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Ève : Une humanité innocente aurait développé une technologie au service de la vie, avez-vous dit. Une technologie que vous avez savoureusement qualifiée de “féminine”. En aurait été exclu un certain développement que nous déplorons et qui donne la priorité aux outils de guerre. Comment expliquez-vous que les humains en arrivent ainsi, envers et contre toute logique, à inventer des armes de plus en plus sophistiquées pour s’entretuer ?
— La guerre est un phénomène absolument aberrant. On a raison de s’en étonner et de s’en inquiéter. Car elle est entièrement déraisonnable, inhumaine et contre-nature.
— Comment alors expliquer que la guerre semble être le moteur du progrès ? Comment comprendre qu’elle apparaisse comme une inéluctable fatalité du développement des sociétés ? L’humanité serait-elle mue par un instinct de mort ?
— On pourra chercher dans toutes les directions, on ne trouvera pas de justification rationnelle à cet état de fait. Considérée du point de vue de la substance vivante, la violence meurtrière des humains contre d’autres humains constitue une folie suicidaire, un retournement irrationnel de l’énergie vitale contre elle-même visant une impensable extinction.
Dans la nature, les animaux de même espèce ne s’entretuent pas. Les combats pour la dominance entre mâles, qui peuvent parfois causer la mort d’un rival, se justifient dans le contexte de la transmission de l’héritage génétique le meilleur pour le maintien de l’espèce. De telles violences sont en définitive au service du progrès évolutif de la substance vivante.
Il peut arriver également que les spécimens d’une même espèce s’agressent et s’entretuent lorsqu’ils sont opprimés par une proximité extrême en étant enfermés en grand nombre dans un enclos exigu. Mais on ne saurait tirer de ce contexte expérimental la conclusion que la guerre constitue une transposition, au niveau des sociétés humaines, d’une compétition “normale” entre les individus. Les expériences scientifiques de ce type indiquent au contraire que c’est précisément l’anormalité des conditions de vie, créées artificiellement en laboratoire, qui est la cause des tueries entre membres d’une même espèce. On peut donc en induire qu’une comparable “anormalité” provoque les guerres dans l’humanité et révèle une pathologie profonde qui n’a rien de naturelle.
Pour identifier la cause de cet état morbide et, possiblement, en découvrir le remède, on ne peut compter sur le savoir relatif des sciences. La raison en est que les sciences positives sont elles-mêmes sujettes aux conditionnements sociaux qui peuvent déclencher une guerre. Étant tournées vers le versant matière de la réalité, elles contribuent à la croissance horizontale de l’humanité et participent donc inévitablement au développement de l’axe terrestre, là précisément où peuvent sévir les conflits violents sur le champ de bataille de sociétés rivales.
Pour comprendre cette pathologie, on doit donc adresser son questionnement à l’autre volet du savoir relatif, soit aux “spécialistes” de l’intériorité, les êtres humains purifiés qui sont d’authentiques porte-parole de l’axe religieux. Les saints, par exemple ! Leur engagement dans l’axe de la croissance intérieure leur assure une compétence permettant d’apprécier hautement la valeur et le sens de la vie. Car ils ne sauraient se dégrader de leur position à la fine pointe de la tension vitale sans trahir leur existence propre ainsi que l’“Objet” vers lequel tend leur démarche.
Cette condition leur fait associer toute existence humaine à la notion d’Absolu. De sorte que la valeur et la dignité de chaque être humain en particulier sont assimilées par eux à la sphère sacrée. La doctrine qu’ils enseignent et le culte qu’ils rendent à la Divinité constituent un hymne à l’existence et une célébration de la vie. C’est pourquoi, ils réprouvent avec véhémence tout acte d’agression militaire.
Concernant la pathologie guerrière qui sévit dans l’humanité, leur démarche transcendante les autorise à en identifier la cause. Car leur quête de pureté constitue un regard rétroactif vers l’origine. Là, l’état endémique de guerre dans l’humanité ne peut trouver d’autre explication que la transgression de l’ordre naturel. Et ils soutiendront que le péché originel est bel et bien fondé dans la réalité puisqu’il peut être induit de ses conséquences sur l’économie sociale du genre humain. Une économie traversée depuis toujours par les conflits meurtriers entre clans, tribus, peuples et nations.
