalité. Il n’y a pas deux mais une seule substance vivante au travail.

Je vous rappelle ici l’une des affirmations centrales de la théorie quantique. À savoir que ce qui est observé objectivement subit l’influence de l’observateur. De sorte que pour saisir le fond de la réalité, l’observateur doit tenir compte tout autant de son poste d’observation que de ce qui est observé.

Transposée dans les termes de notre philosophie, cette exigence implique qu’il nous faut prendre en considération notre humanité dans le scénario général de l’évolution. Et dans le cas qui nous occupe, nous observons une migration des paramètres évolutifs entre la condition animale et l’humanité. Il semble y avoir un déplacement de l’extérieur vers l’intérieur. L’évolution s’intériorise.

C’est là une interprétation basée sur l’apparence. Elle n’est pas fausse mais incomplète. Elle ne rend pas compte jusqu’au fond de la réalité. Car le dynamisme évolutif opère toujours et partout de l’intérieur.

Lorsque nous observons la multitude des êtres vivants — c’est-à-dire à partir des postulats de la démarche scientifique — nous constatons qu’ils ont tous une origine commune. Depuis la génération initiale de la vie, il y a environ quatre milliards d’années, les organismes se sont transformés graduellement au cours des âges de notre planète en de multiples espèces.

Cette connaissance est objective dans la mesure où elle demeure vraie pour tout le monde et ne subit en rien une influence extrascientifique. Ce qui implique qu’elle englobe tous les vivants… sauf le sujet détenteur de cette connaissance. Elle concerne toute la scène mais oublie celui qui se tient devant le décor. Elle comprend tout… sauf celui qui comprend.

Cette méthode pour accéder à la connaissance, toute valable et légitime qu’elle soit, est partielle. En se fondant uniquement sur l’observation, elle exclut de sa perspective l’autre moitié du réel, soit l’intériorité. Elle en vient ainsi à considérer l’adaptation à l’environnement terrestre comme une cause plutôt qu’un effet de la poussée évolutive, une explication finale plutôt que partielle du dynamisme évolutif.

Dans le règne animal, il est vrai, la loi d’adaptation façonne la forme physique et les organes appropriés à la niche environnementale de l’espèce. Mais il n’en n’est pas ainsi pour l’homme. Car il satisfait à l’exigence d’adaptation par son travail et les outils qu’il invente pour harnacher l’environnement. Après le déluge, son corps n’a plus besoin de subir de transformations majeures.

On se doit de reconnaître que chez l’être humain, ce n’est pas tant le corps qui évolue mais l’esprit. Ce qui change, ce qui s’accroît et progresse, ce qui grandit et s’élève de plus en plus sur l’échelle qualitative de la vie, c’est la partie invisible de l’homme : sa facture spirituelle, son âme, sa vie, sa culture. Si l’esprit demeure inaccessible aux évidences scientifiques, sa dimension comme composante du réel est cependant démontrée par les effets de son évolution et de sa croissance, ne serait-ce qu’au simple niveau des connaissances objectives et morales.

Toutefois, nous, les humains, ne sommes pas des esprits purs, des rationalités désincarnées. Aussi brillante et exceptionnelle que nous puissions considérer notre faculté rationnelle, nous sommes nous aussi, individuellement et collectivement, des sujets de l’évolution. Nous ne sommes pas statiques. Nous sommes en marche, nous progressons vers plus. Il suffit de considérer le passé pour constater l’incommensurable parcours du GÉANT HUMAIN. Il a évolué et évoluera encore. Il a été conduit à son insu sur un chemin qu’il ne détermine pas. Indéniablement, il ne dispose d’aucun contrôle sur lui-même pour arrêter d’avancer. Vers quoi ? C’est là toute la question !

Si donc nous considérons la réalité globale à laquelle nous participons comme humanité, nous devenons éminemment concernés par l’évolution. Nous ne pouvons plus nous en exclure au nom de l’objectivité. Nous nous devons d’interpréter ce qu’elle implique pour nous.

