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Intériorité et individualité de la cellule vivante

« Des molécules hydrophiles et hydrophobes apparaissent sous l’eau. Elles se pelotonnent, se mettent en boule, créant pour la première fois quelque chose qui a un dedans et un dehors, la partie hydrophobe à l’intérieur repoussant l’eau à l’extérieur. Ces sortes de gouttes sont imperméables et leur membrane protectrice ne laisse passer que certaines molécules, comme celles contenant des sucres. Les gouttes équipées d’une molécule capable de casser les sucres se fournissent en énergie. Leur membrane laissant sortir les résidus, elles sont capables de digérer. Certaines gouttes contiennent de l’ARN et peuvent s’autoreproduire, voyant ainsi leur survie assurée. Un souffle de vie anime donc ces molécules, et toutes les fonctions sont là : capables d’assurer leur propre conservation, de se gérer elles-mêmes, de se reproduire, ces gouttes deviennent les premières cellules vivantes. Il y a environ 4 milliards d’années, l’Univers invente la cellule. »

Cette présentation est simplifiée à l’extrême et laisse dans l’ombre toutes les questions sous-jacentes. Mais qu’importe. Nous voyons donc que les molécules géantes se replient sur elles-mêmes et vont, éventuellement, donner naissance à la cellule vivante telle que nous la connaissons. Ce niveau de structuration de l’être fait apparaître une réalité nouvelle : l’intériorité. Désormais, il faudra faire une distinction entre ce qui est à l’intérieur de la cellule et ce qui est à l’extérieur. Ni les molécules, ni les cristaux ne possède une intériorité ainsi définie. Quant aux atomes, bien qu’on les dessine souvent comme des sphères, il s’agit là uniquement d’un « espace » théoriquement occupé par les électrons en mouvement. Mais aucune membrane ne délimite cette espace. C’est une réalité nouvelle. Regardons trois aspects de cette réalité.

Une intériorité relationnelle

La séparation entre l’intérieur et l’extérieur de la cellule est assurée par une membrane plasmique semi-perméable. Cette membrane laisse entrer certains éléments et en empêche d’autres d’entrer. De même, elle en laisse sortir certains.  Elle met en œuvre de manière nouvelle et nettement plus évoluée cette propriété émergente que Pluchet associait déjà à la molécule : la sélectivité.

Le fait que des éléments peuvent entrer ou sortir de la cellule manifeste une dimension très importante de la cellule qui est sa relation avec le monde extérieur. La cellule n’est pas fermée sur elle-même. La membrane qui fixe les limites de son intériorité n’est pas un mur absolu. Elle agit plutôt comme un portier et un agent de sécurité. Car l’intériorité de la cellule peut et doit interagir avec le monde extérieur. C’est une question de vie ou de mort. Le monde extérieur fournit l’alimentation et, tout à la fois, il peut être un ennemi dont il faut se protéger. Cette interrelation entre l’intérieur et l’extérieur deviendra une des caractéristiques de la cellule vivante et des être vivants. Dans le prochain article (ou chapitre), nous nous intéresserons à deux aspects de cette interrelation : la respiration et la nutrition.

Une intériorité individualisée

L’apparition/formation de cette réalité nouvelle qu’est l’intériorité fait aussi apparaître une autre réalité qui prendra de plus en plus d’importance : l’individualité. L’individualité peut être perçue sous deux angles : par rapport aux autres et par rapport à soi-même.

Commençons par le rapport à soi-même. La cellule, avons-nous dit, est en relation avec le monde extérieur. Elle laisse entrer des éléments extérieurs. Non seulement, elle les laisse entrer, mais elle les assimile. Dès qu’un élément de l’environnement extérieur entre dans la cellule, il est assimilé par la cellule et, bientôt, il en fera partie. Il sera transformé. C’est la raison pour laquelle la membrane choisit de laisser entrer tel élément et non pas tel autre. Jamais elle ne laissera entrer dans la cellule un élément qui resterait lui-même et qui ne pourrait pas être assimilé. Jamais, à moins de maladie (autre élément nouveau), elle ne laissera entrer un élément inutile et, plus encore, nuisible.

Ainsi donc, la cellule grandit (autre élément nouveau). Elle croît par assimilation en demeurant elle-même. C’est toujours cette même et unique cellule, pas une autre et pas autre chose. Ce n’est pas le cas dans les niveaux de structuration antérieurs et inférieurs. Si un atome d’Hydrogène s’adjoint un nouvel électron et un proton, il devient un atome d’Hélium. Non seulement il n’est plus le même individu mais il devient une nouvelle « espèce ». Peut-être les divers isotopes peuvent-ils être considérés comme des variations d’un même individu ou d’une même espèce, mais cela demeure très limité.