— Il demeure que cette perception peut apparaître irréaliste aux vues de l’homme moderne. Elle semble relever davantage du mythe que d’une analyse rationnelle de la réalité.
— C’est un fait que les doctrines religieuses — tout comme le savoir scientifique, d’ailleurs — demeurent des connaissances relatives en regard de la perspective universelle de la philosophie. On peut toutefois transposer l’une et l’autre perspective dans les termes de notre recherche. La faute initiale imputée à l’origine de l’humanité par le religieux se traduira par une chute de niveau. Sur la courbe ascendante de la substance vivante, le philosophe notera alors un recul ontologique, un repliement narcissique en direction d’une économie vitale de deuxième niveau.
Au tout début de son entrée dans la sphère de la rationalité et, conséquemment, de sa libération des déterminismes instinctuels, l’humanité a pu transporter au troisième palier des atavismes du monde animal. Ces relents du passé de la substance vivante, que la conscience humaine était appelée à dépasser par la raison, ont constitué le point de vulnérabilité de notre espèce. En cédant à leurs inclinations, la conscience a été marquée par une forte tendance à se laisser entraîner sur une voie régressive.
Chez les individus, la chute de niveau a eu pour effet de fragiliser le comportement personnel, sans pourtant abolir la liberté. La conscience a été alors encline à glisser au niveau des convoitises instinctives du monde animal. Pour s’extirper de cette inclination, elle doit fournir de grands efforts afin d’inscrire le comportement selon les exigences de la raison et, donc, en cohérence avec la montée ascendante de la substance vivante.
Eh bien ! le même schème se reproduit au niveau des regroupements sociétaux. À cette différence près que la liberté individuelle n’entre pas en ligne de compte. Certes, les orientations que prennent les sociétés passent par l’intermédiaire de leaders communautaires mandatés pour prendre des décisions collectives. Il demeure que l’ensemble social ne dispose pas de volonté propre permettant de faire des choix moraux. Car le développement des sociétés doit se conformer à des déterminismes sur lesquels les individus n’ont pas ou peu d’emprise.
Celui, par exemple, de se constituer sur le fondement de l’intérêt commun. Il est légitime que les sociétés s’organisent et agissent en fonction du bien-être de leurs membres. C’est toutefois à la condition que soit respecté dans l’agir commun le juste ordre hiérarchique des valeurs. Et c’est précisément ici que le désordre s’insinue. On peut alors comprendre que la perte de niveau consécutive à la chute se répercute dans les sociétés par une rivalité parfois violente, un écho des conflits entre les espèces qui se repaissent les unes des autres et se combattent pour maintenir et étendre un territoire afin d’assurer leur croissance.
Les guerres résultent d’un tel glissement lorsque les sociétés sont centrées sur elles-mêmes au point de perdre de vue leur appartenance au genre humain. Elles sont alors prédisposées à foncer aveuglément dans la direction exclusive de leurs intérêts matériels et territoriaux. Comme des animaux qui se ruent sur une proie et envahissent agressivement les niches environnementales des autres espèces, elles attaquent les sociétés rivales pour piller leurs biens et étendre leur domination sur une plus vaste étendue terrestre.
Une telle manifestation d’agression meurtrière se constitue en conflit avec le versant vie de la réalité, sans lequel la valeur absolue de l’être humain ne peut se concevoir. En rupture également avec le regard universel que la raison pose sur le monde terrestre en s’exerçant à distance des intérêts aveugles du moment. En contradiction finalement avec la foi religieuse qui, par sa relation au fondement de l’être, détient la clef d’une vision juste de l’humanité, dont les véritables enjeux ne coïncident pas avec les létales visées matérialistes d’un regroupement particulier d’êtres humains.
— Vous expliquez le phénomène de la guerre par une chute du rationnel vers l’instinctuel, une perte de niveau qui se répercute dans l’organisation sociale du genre humain. Mais ne pourrions-nous pas également associer la guerre au péché de Caïn tuant son frère ? Un crime multiplié dans l’humanité au point de devenir une réalité collective ? Dans quel cas, ne faudrait-il pas conclure que toute participation individuelle à la guerre est immorale ?