Pour véritablement comprendre l’évolution humaine, nous devons donc devenir subjectifs. Car pour appréhender le dynamisme évolutif, nous devons faire un retour sur nous-mêmes et emprunter la voie de l’intériorité. Ce qui ne veut pas dire que nous cessions de connaître objectivement ; ni à l’opposé que les connaissances que nous acquérons dans la voie intérieure n’ont aucune valeur. C’est tout le contraire. Car notre propre évolution dépend de ceci : que nous nous connaissions nous-mêmes.

Voilà pourquoi la connaissance de l’évolution, dans son dernier retranchement humain, prend une tangente morale, là où se joue la liberté. Elle se résume à discerner entre ce qui fait agir en toute cohérence avec le fond vital qui anime l’être humain ou ce qui l’en détourne. Deux chemins aux antipodes alors se présentent à la conscience. La vie ou la mort. La lumière ou les ténèbres. Le sens ou l’absurdité. La vérité ou le mensonge. Deux démarches que les religions du monde ont depuis toujours identifiées comme étant la voie du bien et la voie du mal.

— Je comprends mieux pourquoi l’auteur du récit de la Genèse explique l’éradication de l’espèce pré-diluvienne comme étant la conséquence d’une déviation morale. Mais je demeure préoccupée par une question théologique. Faut-il en conclure que les races humaines primitives se seraient perdues à jamais ?

— Une lecture attentive de la Genèse s’avère rassurante à cet égard. Après le meurtre d’Abel, le premier couple engendre un fils qu’Ève nomme Seth, car, dit-elle, « Dieu m’a accordé une autre descendance à la place d’Abel, puisque Caïn l’a tué » (Gn 4, 25). Les deux frères restants, Caïn et Seth, ont chacun une descendance. Bien que l’auteur de la Genèse exprime son idée sous la forme de généalogies, il semble clair que l’on doive interpréter les lignées en question comme des dispositions dans l’ordre spirituel et non comme un héritage génétique.

La généalogie de Caïn est nettement tournée vers le terrestre et une économie sociale où prolifère l’injustice. Le chant barbare qui la termine indique un accroissement du mal de génération en génération.

J’ai tué un homme pour une blessure,
un enfant pour une meurtrissure.
C’est que Caïn est vengé sept fois
mais Lamek, soixante-dix-sept fois (Gn 4, 23-24).

La généalogie de Seth, qui se termine avec Noé, est de son côté définitivement tournée vers le bien et la vie. D’abord, Seth a été engendré d’Adam, « à sa ressemblance, comme son image » (Gn 5, 3). Une indication que « la ressemblance de Dieu » attribuée spécifiquement à Adam au premier verset du chapitre lui a été transmise.

Le fils de Seth, Énosh, « fut le premier à invoquer le nom de Yahvé ». Une précision qui laisse supposer des progrès dans la bonne direction d’une génération à l’autre et une évolution des conceptions religieuses. Parmi les patriarches avant le déluge, toujours dans la lignée de Seth, on trouve Hénok, qui « marcha avec Dieu », comme Noé. « Il disparut, car Dieu l’enleva » (Gn 5, 24) à l’âge de 365 ans, un chiffre beaucoup moindre que l’âge des autres patriarches mais un chiffre parfait qui évoque un accomplissement mystique en ce qu’il représente le cycle complet d’une année terrestre.

On peut donc en conclure que parallèlement à une humanité qui s’est perdue en amplifiant le crime de Caïn, le salut était accessible à l’humanité sous l’héritage spirituel de Seth pendant toute la durée de l’ère cérébrale. C’est seulement à la toute fin de ce cycle que la corruption s’est généralisée. Tant et si bien que seule une poignée d’hommes, un “petit reste”, a pu échapper à la destruction qui en a été la conséquence.

Vous avez signalé que les Pères de l’Église ont comparé le déluge au baptême. Non pas au sacrement des chrétiens en lui-même mais comme un signe prophétique de la naissance, au travers des eaux, d’une nouvelle humanité.