Nous avons déjà parlé de la distinction entre CO et CO2. Si une molécule de CO s’adjoint un autre atome d’Oxygène, elle devient du CO2. Non seulement, elle n’est plus le même individu, mais elle devient complètement autre chose. Ici, il n’y a pas d’assimilation mais transformation. L’ajout d’un matériau entraîne la modification fondamentale de l’être.

Il peut en être un peu différemment chez les macromolécules. Peut-être une molécule d’ADN peut-elle accrocher une nouvelle base azotée et demeurer toujours de l’ADN et, d’une certaine manière, toujours le même individu. Mais cela n’est en rien comparable avec tout ce qui se passe dans la cellule vivante qui demeure en elle-même en assimilant une multitude d’éléments disparates nécessaires à sa croissance et sa survie. Cela n’est en rien comparable avec tous les processus biochimiques (que nous regarderons bientôt) à travers lesquels la cellule transforme ce qui entre en elle pour les assimiler et les rendre participant de sa nature cellulaire. Quant aux cristaux ou aux gouttes d’eau, ils peuvent faire preuve de gourmandise et s’enfler en s’adjoignant de plus en plus de molécules, mais où se trouve alors l’individu ?

L’individuation se réfère aussi à la relation entre une cellule vivante et une autre cellule vivante. Chaque cellule est un individu. Elle est distincte d’une autre cellule qui est un autre individu. On ne peut pas interchanger les cellules.

Dans le monde des unicellulaires, cette individuation par rapport aux autres va même engendrer une certaine compétition. En effet, chaque cellule cherchera à assimiler les éléments nécessaires à sa survie qu’elle trouve dans le milieu environnant, au détriment des autres cellules qui cherchent les mêmes éléments. Cela donnera naissance à un élément clé du néo-darwinisme. Mais ça, c’est une autre histoire que nous aborderons beaucoup plus tard. Car, au niveau des êtres unicellulaires, il ne semble pas que l’on puisse encore appliquer les principes qui deviendront ceux de la T.S.É..

Dans le monde des pluricellulaires, cette individuation par rapport aux autres cellules va surtout donner naissance à une merveilleuse complémentarité et diversité. C’est ce que nous contemplerons avec bonheur plus tard. Il y aurait tant à dire et à découvrir.

Une intériorité absolue.

Attardons-nous enfin à une 3e caractéristique de cette intériorité : elle est absolue. L’intériorité de la cellule vivante n’est jamais brisée. Nous verrons cela dans un prochain article (ou chapitre) consacrée à la division cellulaire.

Jamais la membrane plasmique qui délimite la cellule ne se rompt pour laisser les éléments intérieurs et extérieurs se mêler librement. Ce serait la mort de la cellule.

Cela signifie donc que, à proprement parler, la membrane plasmique qui entoure chacune des milliards de cellules de mon corps est exactement la même que celle qui entourait la première cellule vivante primitive. Non seulement elle est de même nature et de même composition, mais c’est la même ! Si on défilait tout le cours de l’histoire depuis la première cellule qui s’est formé dans l’océan primitif jusqu’à moi, on verrait une seule et même membrane qui s’agrandit, s’étire et se rompt, sans jamais perdre l’intériorité et donc, sans aucune discontinuité. Jamais il ne s’est fabriqué une autre membrane plasmique sans égard à celle qui existait avant elle. Il y a un continuum absolu de la vie et de la cellule vivante. Il n’y a ni rupture ni surgissement nouveau d’une cellule vivante indépendante. Toute cellule naît d’une autre cellule. Ce même exercice pourrait être fait à partir de la chaîne d’ADN, bien que de manière un peu différente, eu égard au merveilleux principe de duplication que nous verrons bientôt.

Est-ce à dire que les cellules sont, finalement, une seule cellule ? Ou un seul être ? Oui et non. À strictement parler, lorsqu’une cellule se divise et forme deux cellules, la « cellule-mère » disparaît et se sont deux « nouvelles » cellules qui apparaissent et se forment. Cela deviendra évident lorsque nous verrons apparaître et se former les cellules diversifiées et spécialisées qui composeront les être pluricellulaires. Nous y avons fait déjà allusion dans notre contemplation de la structuration de l’être dans le présent.

D’un point de vue plus « philosophique », nous pourrions toutefois affirmer que c’est « la même cellule » qui continue à vivre sous un mode différent. Cela remet un peu en cause la notion d’individualité que nous avons abordé au début de cet article. Et cela rejoindrait sans doute ce que mon ami Paul Bouchard appelle « la substance vivante ». Ici, chacun est appelé à discerner ce qui est le plus important : l’individu, la collectivité ou la relation. Question qui risque d’alimenter une partie de notre tome 3 !


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