— Nous avons déjà dit que les conséquences de la chute originelle, décrites au chapitre trois de la Genèse, n’impliquent pas qu’on doive s’y conformer. Au contraire, ces effets pervers doivent être combattus. C’est même un devoir d’ordre moral de leur résister pour contrer la régression qu’ils enclenchent et que les fautes personnelles accélèrent.
Ce principe s’applique éminemment à la dimension sociale. Le fait que les sociétés se développent dans un contexte de compétition qui peut conduire au conflit n’implique pas que les guerres soient inéluctables. Les sociétés peuvent et doivent renoncer à la résolution violente des rivalités suscitées par l’organisation matérielle de l’existence. Les intérêts conflictuels des ensembles sociaux, bien loin de justifier la guerre, imposent plutôt aux individus et aux sociétés de tout mettre en œuvre pour éviter les conflagrations. C’est même un devoir qui incombe à tous les humains d’opposer une résistance farouche au recours à l’agression.
Faut-il en conclure que la participation individuelle à des actes de guerre constitue une faute morale personnelle ? Si la guerre est bien une conséquence du contexte sociétal hérité de la faute originelle, il faut répondre non. Les consciences individuelles ne sont pas plus moralement responsables de cette condition que la femme des douleurs de l’enfantement et l’homme de la sueur de son front. Et même, j’irai jusqu’à dire que ce peut être un devoir moral pour les individus de participer à une guerre déjà enclenchée. Je vois deux grandes raisons qui justifient un tel engagement.
Jusqu’ici, nous avons parlé du phénomène de la guerre comme un acte d’agression. Cette définition est incomplète. Elle ne tient pas compte du camp attaqué. Or, il est moralement justifié pour une société de se défendre d’une agression par les mêmes moyens que ceux utilisés par l’agresseur. Dans la réalité concrète, toutefois, les circonstances ne sont pas toujours clairement tranchées.
Il peut être difficile pour les individus d’identifier le véritable agresseur. Car l’attaque initiale a pu être enclenchée à la suite de provocations de l’autre camp qui peuvent être associées à des actes de guerre. Entre deux belligérants, ce n’est pas toujours celui qui donne le premier coup qui est le seul coupable. La responsabilité d’un conflit donné peut être partagée.
De toute manière, le soldat sur le champ de bataille n’a pas la liberté de choisir entre l’attaque et la défense contre l’agression. Son comportement doit forcément être à la fois offensif et défensif. Il n’a pas de choix. S’il n’est pas libre, il ne peut poser un acte moral ou immoral en regard de la guerre puisque, par définition même, l’acte moral suppose la liberté. Il ne peut donc pas être tenu responsable du combat dans lequel il est engagé. De quel que côté qu’il se trouve, il peut toujours justifier son action au nom de la protection des siens.
Ce qui m’amène à mon deuxième point. Il touche aux liens naturels qui soudent les personnes humaines les unes aux autres pour former un tissu social. Ces racines affectives tirent leur source d’abord de la cellule familiale pour s’étendre aux proches, au contexte humain immédiat, puis à la patrie, à la nation, à la culture, à la civilisation. Ce peut être un devoir de solidarité de combattre pour préserver cet enracinement de toute menace, de quelle que nature qu’elle soit, provenant de l’extérieur.
Bien loin d’être immorale, donc, la participation à la guerre peut constituer, dans cette perspective, un dépassement de soi motivé par l’amour des proches et le culte de la vie humaine dans sa condition concrète actuelle d’humanité blessée. Dans une guerre, il n’y a pas que des braves du côté des gagnants. Les perdants ont aussi leurs héros qui peuvent aller jusqu’au don de la vie pour la continuation, en fin d’analyse, de l’essor de la substance vivante vers les hauteurs par le canal de la société dans laquelle ils sont inévitablement insérés.
— Inévitablement ? Les individus n’ont-ils pas en principe la liberté de refuser les manifestations d’agressivité de leur société et la possibilité de choisir entre les divers modèles et projets sociaux qui existent ?