Tout au cours de l’évolution de l’humanité, il y a eu et il y aura encore des baptêmes. Ce sont d’étroits et difficiles passages d’un état à un autre qui s’accomplissent invariablement dans des conditions dramatiques de crise — et c’est bien ce que décrit la Genèse sous l’image du déluge, quelle que soit la forme concrète de la transition entre deux espèces. Passages que nous pouvons transposer en paléontologie, par exemple entre Homo erectus et Homo sapiens.

Ces passages constituent à chaque fois un progrès de l’évolution. On peut en induire, dans notre perspective quantique, que ces dramatiques chocs évolutifs dans l’humanité se traduisent par une réorientation vers le bien, la conversion d’un état moralement stagnant vers une condition moralement meilleure, plus exigeante et de plus en plus responsable.

— Les deux diagonales de votre graphique me laissent encore perplexe. La diagonale de l’évolution prend son essor à partir du règne animal et pointe en direction de la Source créatrice. Celle de la chute part de la Source créatrice et descend jusqu’au niveau du règne animal d’où l’homme a émergé. Je n’arrive pas à imaginer que deux démarches contraires puissent s’accomplir simultanément dans l’humanité.

— Nous nous situons ici sous le chapeau de la GÉANTE HUMANITÉ, cette collectivité mythique qui chevauche le temps depuis les balbutiements préhistoriques jusqu’à la conclusion éventuelle de l’Histoire. Notre tableau constitue un portrait hors du temps, en quelque sorte, puisqu’il couvre la totalité de l’espace-temps qu’occupe le développement de la structure biologique et le profil spirituel de l’humanité.

Dans sa marche, la société humaine embrasse effectivement, au travers des choix libres des individus qui la composent, l’évolution et la dégradation, le salut et l’échec, l’essor et la chute, la croissance et la régression. N’est-ce pas une évidence, très chère Ève, que l’humanité d’aujourd’hui se trouve tiraillée entre ces deux routes ? Il en a été ainsi depuis le début et il en sera de même jusqu’à la fin. Il s’agit en définitive d’une structure faite de deux composantes aux antipodes, l’une visible, l’autre invisible, l’une extérieure, l’autre intérieure, l’une chair, l’autre esprit, l’une qui se dégrade inévitablement, l’autre qui évolue.

Avant la naissance du GÉANT HUMAIN, la partie esprit, en partant de la Source créatrice, a dû descendre de niveau pour s’incarner de plus en plus dans la structure biologique. En même temps, le physique a dû s’élever graduellement en s’affinant pour accueillir l’esprit. Et c’est au moment où les deux axes se sont rencontrés que la naissance du géant a pu survenir.

Après la naissance, le processus s’inverse. C’est-à-dire que ce sera au tour de l’esprit de prendre la relève de l’évolution cependant que l’entropie de la matière entraînera la chair sur la voie de la déstructuration. Mais là, c’est une autre histoire ! Nous y reviendrons éventuellement en y apportant toutes les nuances requises.

Pour l’instant, observons que les récits de la Genèse illustrent en parallèle cette polarité par des orientations de vie divergentes, aussi bien chez les individus que les collectivités. Par exemple, Adam engendre d’abord deux fils, l’un mauvais, l’autre bon. L’ainé est orienté vers la Terre, le cadet vers le Ciel. En d’autres mots, le premier glisse sur la pente de l’entropie tandis que le dernier inscrit sa vie sur la diagonale de l’évolution.

Noé engendre trois fils. Les deux premiers lui font honneur. Cela implique qu’ils assument l’héritage vital de leur père et prolongent ainsi la montée progressive des générations précédentes. Conséquemment, ils se développent dans l’axe ascendant de la substance vivante. Le troisième est maudit parce qu’à l’occasion de l’ivresse de son père, il manifeste un intérêt indu pour le côté charnel. Au lieu de faire porter son attention sur l’intériorité vitale où s’édifie la noblesse humaine, il met l’accent sur les apparences où s’étale la matérialité charnelle.