— On peut en effet invoquer une liberté que je qualifierais toutefois de “relative” parce qu’elle est tributaire du climat social dans lequel les individus vivent. Dans un contexte totalitaire, la seule liberté possible à cet égard, c’est celle de se soumettre ou d’être une victime. D’autre part, les individus peuvent difficilement se détacher du contexte dans lequel ils sont nés et ont grandi pour faire le choix d’un modèle social en fin de compte compétitif. Le choix d’une autre société implique un changement de territoire au prix d’une rupture des racines profondes de la personne et une transplantation risquée dans un terreau étranger où la croissance pourrait ne pas être automatiquement assurée.
— Si donc toute la charge morale de l’état de guerre dans l’humanité repose sur les structures sociales, comment l’individu peut-il se libérer de cette cruelle condition ? Devrait-il se faire asocial ?
— Je dirais plutôt qu’il peut s’en libérer en se décentrant du MOI pour hausser sa conscience au niveau universel. Un dépassement qui fait communier à l’appartenance fondamentale à l’humanité de tous les temps et qui coïncide en profondeur avec le destin personnel avant toute autre identification. De cette hauteur, il peut à la fois reconnaître la fragilité de son être corporel, blessé jusqu’à l’irréparable rupture de la mort, et le grand cri viscéral qui monte dans son intériorité pour réclamer rien de moins que l’immortalité. Ainsi donc, par sa vulnérabilité, il est solidaire de la société et par son appel insistant à la vie, il entre en relation avec la Divinité.
L’homme est obligatoirement un être social. L’individu a un incontournable besoin de frères humains. Si l’on se situe dans une perspective biologique, on peut constater que l’organisme humain ne peut pas vivre seul. À son origine préhistorique, il ne dispose d’aucun organe de défense contre les prédateurs de toutes espèces. Il est confronté à des forces qui peuvent le détruire à tout instant. Isolé en permanence dans la nature, l’homme est perdu. Il ne sait pas où aller. Il est dépouillé même de l’instinct animal qui pourrait infailliblement déterminer son comportement et le guider dans le combat pour la survie.
Il possède toutefois un avantage extraordinaire sur les autres espèces : la faculté rationnelle. Il ne possède peut-être pas d’armes biologiques particulières pour combattre mais il peut inventer des outils pour prolonger son corps et décupler ses forces. Et s’il a perdu l’instinct animal pour guider son comportement, c’est précisément pour accéder à la rationalité. Ainsi, sa blessure fait sa force.
L’une des toutes premières choses que la raison lui rend évidente, c’est qu’il peut compter sur les autres membres de sa famille, de son clan, de sa tribu, de son peuple, de sa nation pour faire reculer les énergies aveugles et meurtrières de la nature. S’il ne peut rien tout seul contre les forces gigantesques qui l’entourent, il peut s’unir aux autres membres de son espèce pour les affronter collectivement. Il dépend non seulement de ceux qui vivent en même temps que lui mais il est tributaire de ceux du passé. Tout ce qu’il a pour assurer sa survie lui vient principalement d’une tradition humaine. Il hérite des humains qui l’ont précédé et il est appelé à prolonger leurs travaux afin de contribuer à aménager l’habitat planétaire de l’humanité.
C’est par le truchement de l’organisation sociale que l’être humain peut assurer sa survie. Le but poursuivi par un ensemble social vise donc en priorité le bien-être matériel de ses membres. Si bien que la loi d’adaptation de la substance vivante à l’environnement planétaire passe, au troisième niveau de la Maison de la vie, par la structure sociétaire du genre humain.
On doit toutefois comprendre que la société existe pour soutenir la vie et ne trouve pas sa fin en elle-même. La survie matérielle demeure un objectif accessoire de la substance vivante. Sa priorité à elle, c’est la Source originelle d’énergie. Cet objectif détermine l’autre loi, celle du dépassement, moteur de la courbe ascendante dans l’espace et le temps. La loi d’adaptation à l’environnement planétaire n’est utile que dans l’attente de la plénitude de la vie. Elle n’aura plus de raison d’être lorsqu’un Organisme immortel se sera fixé en la perpétuelle Présence.
Cette distinction permet de saisir la hiérarchie des valeurs que doit respecter l’organisation sociale. Si sa mission principale est de favoriser l’implantation planétaire de l’humanité, ce ne peut être qu’en vue du développement spirituel des personnes. Une horizontalité certes concernée par l’extériorité de la matière mais au service de la croissance verticale.