Or, l’homme est avant tout un être rationnel et spirituel, même s’il est aussi fait de chair. En jetant un regard complaisant sur la nudité de son père, Cham considère ce qui est dépassé en l’homme, soit son côté animal. C’est pourquoi ses frères chargent sur leurs épaules un manteau — un produit spécifiquement humain — et reculent pour couvrir de dignité la partie moins noble de l’homme, qui inspire une certaine gêne en mettant le phare sur l’obscure et humble origine de la structure corporelle (cf. Gn 9, 18-27).

Peu après l’histoire de Noé, qui inaugure l’ère du cœur, la Genèse offre l’exemple de l’orientation négative d’une collectivité avec le récit de la Tour de Babel. À partir des clans issus des fils de Noé, raconte la Bible, « les peuples se dispersèrent sur la terre » (Gn 10, 32). Au début de l’ère du cœur, l’humanité était encore nomade mais quelque chose va changer rapidement.

Comme les hommes se déplaçaient à l’Orient, ils trouvèrent une vallée au pays de Shinéar et ils s’y établirent (Gn 11, 2).

Le nomadisme, c’est terminé ! L’âge nouveau réclame la sédentarité. Les humains inventent alors une technologie plus complexe de construction que celles utilisées jusqu’alors. Au lieu de se limiter aux peaux de bêtes et à la pierre, des matériaux tout donnés qui ne requièrent pas de grandes transformations, ils fabriquent des briques qu’ils cuisent au feu et cimentent avec du bitume.

Forts de cette ingénierie astucieuse, ils échafaudent une utopie. Leur COEUR — cette nouvelle dimension vitale à laquelle ils ont un libre accès — se gonfle d’orgueil. Ils complotent entre eux et ambitionnent de s’élever au rang de la divinité en s’unissant collectivement. Yahvé réagit sans tarder comme si sa suprématie était menacée.

Allons ! Bâtissons-nous une ville et une tour dont le sommet pénètre les cieux. Faisons-nous un nom et ne soyons pas dispersés sur toute la terre. Or, Yahvé descendit pour voir la ville et la tour que les hommes avaient bâties. Et Yahvé dit : « Voici que tous font un seul peuple et parlent une seule langue, et tel est le début de leurs entreprises ! Maintenant, aucun dessein ne sera irréalisable pour eux. Allons ! Descendons ! Et là, confondons leur langage pour qu’ils ne s’entendent plus les uns les autres » (Gn 11, 4-7).

Bien entendu, l’observation divine ne doit pas être prise littéralement. Dieu n’est pas descendu du Ciel pour confondre le langage des humains. L’anthropomorphisme vise clairement à dire autre chose. Et notamment, à élucider les motivations profondes du cœur humain.

— La Genèse affirme que « tout le monde se servait d’une même langue et des mêmes mots » (Gn 11, 1). Or, très tôt, Homo sapiens a peuplé l’Afrique, l’Europe et l’Asie. Difficile de penser qu’à une certaine époque, on n’utilisait qu’un seul langage, vue la grande dispersion de la population humaine sur trois continents. Je doute que cette affirmation de l’auteur puisse s’appliquer à la préhistoire. Ne devrions-nous pas admettre simplement qu’il a pu errer par ignorance en supposant une uniformité qui n’a jamais existé ?

— À moins qu’il ait voulu faire allusion à une progression dans l’acquisition du langage allant du simple au complexe, un peu comme chez l’enfant apprenant à parler. Et ce qu’il y a de plus simple que les diverses langues parlées, c’est le geste. Le geste est une forme de communication universelle. Tous les humains peuvent le comprendre sans avoir à en faire l’apprentissage car le langage gestuel désigne directement les choses.

Nous nous situons ici dans la préhistoire profonde. On peut conjecturer que l’humanité n’accédait que très peu aux concepts. La communication pouvait se faire par signes et sons gutturaux, par des onomatopées. La nouvelle technologie des Babéliens réclamait cependant la descente de l’esprit d’un autre cran pour permettre à la conscience de concevoir et nommer les réalités tangibles.

« Descendons ! », dit Yahvé, qui exprime en fait ce qui a pu se passer dans l’intériorité humaine. L’esprit que Dieu a insufflé en Adam et à sa descendance a dû descendre de niveau à partir de Noé, s’incarner davantage pour introduire les concepts dans la communication. L’avantage du concept sur le geste, c’est qu’ils désignent des choses absentes concrètement. Le nom confère une réalité abstraite aux choses concrètes.