Il s’ensuit que l’ensemble social correctement orienté dans son développement accorde la primauté à l’axe spirituel de croissance. Conséquemment, il intègre la dimension religieuse. Une société accomplit sa mission d’assurer la croissance vitale des personnes lorsqu’elle n’agit pas en conflit ou au détriment de la croissance intérieure des personnes. Bien plus, la justice sociale réclame le respect des institutions religieuses dont les individus ont besoin pour soutenir leur croissance globale. Ce qui justifie l’organisation sociétaire de la religion. Tant qu’elle respecte cela, la société assure sa croissance d’une manière pacifique. Elle peut certes rivaliser avec d’autres sociétés mais dans un esprit de dialogue et d’amitié qui exclut a priori la violence militaire.
Il est toutefois révélateur et symptomatique de constater que les grandes guerres de notre époque ont été déclenchées par des régimes sociaux en rupture de ban avec la dimension religieuse. Dans ces sociétés, la seule motivation restante demeure la conquête agressive en vue d’une hégémonie planétaire et dans la perspective du harnachement de la matière terrestre au détriment de la croissance spirituelle de l’humanité.
—Puisque la guerre est le symptôme d’une pathologie sociale dont la cause remonte à la faute originelle de l’humanité, serait-ce à dire que les conflits violents sont inéluctables et qu’il n’y a pas à espérer que l’humanité se développe un jour dans un contexte pacifique ?
— Actuellement, il semble en effet inévitable que notre humanité marche à coups de canon. Il n’y a qu’à jeter un bref regard sur son histoire récente pour se rendre compte d’une terrible amplification des guerres, tant de leur fréquence et de la puissance létale mise en œuvre que de l’envergure du territoire planétaire qu’elles affectent.
La projection dans le futur de l’orientation actuelle de la cité humaine mène tout droit à une généralisation des conflits. Cette accélération peut faire pressentir l’aboutissement conclusif à un état de guerre endémique et permanent de plus en plus violent.
Les sociétés contemporaines semblent prises au piège d’une spirale dont elles ne peuvent se libérer d’elles-mêmes. Ce qui signifie, pour le dire dans nos termes philosophiques, qu’elles se dirigent au pas de course vers le piège d’une “matérialisation” irréformable et d’une chute vers l’extinction du genre humain.
Cette pénible vision résulte en définitive du rejet — d’une radicalité sans précédent à notre époque — de la dimension intérieure de la réalité. Un refus qui incline les sociétés actuelles à développer exclusivement l’extériorité d’où elles ne peuvent que construire un monde sans vie, écartelé par les chocs, les conflits, les accidents catastrophiques du parcours entropique de la matière.
Voilà le destin vers lequel nos sociétés dirigent l’humanité en frappant d’ostracisme toute référence à la vie spirituelle des personnes. Un NON à la vie spirituelle, en définitive, qui entrave en elles le souffle vital et contrarie la tension ascendante de la substance vivante.
Nos sociétés entérinent ainsi un péché qu’on peut dire originel, non en ce qu’il remonterait au commencement historique du genre humain mais parce qu’il sévit à l’origine de l’ÊTRE en tout être humain. Elles donnent ainsi une ampleur à cette faute qui dépasse incommensurablement l’agir concret d’un premier couple humain. Des sociétés qui s’aliènent ainsi d’elles-mêmes ne peuvent que créer l’enfer sur la Terre.
— Votre vision est épouvantable. Je ne puis croire qu’il n’y ait aucun espoir. Est-il possible que l’humanité ait fait péniblement son chemin dans l’Histoire pour aboutir à une catastrophe planétaire ? Ne croyez-vous pas qu’il puisse y avoir encore de la bonté dans l’être humain ?
— Rassurez-vous, très chère âme. Tout n’est pas irrémédiablement perdu. Il existe une issue. Encore faut-il, pour l’apercevoir, considérer lucidement et dans toute son horreur la destination ultime vers laquelle l’humanité actuelle se dirige.