Or, une ville ne peut se construire et s’organiser sans recours à l’abs-traction. La conception des mots est un exercice exigeant puisque les noms sont arbitraires et requièrent un apprentissage. La communication conceptuelle, en étant dépendante d’une tradition culturelle, devient ainsi source de confusion puisque des milieux différents peuvent désigner différemment les mêmes choses. C’est là le sens que l’on peut induire de la réflexion anthropomorphique attribuée à Yahvé. « Descendons ! Et là, confondons leur langage pour qu’ils ne s’entendent plus les uns les autres » (11, 7).

On voit donc que l’épisode de la construction de Babel représente à la fois un progrès et un échec. Le côté positif de la révolution, que la construction de la Tour occasionne, s’accompagne dans l’extériorité d’une avancée technologique et du développement de la communication conceptuelle. Tandis que le côté négatif découle de l’échec de l’ambition prométhéenne d’accéder à la divinité par l’exercice de la faculté d’abstraction de la matière. Ce pouvoir implique la descente de l’esprit vers la chair, une perte de niveau, certes positive et voulue par le Créateur. Mais, révèle la Genèse, ce progrès de l’incarnation de l’esprit ne devait pas s’enclencher sous l’angle de la rivalité avec Dieu.

— Dois-je comprendre que le progrès technologique et culturel de l’humanité peut produire un échec sur le plan spirituel ? Comme si l’évolution ne pouvait pas progresser dans les deux axes en même temps.

— Ce phénomène peut mieux se comprendre si on le ramène au vécu. Il est bien difficile aux personnes d’être attentives en même temps et avec une égale intensité au monde extérieur et à la présence de Dieu. C’est pourquoi, généralement parlant, un esprit très soucieux de développer de hautes technologies pourra difficilement et rarement accéder à l’altitude spirituelle d’un moine isolé dans son monastère.

Au niveau collectif, ce ne sont pas nécessairement les mêmes catégories d’individus qui se spécialisent dans le développement prioritaire de l’un et l’autre volet de la conscience. Certaines investissent principalement leurs énergies dans les réalités terrestres, d’autres dans la croissance de l’esprit. Comme dans des vases communicants, ce qui est priorisé d’un côté diminue l’intensité de l’autre. Et cela va dans les deux sens. C’est-à-dire que si le succès extérieur entraîne souvent l’échec intérieur, à l’inverse, l’échec extérieur peut occasionner une croissance intérieure.

< article_précédent _____________________________________article_suivant >

Les humains antédiluviens exécutaient fidèlement et habilement le rituel de casser des pierres pour qu’en surgisse l’“âme de la matière” sous la forme d’objets utilitaires. Mais cette “messe” n’atteignait pas le Créateur. Elle ne permettait pas d’élever l’esprit à l’altitude requise pour toucher le Dieu unique, le Souverain qui règne sur toute la création.
Le déluge symbolise une phase critique de l’évolution intra-utérine du GÉANT HUMAIN. Après l’épreuve, le cœur a commencé à battre. L’humanité accédait alors à un monde sensible, vulnérable certes, mais combien vibrant et chaleureux.
Dans le monde antédiluvien, les valeurs morales étaient monochromes, blanc ou noir, lumière ou ténèbres. Dans le nouvel ordre postdiluvien, une zone s’ouvre entre les extrêmes. La fibre morale en émerge. L’arc-en-ciel peut alors servir de signe d’alliance entre Dieu et les hommes puisque le nouveau genre humain dispose d’un cœur capable de discerner les nuances de la vie morale.
L’épisode de la construction de la Tour de Babel représente à la fois un progrès et un échec. Le côté positif s’accompagne dans l’extériorité d’une avancée technologique et du développement de la communication conceptuelle. Tandis que le côté négatif découle de l’ambition prométhéenne d’accéder à la divinité par l’exercice de la faculté d’abstraction de la matière.


Laisser un commentaire

;