Car il n’y a qu’une seule possibilité pour stopper la course infernale à l’autodestruction. L’humanité doit globalement faire volte-face. Elle doit effectuer un virage de 180 degrés. Cela suppose un retour radical d’une majorité de personnes à la vie spirituelle. Seul, un changement collectif de cette nature pourrait influencer de tout son poids l’orientation des structures sociales. De telle manière que le pouvoir politique de la main gauche, qui vise la justice sociale, soit retourné comme un gant pour s’ajuster à la main droite afin de servir à l’épanouissement authentique des personnes.
— Ne pouvons-nous voir des signes d’un changement de direction dans l’humanité à cet égard ? Parallèlement à l’accélération des conflits, on peut observer dans les populations, en dehors de toute référence religieuse, une conscience aiguë des exigences de la justice envers les pauvres, les démunis, les marginaux. De plus, la montée des manifestations pour la paix dans le monde n’indique-t-elle pas qu’un tel revirement est possible?
— Certes, ce sont là des signes d’un appel grandissant à la paix et à la justice. Plus l’humanité est violentée, plus elle aspire à la paix. Plus elle s’enfonce dans l’injustice, plus elle a soif de justice.
Mais même si ces dispositions se multipliaient, elles ne pourraient pas, par elles-mêmes, produire un état permanent de paix et de justice. La raison en est qu’elles sont positionnées dans le contexte de l’économie sociopolitique qui prévaut depuis l’origine dans l’humanité. Toutes bien intentionnées qu’elles soient, ces bonnes dispositions demeurent, de ce fait, prisonnières des mécanismes qui génèrent la violence.
Les idéologies poursuivent toutes au départ une idée généreuse. La révolution des structures sociales qu’elles préconisent semble justifiée et relativement facile à réaliser par des moyens coercitifs. Ce qui leur vaut la faveur populaire.
Mais, comme le disait une mystique célèbre, « l’enfer est pavé de bonnes intentions » (Thérèse d’Avila). L’histoire du 20e siècle démontre que les idéologies athées ont toutes obtenu, comme résultat ultime, de faire avancer d’un cran les injustices dans le monde et de susciter, en plus de la guerre, une cruauté sans précédent, comme les génocides et les camps de mort.
Quant aux démonstrations pour la paix, elles sont, plus souvent qu’autrement, manipulées par les rivalités politiques qui n’ont de pacifistes que l’opportunité de la prise du pouvoir. Ce qui explique qu’elles peuvent parfois dégénérer paradoxalement en manifestations violentes.
Le nécessaire revirement dont il est ici question est beaucoup plus profond qu’un changement superficiel d’opinion d’une partie, même majoritaire, de la population. Car si nous avons trouvé que la seule explication possible au phénomène de la guerre remonte à la faute des origines, il ne faudrait pas en conclure que ce soit là le seul effet qui se répercute dans la formation des sociétés.
En fait, le mécanisme monstrueux de la guerre tire son énergie destructrice de racines tentaculaires qui se nourrissent d’un terreau de fausses valeurs généralement poursuivies par les individus dans la société. Ce sont des conventions perverses pratiquement incontournables pour une accession réussie au pouvoir social.
Car la conformité à ces impératifs conditionne l’escalade des positions sociales les plus avantageuses. Et c’est ainsi que l’ambition démesurée, l’égocentrisme, la vanité, l’accumulation des biens matériels, les plaisirs désordonnés — en d’autres mots, les trois pièges précisés dans la première lettre de saint Jean : « la convoitise de la chair, la convoitise des yeux et l’orgueil de la richesse » (2, 16) — constituent le carburant qui fait avancer la machine de guerre.
Pour arrêter l’inexorable marche aveugle de ce robot destructeur télécommandé par les convoitises, il n’y a qu’une seule route à suivre. On doit en démonter le mécanisme. Il ne s’agit rien de moins que de défaire l’erreur originelle. On peut comprendre que le désamorçage de cette bombe viscéralement vissée au comportement humain doive être effectué dans chaque individu. Ceci implique que la seule révolution capable d’arrêter l’inéluctable fatalité passe obligatoirement par la réforme radicale de chaque personne.
Nous avons dit jusqu’ici que l’erreur originelle fait que les humains ont une inclination presque irrésistible à construire leurs vies sur l’espace et le temps, les illusions du passé et du futur, les apparences du monde terrestre, les déterminismes de la matière extérieure. Il faut prendre conscience que, ce faisant, l’on ne peut récolter, en définitive, que des échecs, un accroissement de la misère et contribuer à mettre en marche l’engin militaire créé pour produire la destruction et la mort.
Le nécessaire demi-tour à effectuer pour éviter cela implique de miser sa vie sur le PRÉSENT de l’ÊTRE. Un revirement qui consiste à construire prioritairement l’existence dans l’optique de la croissance verticale de la vie spirituelle plutôt que de la fonder exclusivement sur le développement horizontal de la matière terrestre.
Une conversion profonde, donc, aux valeurs immuables de l’intériorité sans pourtant nier leur juste place à celles temporelles de l’extériorité. Un OUI à la VIE qui rétablit la relation à Dieu et restaure en chacun la paix et la joie — voulues par l’Auteur de la VIE dès l’origine pour le genre humain tout entier — en lieu et place de la douleur et des larmes que le NON initial a produites.
Toutefois, pour que cette révolution individuelle puisse avoir un effet durable sur la structure sociale, il faut supposer une généralisation des conversions pour que le poids du nombre puisse effectuer le virage à l’antipode du parcours social dominant depuis que le monde est monde.
Résumé par Gemini (IA)
Ève soulève des questions fondamentales sur la nature de la guerre et la capacité de l’humanité à évoluer vers un avenir pacifique. La réponse explore en profondeur les racines de la violence humaine, en les reliant à une « chute » originelle et à une perte de l’ordre naturel.
L’idée que la guerre puisse être perçue comme un moteur du progrès est rejetée comme une aberration, une folie suicidaire contraire à la nature. Dans le monde animal, la violence au sein d’une même espèce est généralement limitée et sert la survie de l’espèce, contrairement aux guerres humaines qui semblent déraisonnables et autodestructrices.
L’explication proposée pour cette pathologie humaine ne se trouve pas dans les sciences positives, car celles-ci sont influencées par les mêmes conditionnements sociaux qui peuvent mener à la guerre. Au lieu de cela, la réponse se tourne vers la sagesse des « spécialistes de l’intériorité », tels que les saints, dont l’engagement spirituel leur permet d’apprécier la valeur absolue de la vie humaine et de rejeter la violence.
La guerre est ainsi interprétée comme le symptôme d’une transgression de l’ordre naturel, un écho du « péché originel » qui se manifeste dans les conflits incessants entre groupes humains. Cette perspective, bien que pouvant sembler mythique à l’homme moderne, est transposée philosophiquement comme une « chute de niveau », un recul ontologique où l’humanité a cédé à des atavismes instinctifs au lieu de les dépasser par la raison.
Au niveau sociétal, cette perte de niveau se traduit par des rivalités violentes, similaires à la compétition entre espèces. Les guerres surviennent lorsque les sociétés se replient sur leurs intérêts matériels et territoriaux, perdant de vue leur appartenance à l’humanité dans son ensemble.
Concernant la participation individuelle à la guerre, la réponse nuance le jugement moral. Si la guerre est une conséquence du contexte social hérité de cette « chute », l’individu n’en est pas moralement responsable au même titre que d’autres conditions difficiles de l’existence humaine. De plus, il est soutenu que la participation à une guerre défensive peut même être un devoir moral de solidarité pour protéger ses proches et sa communauté. Le soldat sur le champ de bataille, contraint par les circonstances, n’agit pas librement au sens moral du terme.
La véritable libération de cette condition cruelle ne passe pas par l’isolement asocial, mais par un déplacement du « moi » vers une conscience universelle, une reconnaissance de l’appartenance fondamentale à l’humanité et de la valeur absolue de chaque être. L’homme est un être social par nécessité, et c’est par l’organisation sociale qu’il assure sa survie et son développement.
Cependant, la société doit servir la vie et le développement spirituel des personnes, et non se limiter à la croissance matérielle. Les guerres contemporaines sont présentées comme le résultat d’une rupture avec la dimension religieuse, où seule la conquête matérielle et l’hégémonie dominent.
Face à la perspective d’une généralisation des conflits et d’une possible extinction, la réponse offre une lueur d’espoir. Un changement radical est nécessaire, un « virage de 180 degrés » impliquant un retour massif à la vie spirituelle. Seule une transformation collective de la conscience peut réorienter les structures sociales vers la justice et l’épanouissement authentique des personnes.
Bien que les appels à la paix et à la justice soient des signes encourageants, ils restent insuffisants s’ils ne s’accompagnent pas d’une réforme profonde des valeurs individuelles. La guerre tire son énergie de fausses valeurs telles que l’ambition démesurée, l’égocentrisme et la convoitise matérielle. Pour arrêter cette machine destructrice, il faut défaire l’erreur originelle en chaque individu, en misant sur le « présent de l’ÊTRE » et en privilégiant la croissance spirituelle.
Cette conversion profonde aux valeurs intérieures est la seule voie pour rétablir la paix et la joie voulues à l’origine pour l’humanité. Pour avoir un impact durable sur la société, cette révolution individuelle doit se généraliser, permettant un renversement de la trajectoire sociale dominante.
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2 réponses à “30- La guerre fatale”
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Ce regard “lucide” sur le phénomène de la guerre est angoissant. L’impuissance humaine à enrayer cette fatidique fatalité peut plonger dans le désespoir. Bien que cet entretien évoque en bout de piste la possibilité d’un improbable revirement collectif des sociétés contemporaines, il laisse un goût amer.
À moins que la foi vienne changer la donne et autorise une farouche espérance : la confiance que le Christ voudra intervenir au niveau de la collectivité humaine. À l’heure de Dieu, il doit en effet revenir pour parachever son œuvre “sociale” en instaurant un temps de paix et de justice sur la Terre, soit le Règne de Dieu.
Cet entretien aurait-il dû évoquer plus clairement cette résolution de l’économie guerrière ? On peut croire que cette espérance est mise en réserve pour un éventuel discours dans un contexte décisivement prophétique.-
« Dans la nature, les animaux de même espèce ne s’entretuent pas. Les combats pour la dominance entre mâles, qui peuvent parfois causer la mort d’un rival, se justifient dans le contexte de la transmission de l’héritage génétique le meilleur pour le maintien de l’espèce. De telles violences sont en définitive au service du progrès évolutif de la substance vivante. » Paul évoque ici la « loi du plus fort », la « loi de la jungle », ce qui conduira Darwin à poser « la sélection naturelle » comme un moteur de l’évolution. La guerre pourrait en être une manifestation extrême. Mais, justement, elle néglige le passage à un autre niveau. Car « le plus fort », chez les humains, n’est ni le plus costaud, ne le plus rusé, ce sera celui qui aime le plus. C’est l’amour qui permet de vivre ensemble.
« Concernant la pathologie guerrière qui sévit dans l’humanité, leur démarche transcendante les autorise à en identifier la cause. Car leur quête de pureté constitue un regard rétroactif vers l’origine. Là, l’état endémique de guerre dans l’humanité ne peut trouver d’autre explication que la transgression de l’ordre naturel. Et ils soutiendront que le péché originel est bel et bien fondé dans la réalité puisqu’il peut être induit de ses conséquences sur l’économie sociale du genre humain. Une économie traversée depuis toujours par les conflits meurtriers entre clans, tribus, peuples et nations. » Je trouve pertinent que Paul ramène ici la notion de « péché originel » par analyse « inductive ». Il y a un mal moral particulier propre à l’être humain. Il a donc fallu que ce mal « apparaisse » dans l’évolution.
« Une telle manifestation d’agression meurtrière se constitue en conflit avec le versant vie de la réalité, sans lequel la valeur absolue de l’être humain ne peut se concevoir. En rupture également avec le regard universel que la raison pose sur le monde terrestre en s’exerçant à distance des intérêts aveugles du moment. En contradiction finalement avec la foi religieuse qui, par sa relation au fondement de l’être, détient la clef d’une vision juste de l’humanité, dont les véritables enjeux ne coïncident pas avec les létales visées matérialistes d’un regroupement particulier d’êtres humains. » Ce paragraphe pose de manière vertigineuse trois dimensions importantes de la vie humaine : la vie, la raison et la foi (ou l’amour). Comme le pose notre auteur, il est clair que « la guerre » naît d’une mauvaise interrelation intérieure entre ces trois dimensions. Une ré-hiérarchisation des valeurs sera nécessaire.
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